Patrice Fabien, l’un des rares producteurs français, méritant cette appellation, est décédé le 28 février dernier. Nous revenons sur le parcours de ce fan invétéré des Clash, accoucheur d’une bonne part de la scène française, de 1978, au milieu des années 1980, de Shakin’ Street à Edith Nylon, en passant par Patrick Eudeline et les Désaxés. Bande son : Yesterday’s Papers par Shakin’ Street. « PLAY IT LOUD ! », comme on disait alors…
J’ai rencontré Patrice en août 1983, au moment où il lançait son label Réflexes. Il nous avait signés sur la foi d’une maquette enregistrée dans le studio des Tokow Boys, qu’Eric Debris avait mixée. Il manquait à Fabien un groupe pour boucler une première série de cinq singles qu’il comptait sortir à la rentrée. Nous tombions à pic. Une semaine plus tard, nous étions en studio. Deux mois après, notre premier simple était dans les bacs.
Fabien n’était pas un nom inconnu pour un lecteur attentif des notes de pochettes. Il nous intéressait parce qu’il avait produit, l’année précédente, Dès demain, le simple qui inaugurait le nouveau contrat de Patrick Eudeline chez CBS. Et ce single était si bon qu’il aurait pu être celui d’un groupe new-yorkais produit pas Shadow Morton.
Mais quand on a demandé à Patrice Fabien de nous en dire plus sur ces séances, il a juste répondu : « Patrick Eudeline ?… Vous savez, Patrick, il venait au studio, il piquait la bouteille de solvant pour nettoyer les têtes du magnéto, il l’avalait cul sec, ensuite il s’effondrait et il dormait… ».Septembre 2007, je demande à Patrick comment se déroulaient les séances avec Fabien : « Patrice Fabien ?… Ce qui était cool avec lui, c’est qu’il était tellement saoul qu’il dormait sous la console. De sorte que je pouvais produire mon disque comme je voulais, sans l’avoir sur le dos… »
1978. Quand Patrice arrive chez CBS, on lui demande de réaliser le premier album de Shakin’ Street, qui vient de se faire remarquer au festival de Mont de Marsan. Il les envoie enregistrer à Londres, avec aux claviers, Ian Stewart, le pianiste des Stones. L’enregistrement se tint à l’Olympic Sound Studio, là où fut tourné One + One.
1979. Enfin détenteur du pouvoir de signature chez CBS, Fabien essaie de faire bouger la vielle maison, en y introduisant un peu de cette nouvelle scène française qui, soir après soir, se fait les dents au Rose Bonbon. Appelons la new wave ou after punk. Il n’y a alors qu’à se baisser pour découvrir de nouveaux talents : WC3, Edith Nylon, Blessed Virgins, Fanatics… Et Patrice Fabien se baisse, contrats en main.
Pour ces nouvelles signatures, Fabien demande le meilleur à la major pleine aux as. Chaque fois que c’est possible, il envoie «ses» groupes enregistrer à Londres, souvent au Wessex, le « studio des Clash ». De plus, il s’arrange pour que les pochettes soient signées Bazooka ou Mondino…
Il parvient à maintenir le cap pendant quatre ans, mais les ventes ne sont pas au rendez-vous et il se fait virer en échange de substantielles indemnités. Il en profite pour fonder son propre label, Réflexes.
Pendant un temps, pour les groupes français, Réflexes sera « The place to be ». Très pote avec Jean-François Bizot, Fabien utilise des slogans que n’auraient pas renié Actuel, comme « HALTE AUX MOMIES ! » ou « HALTE AUX DEGUISES ! » Les « momies » et autres « déguisés » étant les représentants de la variété française que Fabien veut dégommer et remplacer par des groupes de rock. Et il faillit y parvenir…
Même si Réflexes ne roulait pas sur l’or, Fabien se débrouillait pour que les groupes enregistrent dans de bons studios, tournent dans des conditions décentes, passent en télé et en radio, le tout avec une bonne distribution et une identité visuelle forte. Cela nous donnait la possibilité de nous battre avec les mêmes armes que les artistes signés sur les majors.
Vu de l’extérieur, ça donnait l’impression que Réflexes était blindé de thunes. Jusqu’à ce que la réalité nous rattrape, sous la forme de créanciers, toujours plus nombreux, toujours plus pressants.
Pendant ces trois années que dura l’aventure, ce fut une fête ininterrompue, un immense et joyeux foutoir, une franche partie de rigolade, mêlant freaks et jeunes gens modernes… Mais ne réduisons pas ce label à une aimable réunion de junkies !
Quand il ne produisait pas l’un des groupes qu’il avait signés, Fabien réalisait des tonnes de maquettes, enregistrant tout ce qui lui semblait intéressant : les Innocents, La Souris Déglinguée, et des dizaines d’inconnus que la mémoire du rock français a oubliés…
Il a fait un grand boulot de défrichage. Le genre de boulot qui incombe normalement aux majors.
Son héros était Tom Dowd, le légendaire producteur d’Atlantic. L’homme derrière Coltrane, Aretha, Otis, tant d’autres… Car Fabien n’était pas homme à citer Spector ou Gottehrer, comme le tout venant. A l’instar de Tom Dowd, Patrice était obsédé par les nouvelles technologies. Il arrivait en studio avec son propre rack de gadgets électroniques, qu’il patchait sur la console, souvent sans demander l’avis de l’ingénieur du son qui finissait tôt ou tard par piquer une crise de nerfs…
En studio, impossible de tricher avec Fabien. Il attendait le meilleur de vous, et vous le faisait cracher, que vous soyez d’humeur ou pas. Les séances commençaient « un matin », se poursuivaient longtemps au-delà des délais prévus, et se terminaient « un jour ». Entre temps, tout pouvait arriver.
Les ingénieurs du son s’effondraient, les uns après les autres, tandis que Patrice ouvrait une autre bouteille de scotch, une autre cartouche de Dunhill, avant de suggérer au chanteur : « J’aimerais bien qu’on essaie de refaire la voix lead, sur le refrain… Tu as chanté comme un grosse merde, là, tu le sais, j’imagine… » En fond sonore, le ronronnement de la clim se mêlait aux ronflements de l’ingénieur du son.
Je me rappelle des derniers jours, rue Crozatier (siège du label), quand nous n’allumions plus la lumière et parlions à voix basse, de peur d’être entendus d’un huissier. Si d’aventure on sonnait à la porte, nous retenions notre souffle, jusqu’à ce que les pas du visiteur s’éloignent. Et puis, nous n’avons plus allumé la lumière, ni utilisé le téléphone… Les lignes avaient été coupées. Et puis ce fut la fin.
La fin de Réflexes, mais pas de Fabien. Il voulut nous entraîner dans une nouvelle aventure, mais nous étions las, et nous avons bêtement signé sur une major. Pendant ce temps, Patrice fondait Commotion, puis Wanted, des labels qui alignèrent les tubes à la fin des années 1980, avec Guesch Patti, les Portes Manteaux, et d’autres que j’ai oubliés. Patrice prouvait ainsi qu’il savait toujours reconnaître un hit quand il en entendait un.
Et puis, je l’ai perdu de vue. Pendant plus de dix ans, nous ne nous sommes pas croisés. Lorsque j’ai publié mon premier livre, Some Clichés, une enquête sur la disparition du rock’n’roll, je l’ai invité au vernissage. J’ai compris alors que notre lien était indéfectible. J’ai compris aussi que j’étais ce que je suis grâce à ces années d’apprentissage passées à ses côtés. Car il est important d’apprendre à vider une bouteille de Glenfiddich sans se ridiculiser quand on a 20 ans. Important d’apprendre à relever le col de sa veste avec classe, ou à allumer une cigarette en se protégeant du vent avec le revers de son perfecto…
Il y a aussi cette fois où sa Rover est sortie de la route, en Bretagne. J’étais à l’intérieur. Pendant quelques secondes, nous avons flotté dans une dimension incertaine, confrontés à un choix binaire : vie / mort. Lorsque la berline s’est enfin immobilisée sur la terre boueuse, à quelques centimètres d’un pylône en béton, nous avons réalisé que nous nous en étions sortis. Ne restait qu’à récupérer ces kilomètres de bande 24 pistes qui s’étaient échappés du coffre et que le vent déroulait. Un rude boulot.
Je me souviens que lorsque Jack Nitzsche est mort, le Guardian a titré un truc du genre : « L’UN DES PISTONS DU MOTEUR DE LA BUBBLEGUM MUSIC A LACHE CE MATIN »…Si j’avais travaillé à la rubrique nécro du Gardian, je pense que j’aurais trouvé un meilleur titre.
De toute façon, Patrice n’aimait pas la bubblegum music.
4 commentaires
Elles etaient bien les compiles Reflexes…
(Ha les inedits des Coronados de ces comps…)
(Bon Eudeline est passé du sifflage de solvant à l’autocombustion de guitare-Le rêve de tout guitariste “killer” !-)
C’est vrai que le repas traditionnel qu’il nous commandait en studio c’était: ” Une pizza et 15 bouteilles de rosé”.
Cher Pierre,c’est bon de lire ton texte et de voir que d’autres gens l’ont aimé et apprécié.
Ce vieux Fabien, ça fait bizarre de savoir qu’il est mort.Un million de souvenirs me passent par la tête, et c’est que du bonheur.
Alors Merci Fabien, Adieu Marc.
On ne va trop tarder non plus; et promis on se refoutra la tête dans le twin-reverb à fond,toujours à fond.
Triste nouvelle .Sinon ,notre collaboration avec lui pour le 1er Shakin’Street reste notre plus mauvais souvenir en studio .
Le cd resort le 1er Octobre 2008 chez EVA records au fait .




ETRE DIEU
“Car il est important d’apprendre à vider une bouteille de Glenfiddich sans se ridiculiser quand on a 20 ans.”
La classe disait Desproges, c’est ce qui nous sépare des animaux.
Tant de pourceaux auraient interchangé ici le mot Jack Daniel’s n°5 avec celui de Glenfiddich. Merci pour ce savoir vivre monsieur Mikailoff. Merci pour ce savoir mourir monsieur Fabien.