Faire des graffitis sur les murs avec acharnement pendant mes années de collège m’aura apporté, entre autres, la découverte d’un artiste qui me semble majeur dans l’univers de la b.d underground américaine des sixties, mais aussi terriblement oublié: Vaughn Bodé.
Je m’explique: si l’on se penche sur l’œuvre des premiers artistes de graffitis new-yorkais dans les années soixante-dix, on voit fréquemment apparaître de petits personnages psychédéliques, hommes-lézards nus, sorciers avec de dérisoires chapeaux, filles aux formes généreuses et pulpeuses…
VaughnEnfin, dans le livre consacré au graffiti sur le métro new-yorkais, Subway Art, réalisé par les photographes Henry Chalfant et Martha Cooper, il y a cette fameuse photo où Dondi White réalise un wagon en couleurs, sur lequel il orne son pseudo de l’un de ces personnages, et, sur la légende, il est écrit qu’il s’agit de créatures sorties de l’imagination d’un certain Vaughn Bodé.
Une fascination pour ce dessinateur me prend alors, je reproduis ses personnages sur des feuilles blanches et sur les murs. Il me faudra attendre un voyage à New York pour me procurer enfin une de ses bandes-dessinées originales, un album de “Junkwaffel”, c’est-à-dire de ceux parus entre 1971 et 1974 aux Etats-Unis, en noir et blanc.
Vaughn Bode est né en 1941 d’un père poète, alcoolique et chômeur et d’une mère dépassée par les évènements jusqu’au divorce alors que Vaughn a dix ans. Dès l’âge de cinq ans, il se construit un univers fantastique fait de petites créatures, se définissant plus tard comme un enfant coupé du monde et introverti.
En 1961, il se marie, mais présente trop vite des goûts pour une sexualité débridée, une vie libertine se disant « auto-sexuel, hétérosexuel, homosexuel, maso-sexuel, sado-sexuel, trans-sexuel, uni-sexuel et omni-sexuel ». Comme vous l’aurez compris, les drogues psychédéliques et les expériences mystiques vont bon train….
Il a dès les années cinquante tous les aspects du freak, d’un beatnik, devançant les modes. En effet, en 1957, il invente son personnage phare, le Cheech Wizard, un magicien dont tout le visage est dissimulé dans son chapeau étoilé, aux couleurs chaleureuses.
cheech meets bodeSes acolytes sont en général des lézards bipèdes, aux allures gauches, aux bras disproportionnés, avec de petits pénis cachés sous de gros ventres et recherchant sans arrêt le contact charnel avec les femmes. Parlons-en des femmes dessinées par Vaughn Bode… Elles sont rassurantes, érotiques, aux tenues très légères, bien en chair avec d’énormes poitrines, mais aussi très mystiques par la beauté et la sagesse maternelle que leur insuffle le dessinateur. C’est à partir de cette analyse que l’on peut affirmer que Robert Crumb, LE dessinateur de l’underground, ayant commencé sa carrière quelques années après Vaughn Bode, a été largement influencé par ce dernier. Au-delà de la similitude frappante dans le trait, on sait quelle importance Crumb a attribué à ses personnages féminins, leur donnant aussi des formes avantageuses et faisant d’elles des figures messianiques, sauvant souvent les hommes du déluge, faisant métaphoriquement office de barques de sauvetage grâce à leurs rondeurs. De plus, on attribue à Crumb la synthèse des divers aspects de la contre-culture et de l’esprit contestataire à travers son personnage Mr. Natural, vieux guru, à la fois cynique et utopiste, sage et opportuniste, humain avant tout; mais c’est à Bodé que revient ce procédé satirique en bande-dessinée, qu’il instaure dès ses premières publications, intitulées “Das Kampfs”, en 1963, grâce à ses personnages aussi bien timides et maladroits que sarcastiques et lucides, notamment Cheech Wizard, un brin manipulateur et avide de découvertes l’amenant aux portes de la perception.
bodepissL’univers de Bodé se compose d’une nature toujours sauvage, parfois lunaire, où les stupéfiants se cueillent aux pieds des arbres et où l’on vit en communauté. Cette atmosphère utopique qu’a mis en place Vaughn Bode dans son œuvre ne va pas sans évoquer les limites d’une vie comme celle-ci en accord avec la nature quand elle se frotte à l’individualisme et à la volonté d’accomplissement des fantasmes: le dessinateur a été l’un des premiers de son époque à soulever les paradoxes de la contre-culture naissante, avec humour et élégance.
Un autre élément important est présent dans les planches de Bodé: le mysticisme psychédélique, l’homme présentant certainement les mêmes préoccupations qu’un Kenneth Anger ou qu’un Timothy Leary, partageant avec eux une fascination pour Aleister Crowley et la sorcellerie, qui sait ? Il arrive qu’il se dessine lui-même dans des tenues de mage noir, apportant le chaos au milieu de ses primitifs petits monstres. Il s’autoproclame d’ailleurs le “cartoon guru”. Dans cette formule, tout est dit.
Ce prodigieux et magique dessinateur, LE représentant officieux de la beat generation en ce qui concerne l’illustration, le vrai créateur de la b.d underground, abordant très tôt des thèmes comme la sexualité et les drogues, mais aussi la remise en cause des moeurs conformistes, s’est éteint en 1975, à San Francisco, au cours d’une “pendaison mystique”.
Aujourd’hui, malgré l’importance capitale de ce freak au physique se trouvant quelque part entre Marc Bolan, certainement son équivalent en musique (Metal Guru) et Michel Bulteau, peu de gens semblent lui accorder la notoriété qu’il mérite. Alors même que son fils Mark commercialise depuis quelques années l’image du Cheech Wizard en faisant des jouets ou des sneakers Puma…
Vaughn Bodé, un artiste maudit, même au-delà du tombeau… un décadent.
www.markbode.com ====> Vous trouverez sur ce site dans la rubrique “Vaughn” des photos et de nombreuses planches de Vaughn Bodé.
Quant à l’acquisition de ses albums originaux… bon courage.
2 commentaires
bel article qui rend hommage à un illustre inconnu pour beaucoup
bravo louis




ETRE DIEU
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