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TRONCHE DE VIE Un soir chez Bukowski…

C’est ce que j’ai vécu dimanche 14 septembre et comme de bien entendu, ça a commencé par une erreur. Une erreur et une colossale succession de guigne. Lecteur mon (...) suite

C’est ce que j’ai vécu dimanche 14 septembre et comme de bien entendu, ça a commencé par une erreur.

Une erreur et une colossale succession de guigne. Lecteur mon ami, tu es en droit de savoir que la Loose a fait de moi son favori très tôt et l’exemple qui va suivre en ait une parfaite illustration.

Ce dimanche matin donc, je me lève. Il fait beau, il fait chaud, je suis content. J’ai passé une nuit fantastique à montrer à une jolie brune ma phénoménale maîtrise de l’orgie pornographique, celle-là même qui a façonné ma réputation de « Bukowski français » dans l’underground féminin parisien (certes, elle s’est enfuie trois heures après mes premiers assauts sexuels, fatiguée de se faire tripoter de tous les côtés par la pieuvre lubrique que j’étais devenu, mais bon, c’est un détail) et dans quelques heures, je dois me rendre à une soirée Bukowski.

Bukowski, mon écrivain préféré.

bukowskiAutrement dit, le week-end n’en finit pas d’être radieux. T’es un winner Nash, je me félicite mentalement en descendant l’escalier de la mezzanine, comblé d’aise et avec la bonne tête de vainqueur qui va avec.

Ce moment d’inattention m’est fatal et l’instant suivant, je me vautre pitoyablement sur le sol en dérapant sur le gros livre que j’avais déposé au bas des marches, justement pour ne pas l’oublier, le livre. Loose is back. Ca m’aurait presque manqué, tiens… Je boitille laborieusement jusqu’à la cuisine, la cheville tordue mais l’esprit guerrier car cette saleté de loose ne pourrira pas mon dimanche (qui est beau et chaud), j’en fais le serment. Pour conjurer le signe indien, je glisse astucieusement le dernier Woven Hand dans la platine – ça va me détendre – puis salive d’avance à la perspective d’un bon café chaud. Serein, rester serein.

Une légère inquiétude m’empêche de poursuivre l’investigation du bar de la cuisine que j’ai entrepris depuis plusieurs longues minutes déjà pour retrouver le paquet de café mystérieusement disparu. Curieux, cette platine qui ne démarre pas. Cartésien, j’abandonne temporairement la fouille de la cuisine pour vérifier la platine et au besoin la dépanner, ce qui serait surprenant car elle fonctionnait impeccablement hier.

Un quart d’heure de manipulations totalement superflues mais particulièrement énervantes plus tard, j’abandonne. Saleté de saleté. Pugnace toutefois, je claudique jusqu’à l’ordinateur et son lecteur intégré (serein, toujours serein, bordel de merde) et l’emportement qui avait failli nous emporter, ma cheville et moi, s’évapore au moment même où je pose un doigt frénétique sur le connecteur.

Qui ne fonctionne pas. Là, je réagis comme tout homme se doit de réagir dans pareille circonstance :
PUTAIN DE BÂTAAAAARD !!!!!!!!!!!!!!!

Le putain de bâtard (de sa mère) ne donne rien. Pas plus que l’enculé de sa race. En désespoir de cause, je boite rageusement vers mon MP3 que je vois là-bas, sur le comptoir. Je suis un peu moins serein.
Avec le recul, je me dis que j’aurais dû passer moins de temps à examiner l’anatomie de la jolie brune et un peu plus à recharger la batterie de ce MP3, totalement épuisée. Certain naissent avec la classe ou le charme, voire la Force (si on s’appelle Luke Skywalker), moi c’est la loose. Pas de bol.
D’aucuns se seraient effondrés devant un tel acharnement. Moi pas. Tête basse, dos droit, jambes légèrement écartées et mains sur les balloches, j’entame le rituel et décide de recourir à l’arme absolue, le Manitou suprême : j’invoque Fonzie.
Ca va saigner.

Cinq minutes plus tard, je suis devant l’ordinateur, apaisé (donc serein), une tasse de café à la main. Le Fonz’ dans son infinie puissance a rematérialisé le paquet de café sournoisement évaporé par la loose (Rematérialisé, oui, mais dans la bibliothèque. C’est un farceur, le Fonz’). Futé, J’en profite pour étudier plus profondément le post que m’a envoyé l’équipe d’En Immersion, les instigateurs de l’événement consacré à Charles Bukowski. La ruse est la principale qualité du journaliste gonzo (la ruse et la résistance à l’alcool).
« 18 heures à la Maison du Cercle Pan ! 45 rue du faubourg du Temple… »
Mouais…
« Lectures de Mathieu Diebler, Mathilde Texier, Jean-Luc Bitton… »
OK (Ah, très chouette photo de Hank, au passage)
« Special guest : Bertrand Latour… »
(Connais pas).
« Performance, reconstitution, groupes musicaux, projections… »
Bien, bien, bien, ça me paraît intéressant, tout ça. Et là, c’est quoi ? La soirée est organisée par le Festival de…
Nan.
J’y crois pas.
Pétrifié, je relis.
« Le Festival de la loose ».
Le Festival de la loose.
Maintenant, c’est clair. C’est une conspiration.
Pire. La Loose a kidnappé Bukowski.
Sacrilège.
Courage, vieux. J’arrive. Je vais te délivrer…

II) Au sud de quelque part

Dans le métro qui m’emmène à République, j’analyse militairement le combat à venir. D’un côté, le Festival de la loose, un assortiment d’étudiants binoclards et frustrés qui n’y comprennent rien au grand Bukowski (c’est une hypothèse, vu que je ne les connais pas, les types du Festival de la loose) et de l’autre, moi. Seul, mais poltergeisté par le grand Fonzie himself (c’est pas rien) et investi d’une mission sacrée : Délivrer Hank, le guide spirituel de tous les gonzo-journalistes, de Lester Bangs à Hunter S.  Thompson en passant par Alain Pacadis, et accessoirement le plus grand écrivain de la planète.

Henry Charles Bukowski : 1920-1994. Soixante-quatorze ans d’une vie traversée par le désenchantement mais transcendée par une vitalité jouissive dopée par un humour corrosif. Poète, romancier, nouvelliste, écrivain, scénariste, Charles Bukowski a transpercé le paysage littéraire planétaire de flèches insolentes la plupart du temps géniales, quelquefois moins, mais toujours audacieuses. Excessif d’alcool, de fille, de cigarette, de livre, d’écriture, Buk n’a jamais été aussi percutant que quand il décrivait son univers quotidien. D’une enfance massacrée à la clochardisation, de petits boulots en cabotage sexuel, d’errance avec les damnés jusqu’au statut d’auteur reconnu, il faudrait plusieurs existences pour comprendre ne serait-ce qu’un instant celle qui fût la sienne. Vie matraquée, corps matraqué, visage défiguré, mais âme pure, non pervertie. Emporté par une leucémie six ans trop tôt (il prévoyait de disparaître à quatre-vingts ans), l’écrivain caricaturé à tort comme un obsédé pervers, un gros dégueulasse égoïste et imbu de lui-même était peut-être le plus sensible des hommes. Trop, sans doute. Bukowski a ouvert trop tôt et trop grand ses yeux trop perçants sur la société qui l’entourait et a compris trop vite qu’il ne la cautionnerait jamais. Voilà ce qui a tué Charles Bukowski. Comme Dylan Thomas. Comme Charles Baudelaire. Comme Knut Hamsun.
Comme Christopher McCandless.

Charles Bukowski, donc. Alias Hank, Buk, Henry Chinaski. Un type qui n’aura jamais courbé l’échine devant personne.

Et voilà qu’aujourd’hui, on veut marcher sur son cadavre, trahir sa mémoire ? Pas question. Moi Nash, chroniqueur à Gonzaï et spécialiste mondial de Charles Bukowski, entre en guerre à partir de maintenant. Résiste Buk, je suis là dans quelques secondes, je m’encourage mentalement en bondissant comme un félin hors de la rame pour me réceptionner (ma cheville s’est rétablie miraculeusement) d’un geste élégant sur le sol du métro…

… Parmentier ? Et mince, je me suis encore trompé de station.

J’arrive au 45 de la rue du faubourg du Temple en sueur. J’ai fait le reste du trajet à pied. Inutile de te préciser, lecteur, dans quel état d’énervement je suis. Je vais me les farcir, ces tafioles, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Ma mission avant tout, je fonce vers le lieu maléfique, imprégné du Spirit of Fonzie.

D’emblée, je tombe sur un tableau représentant Bukowski en pied, inspiré d’une photographie de lui avec Georgia Peckham-Krellner (qui ne les présente pas sous leur meilleur jour mais que je trouve particulièrement touchante). Les salauds, je ne m’y attendais pas. Déstabilisé, je poursuis mon chemin en m’enfonçant dans le sombre couloir créé artificiellement par de longues tentures et bizarrement, j’ai l’impression de plonger progressivement dans une atmosphère particulière. C’est plutôt inattendu. Et ingénieux. Gasp, l’ennemi semble redoutable. Méfiance.

Je poursuis mon immersion (je commence à saisir le sens de « Immersion Bukowski ») quand je tombe sur un texte, scotché à même la tenture. Une lettre d’excuses, certainement. On les aura informé de ma présence que ça ne m’étonnerait pas. Les bougres sollicitent ma clémence. J’aurais préféré une bière, mais bon. Voyons ce texte.

« Ceci n’est pas l’appartement de Hank.
Il n’a pas vécu ici, peut-être que son salon ressemblait à ça, mais on n’en sait rien. Il n’y avait pas lecture dans son salon, ni de musiciens d’ailleurs, enfin pas tous les jours en tout cas. Ce n’est pas sa radio, ni sa machine à écrire (…). Par contre, aucun de ces objets ne lui est étranger (…). Il y avait souvent des gens comme vous de passage dans son salon (…). C’est dans son univers que vous entrez, ou du moins l’univers que nous lui imaginons. Chaque objet n’est qu’une passerelle que nous vous proposons vers son travail, son imaginaire, sa personnalité (…). Laissez-vous immerger (…), laissez-vous faire, ça devrait bien se passer. »

Mouais… Pas mal.

Perplexe (je commence à avoir un petit doute sur l’utilité vindicative de ma mission) j’achève mon cheminement et découvre au détour de la dernière voilure une pièce avec pleins de gens dedans – la plupart clope au bec – des musiciens qui s’installent, un vieux canapé (occupé), plusieurs canettes de bières vides (soupir) éparpillées un peu partout, une bibliothèque, un bureau, une machine à écrire, un bar-cuisine au fond…
L’univers bukowskien dans toute sa splendeur.
Me serais-je trompé sur les organisateurs  de cette soirée ?

J’estime que je peux momentanément donner congé à Fonzie (les gens n’ont pas franchement l’air belliqueux) mais reste vigilant néanmoins. On ne sait jamais. L’ennemi maîtrise peut-être l’art du camouflage jusqu’à son plus haut degré de raffinement, mais on ne la fait pas aux chroniqueurs de Gonzaï. Jusqu’au-boutiste, je m’aventure dans la salle pour dénicher la faille qui me permettrait de justifier ma croisade. Je trouve que dalle.

Ah, si.

La bibliothèque. Ils ont mis des livres dans la bibliothèque ! Les pauvres. Acte courageux mais qui ne pardonne pas face au spécialiste français de Bukowski que je suis. Je vais enfin démasquer la supercherie, car Hank ne plaçait pas n’importe quel auteur dans sa bibliothèque. Finie la rigolade, place au journalisme d’investigation.

John Fante, Dostoïevski, Dos Pasos, Hemingway, Céline…  Tout y est. Tous les auteurs que Bukowski appréciait. Je m’interroge un court instant sur Nabokov et Steinbeck, mais en y réfléchissant je me dis finalement qu’ils participent par certains côtés de l’univers bukowskien.

Là seulement, je prends conscience de mon erreur (relire le tout début de la chronique pour ceux qui n’auraient pas suivi). Moi, le spécialiste parisien de Charles Bukowski, je pensais trouver des types arrogants et crétins s’imaginant tous être des Buk en herbe (voir à ce propos la pitoyable et ridicule préface de Jean-François Bizot qui se prend pour Hank dans Conte de la Folie Ordinaire, chez Grasset (le Sagittaire), collection Le Livre de Poche : pathétique). Mais non. Les organisateurs sont loin, mais alors loin d’être des amateurs. Mieux, tout est soigneusement pensé, rien n’est laissé au hasard. Contrairement aux traditionnelles lectures aléatoires d’œuvres assénées à un public quelconque, l’événement ici semble être conçu dans son fond et dans sa forme, restituant de ce fait un contexte, une ambiance inhérente à l’environnement de l’artiste présenté. La subjectivité comme prisme de véracité. Du pur gonzo.
J’ai besoin d’un verre.

III) Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau.

Au bar, je commande un vin blanc (1,50 euro le verre. Bière à 2. L’endroit devient de plus en plus agréable) et fait la connaissance de Mathieu Diebler, l’un des lecteurs de la soirée, co-organisateur aussi de l’événement et accessoirement barman. Rien à voir avec un étudiant binoclard et frustré. Le type est de ma génération, calme, intelligent, fin d’esprit et vêtu normalement (il a dépassé le stade de s’habiller comme un clodo en s’abreuvant d’alcool et en se roulant par terre pour déclamer des trucs incompréhensibles en hommage à Bukowski, comme le font tous les tarés qui s’imaginent être possédés par l’esprit de l’écrivain). En plus, il est sympa.
Et fin connaisseur de Bukowski. Il m’apprend même des trucs que moi, le spécialiste de la rive gauche parisienne de Buk, ignorait (décidément, ma quête à de moins en moins de raison d’être).

Après le troisième verre de vin blanc, je commence à avoir soif et demande une bière. Il est temps d’entrer dans la peau du Grand Charles.
Deux secondes plus tard, une petite brune plutôt jolie, toute de noir vêtue et aux chaussures bleues s’approche du comptoir pour solliciter deux verres.
On n’est que deux au comptoir.
Pas de doute, l’esprit de Hank est dans la place (des magiciens, ces types d’Immersion et du Festival de la loose).

Habile, je feins l’ignorance (ça les rend folles) mais m’attarde du coin de l’œil sur son anatomie. Chouettes nibards, O.K, ventre plat, parfait, et le reste ? Ah oui, mazette ! Jolies fesses ! Bien en résonance avec le reste. C’est parfait tout ça. Je prends.
En attendant la proposition du verre qui ne saurait tarder, je détourne la tête de l’autre côté de la fille avec une lenteur savamment calculée et fixe un point imaginaire quelque part dans l’horizon, l’air mystique, en n’oubliant pas d’imprimer sur mon visage ce petit sourire nonchalant à la Mickey Rourke qui plaît tant aux gonzesses (envoûter une fille nécessite une concentration d’acier. Un moment d’égarement peut s’avérer catastrophique).
Trop lentement, peut-être, je ne sais pas, c’est possible. Quand je me retourne, la fille a disparu.
Aurais-je été trop mystique ?

Vif d’esprit, je pivote agilement et me précipite vers la salle. Au passage, j’empoigne subtilement une bière qu’un inconnu vient de poser naïvement sur une table. Il y a donc un apprenti de la Bukowski attitude ce soir. Parfait. Ce sera son baptême du feu. On ne doit jamais s’éloigner de sa bière. Jamais.

Une soixantaine d’heures après, je pose un bras épuisé sur le bar de la cuisine. Je n’ai pas récupéré la brune aux chaussures bleues, mais j’ai par contre trouvé une bonne centaine de trentenaires et de quadras, aussi soudés qu’une légion romaine, parmi lesquels j’ai dû me frayer un chemin à coups de coude. Quel est l’abruti qui leur a dit de venir ?

Je suis en train d’achever la coupelle d’olives noires posée innocemment à proximité de ma main (la vie est bien faite, parfois) quand je détecte de l’agitation derrière moi. C’était trop beau. Je me retourne, résigné, prêt à entendre au micro qu’un dangereux voleur d’olives vient d’être appréhendé.

Un type barbu, cheveux longs, lunettes et casquette sur le crâne vient de s’emparer du micro et annonce le déroulement de la soirée (ça m’étonnait aussi, pour les olives) : lectures diverses, concert, extrait de Born Into This  (excellent documentaire consacré à Bukowski), peut-être un deuxième concert, un mix musique/vidéo… lui-même étant Yoan Bazin, le Fondateur du Festival de la loose.

Une jolie grande brune aux cheveux bleus (doit y avoir un truc vaudou avec le bleu, ici) déclame une succession de poèmes écris par Bukowski, tirés du recueil de textes Avec les Damnés dont j’identifie au passage Métamorphose, Bouffe ton cœur, Le génie, La nuit où j’allais mourir. Bonne lecture. La voix est claire, posée, les respirations sémantiques sont là. Indéniablement, Mathilde Texier apporte à ces poèmes toute l’intimité qu’ils méritent et il est troublant de voir plus d’une centaine de personnes écouter sans un mot, sans un bruit, cette femme qui lit.
Les lectures se poursuivent avec l’arrivée de Bertrand Latour pour un extrait de son troisième roman Un milliard et des poussières (Hachette Littératures). Là, je remarque simultanément deux choses :
L’homme n’a pas le moindre truc bleu sur lui. Un marginal, celui-là.
Je n’ai plus de bière.

Sans alcool dans l’antre de Bukowski. La faute de l’amateur médiocre. Le relâchement fatal du novice inexpérimenté. Moi, le spécialiste germanopratin de Buk. Si jamais Gonzaï l’apprend, je suis cuit. Ils ne plaisantent pas avec ces choses la, là-bas. Ces types sont des sadiques. Ils m’enverront chroniquer Hurdy Gurdy ou le dernier livre d’Andy Verol. Quel atroce châtiment.
Devant l’horreur qui se profile, j’avise un espace libre au bar, à moins de cinq mètres…

Trois minutes et deux euros plus tard, je regagne ma place  avec une bouteille. J’ai évité le drame de peu, mais pas l’humiliation car il m’a fallu traverser la pièce sous le regard désapprobateur de Hank (y a des photos de lui partout). Heureusement que j’ai des nerfs d’acier. Devant le micro, Bertrand Latour poursuit la lecture du premier chapitre de son livre où il est question d’égyptien et de billet de 500 euros sur un tableau de bord de voiture. Le public est réceptif et moi aussi, car l’homme est sincère. On sent le vécu de l’ancien chauffeur de palace qu’il a été.
Encore un passage de Mathilde Texier puis c’est au tour de Mathieu Diebler, celui qui m’avait servi mon premier verre de la soirée. Dès ses premiers mots, je reconnais immédiatement la préface de Bukowski dans Demande à la poussière (Ask the dust) de John Fante. S’il n’y avait qu’un texte à présenter ce soir, c’était celui-là. Sans Fante, il n’y aurait peut-être jamais eu de Bukowski.

« J’étais jeune, affamé, ivrogne, essayant d’être un écrivain. J’ai passé le plus clair de mon temps à lire Downtown à la Bibliothèque municipale de Los Angeles et rien de ce que je lisais n’avait de rapport avec moi ou avec les rues ou les gens autour de moi (…) J’ai continué de marcher autour de la grande salle, tirant les livres des étagères, lisant quelques lignes, quelques pages et les reposant. Un jour j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique (…) Le livre était Demande à la poussière et l’auteur, John Fante (…) Oui, Fante a eu un énorme effet sur moi. Peu de temps après avoir lu ses livres, j’ai commencé à vivre avec une femme, elle était plus grande ivrogne que moi, nous avions de grandes bagarres ; souvent je lui criais : « Je ne m’appelle pas Fils de pute, je m’appelle Bandini, Arturo Bandini. »

La voix est un peu diffuse, mais le ton y est et la conception de l’événement pensée par les organisateurs du Festival de la loose et d’En Immersion prend toute son ampleur. Entendre ces mots là de Bukowski, rédigés il y a presque une trentaine d’années dans une pièce qui devait ressembler de beaucoup à cette salle avec ses canettes et ses livres éparpillés, ce mobilier usé, ce sol fatigué aux traces éparses de présence féminine… On y est. La passerelle a été franchie. Nous sommes chez Bukowski, nous sommes dans Bukowski. Dans son appartement, dans ses longues nuits de travail penché sur sa machine à écrire, solitaire affamé et sans le sou nourri d’une barre chocolatée par jour et de litres d’alcool où, avant de partir pour l’un de ses petits boulots qu’il perdra dans la semaine et sans savoir de quoi demain sera fait, il écrira les plus puissantes pages de la littérature américaine.
Terriblement intime. Terriblement efficace. Le Festival de la loose et l’équipe d’En immersion ont relevé – et réussi – l’incroyable défi de nous faire voir derrière les mots pour en comprendre leur vrai sens. En pensant cette soirée par un fond indissociable d’une forme, ils nous ont fait toucher du doigt l’impalpable sensibilité de l’auteur. Le capitaine Bukowski est parti déjeuner (pour un long moment), mais les marins qui se sont emparés du bateau se débrouillent magnifiquement.

Une pause rigolote s’immisce dans la soirée avec l’apparition en guest-star imprévue de Daniel Darc, complètement cuité, qui accompagne à l’harmonica la lecture de Jean-Luc Bitton (sur un poème en anglais de Buk, publié après sa mort).  Entre deux « Do it ! » fracassants et trois sons bizarres qu’il expulse de son instrument, Daniel Darc bukowskive la lecture de Jean-Luc Bitton. Chouette type, ce Darc (mais par contre, arrête l’harmonica quand tu es bourré).

A peine le temps de revenir du ravitaillement éthylique que se présentent les musiciens de Magik Musik. Une bonne partie du public va prendre l’air et c’est dommage, car ce band, malgré des conditions scéniques impossibles (sans sono, sans retour, sans façade…) produit un set vraiment sympathique, aux accents très West Coast 70’s, teintés de blues et de psyche.

Le grand retour du bleu arrive à 20h45 avec l’apparition de deux policiers (à la Bukowski, quoi). J’achève la discussion que j’avais engagée avec le bassiste (un type très cool) et mû par cet instinct de coupable qu’on a tous devant les forces de l’Ordre, je quitte la soirée qui se poursuivra jusque tard dans la nuit en n’oubliant pas néanmoins d’emporter une canette, ultime souvenir de cet événement particulièrement intense.

Dans la cour du 45 de la rue du faubourg du Temple, je m’arrête quelques instants pour extirper de mon paquet de Lucky Strike tout froissé une cigarette. Je repense à ces quelques heures fortes que je viens de vivre, je repense à Charles Bukowski, je repense à sa préface sublime dans Demande à la poussière.
Oui, Bukowski a eu un énorme effet sur moi.

J’ai continué de marcher autour de la grande cour, buvant quelques gorgées de bière, tirant quelques bouffées de ma cigarette. Un moment, j’ai senti du mouvement dans un angle, j’ai regardé et c’était ça. Je restai planté un instant, fumant et comme un homme qui aurait trouvé de l’or à la décharge publique.     C’était un chat.
Qui se roulait dans la poussière.
J’ai contemplé la scène quelques instants et je lui ai crié : je ne m’appelle pas Nash ! Je m’appelle Bukowski. Charles Bukowski !
Le matou s’est immobilisé, pétrifié dans sa poussière, et m’a regardé de l’air du médecin qui regarde un patient venant de lui avouer qu’il était un extra-terrestre.

Bon.

Don’t try, Nash. Don’t try. N’est pas Bukowski qui veut.

21 commentaires

une légère erreur peut-être, au sujet du présentateur de la soirée. C’était, je pense, Thierry Theolier et non pas Yoann Bazin. Mea culpa, et je devrais arrêter d’écrire des chroniques sous l’emprise de l’alcool…

Nash

Commentaire par Nash, le Lundi 6 octobre 2008 à 2:08

En effet, c’est bien ThTh qui est à l’initiative du Festival de la Loose. L’immersion Bukowski du 14 est née de ma rencontre avec Mathieu Diebler et Mathilde Tixier du Cercle Pan!… Thierry nous a alors accueillit à bras ouverts et l’alchimie s’est faite en toute simplicité.
Merci pour ta chronique, l’idée qu’une personne arrivée méfiante ait aussi bien perçu la démarche de l’immersion est un beau compliment. J’ai l’impression que ton agréable surprise a été partagée et que le public a apprécié la liberté offerte dans l’imprégnation de l’univers de Buk. Il faut arrêter de systématiquement penser la présentation d’une œuvre ou d’un artiste en terme d’exposition, ayons aussi recours à l’immersion !
Mais ne commence pas à écrire à jeun, ne serait-ce qu’en hommage à Hank !
À bientôt pour de nouveaux projets,

y.

Commentaire par Yoann, le Lundi 6 octobre 2008 à 2:59

Ne t’arrête surtout pas, Yoann, surtout pas… Tu es une vraie bulle d’oxygène.

Nash

Commentaire par Nash, le Lundi 6 octobre 2008 à 3:22

et THéolier a fait son Ghetto-Blaster Hero avec le “Baiser avec une boat-people” ;-)

http://www.aniaetleprogrammeur.com/tt/aniaplayer.html

vive la loose bordel !

Commentaire par DJoubliémoNom, le Lundi 6 octobre 2008 à 14:10

[...] mais les marins qui se sont emparés du bateau se débrouillent magnifiquement.” http://www.gonzai.com/tronche-de-vie-un-soir-chez-bukowski/ __._,_.___ [...]

Commentaire par AFP[rofiteurs2Hype] » Blog Archive » (oo) Terriblement intime., le Lundi 6 octobre 2008 à 14:20

tondent la pelouse de l’autre côté de la rive.
A mon avis, t’as raté le meilleur.

Commentaire par X, le Lundi 6 octobre 2008 à 14:21

Sûrement, X, sûrement. Mais bon, le peu que j’en ai vu (3 heures quand même, c’est pas rien)a suffi à me rassurer sur le fait qu’il y a encore des types qui font des choses biens. Par contre, je comprends pas vraiment ton com…

Commentaire par Nash, le Lundi 6 octobre 2008 à 14:36

Merci beaucoup pour ton bon article, Nash. Je précise juste que tout ça était co-organisé par le Cercle Pan! qui se fend d’un évènement comme celui décrit une fois toutes les trois semaines, le prochain est le 12 octobre, le suivant le 02 novembre autour de Malcolm Lowry (Under the vulcano)… Et Mathilde Texier s’appelle Tixier. Tschuss comme disent les étudiants binoclards hankeux.

Commentaire par barman, le Lundi 6 octobre 2008 à 15:07

Mea culpa, mea culpa… et le talent demeure intact pour Mathilde et le Cercle Pan !

Commentaire par Nash, le Lundi 6 octobre 2008 à 16:30

un hommage à BUKOWSKI, un recueil collectif de nouvelles “DEMANDE A BUKOWSKI” (publié chez POUSSIERE éditions en avril 2008 et chroniqué ici-même par Pierre MIKAILOFF) traînait sur une étagère à l’invitation de Th Th. La dernière fois que je l’ai vu dans la soirée, il était ouvert, dans les mains d’une fille brune à forte poitrine puis après quelques bières et verres de vin, a disparu corps et biens…Quel veinard!

Commentaire par ask the dust, le Lundi 6 octobre 2008 à 18:23

Mathieu (car barman est, je suppose, Mathieu), dès que la possibilité de te revoir dans un événement quelconque se présente, j’irai avec plaisir… Il faut juste que je trouve le temps entre mes chroniques (un peu) et mes pause-pubs (beaucoup beaucoup). Alcoolique, c’est un métier…
Mais on se reverra, c’est sûr…

Commentaire par Nash, le Lundi 6 octobre 2008 à 20:02

Désolé Nash mais ton texte est plutôt médiocre. On a vraiment du mal à se passionner et à aller au bout.
Cherche un vrai boulot plutôt. Ou alors pour amuser tes copains de Gonzaï peut-être.
Et laisse Bukowski tranquille stp.

Commentaire par azerty, le Lundi 6 octobre 2008 à 12:08

Ne sois pas désolé, Azerty. Les gens ont le droit de ne pas aimer, hein, c’est normal aussi. Ca s’appelle la démocratie. Quant à tes bons conseils par contre, tu ne m’en voudras pas mais tu peux te les carrer profonds où tu veux (j’ai bien une petite idée, remarque). Ca s’appelle le droit de faire ce que je veux de ma vie et je ne me souviens pas de t’avoir autorisé à penser à ma place. Sans rancune, vieux…

Commentaire par Nash, le Lundi 6 octobre 2008 à 13:27

Dommage j’ai raté le festival. Ton article donne envie d’y être.

Commentaire par lara, le Lundi 6 octobre 2008 à 18:37

Oui, oui, je confirme.

Commentaire par Nash, le Lundi 6 octobre 2008 à 13:14

“Excessif d’alcool, de fille, de cigarette, de livre, d’écriture”… et de musique. Oui de musique.

Commentaire par O'Mahony, le Lundi 6 octobre 2008 à 19:40

Gasp… “La faute de l’amateur médiocre, le relâchement fatal du novice inexpérimenté…”. Démasqué. Tu as absolument raison, O’ Mahony. J’ai oublié la musique classique.

Commentaire par Nash, le Lundi 6 octobre 2008 à 19:50

Mahler

Commentaire par O'Mahony, le Lundi 6 octobre 2008 à 22:46

Suis passé à côté de tout ça trop longtemp, trops tard maintenant pour moi

peut être dans une autre vie je verrai avec le chat ou avec un corbeau

Commentaire par Manu, le Lundi 6 octobre 2008 à 11:23

Suis passé à côté de tout ça trop longtemp, trop tard maintenant pour moi

peut être dans une autre vie je verrai avec le chat ou avec un corbeau

Commentaire par Manu, le Lundi 6 octobre 2008 à 11:24

Certainement pas, Manu. Un type capable dans la même soirée de boire une bonne trentaine de verres d’alcool tout en avalant une vingtaine de saucisses et en draguant simultanément deux filles a tout du héros bukowskien. Moi pendant ce temps, je morflais comme un dingue suite à ma fabuleuse imitation de Bruce lee, tu sais quand j’ai voulu couper des planches de bois avec mon pied (c’était vital pour le barbec). Depuis, j’ai arrêté le sport : trop dangereux…

Commentaire par Nash, le Lundi 6 octobre 2008 à 11:34

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