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TRONCHE DE VIE Je suis morte

La porte du cabanon s’ouvre et l’un d’eux entre. J’ai juste le temps d’éteindre ma radio pour ne pas qu’ils me l’enlèvent avant que le plus grand des (...) suite

La porte du cabanon s’ouvre et l’un d’eux entre. J’ai juste le temps d’éteindre ma radio pour ne pas qu’ils me l’enlèvent avant que le plus grand des deux me saisisse par les cheveux. Dans un mouvement de torsion, il me force à me mettre genoux, ce que je fais sans résistance. Le deuxième se penche pour me menotter et mes mains sont déjà prêtes dans mon dos.

Farc & attrapesNous marchons à l’écart du camp de sympathisants, moi boitillant au milieu de ces deux guérilleros suspicieux. Les maux de tête me rendent nauséeuse et cela me ralentit. En plus, comme je suis pieds nus, je fais très attention à leurs Rangers. La dernière fois, j’ai cru que mes orteils avaient tellement gonflé.

Quand on s’arrête, je m’accroupis presque immédiatement ce qui ne les empêche pas de me coller un coup de crosse derrière les genoux. Il y a un bras de rivière en face de moi et d’une certaine manière, cela m’aide à me laisser aller. Vous savez, ce n’est pas facile de n’uriner que sur ordre. La menace d’une arme automatique sur la nuque. En plus, cela me fait mal ces derniers jours ; le médecin, l’autre jour, parlait d’hépatite je crois, mais je ne suis plus tout à fait certaine. Et à dire vrai, cela n’a plus d’importance.

Je vois ce lit devant moi, je le sais peu profond – cela se voit aux arbustes de la mangrove qui en émergent – et l’idée de fuir me traverse l’esprit. Moins une réflexion qu’une pensée, une réminiscence en fait. Je l’ai tenté tellement de fois, et tellement en vain. Cinq ou six fois. Peut être même suis-je déjà passée à cet endroit précis. En six ans c’est plus que probable. Je suis devenue un élément de la jungle ; prisonnière de cette biodiversité, condamnée à ne jamais voir la lumière du soleil qu’au travers de cette épaisse canopée. Baladée de camps en camps. Mais pas de maison, pas de village depuis six ans. Six longues années passées à marcher pour fuir l’armée. La seule chose qui me prouve que je suis en vie, ce dont il m’arrive de douter. Moi qui voulais voir San Vicente Del Caguan, je ne reverrai jamais Bogota.

Un violent coup de botte à l’épaule me renverse. La douleur est telle que je me serais écroulée même en me tenant sur mes pieds. Le guérillero me crie « N’y pense même pas, traînée ! ». L’autre me prend par les bracelets menottes et me tire en arrière. Je ne dis rien, je m’étrangle un peu mais je me suis faite il y a longtemps à la douleur. Et je me suis promise de ne jamais me plaindre. Pas devant eux.

Le plus gros révolutionnaire me traîne jusqu’à un arbre et me ligote pour me laver. Je sens ses mains velues qui me jette des brassées d’eau amazonienne et me frotte, s’attardant sur ma poitrine et entre mes cuisses. Je ne dis rien. Je ne parle plus.

Depuis longtemps.

Depuis Carla en fait.

Ma Carla. Il y a des années que je ne t’ai pas vue. Et pourtant je crains qu’ils ne te libèrent.

La pauvre est tombée dans leur piège ; elle est avec l’un d’eux désormais. Un policier séquestré m’a dit qu’elle était enceinte, ou déjà mère, je ne sais plus. Ce qui fait d’elle un outil des FARC, à son insu. Une vitrine pour leur image diplomatique. Et c’est pour cela qu’ils veulent la faire sortir. Je le sais.

L’homme me crache au visage en me traitant de putain et laisse place à son compagnon. Celui-ci apporte une seringue qu’il tapote de la pointe de l’ongle pour en faire remonter l’oxygène. Ils piquent tous les jours au même endroit et je sens ma peau craquelée céder à nouveau sous le métal froid de l’aiguille.

De retour au camp, on m’enchaîne à une pile de caisses en bois. D’ici je vois les secuestrados amassés sous une bâche, attendant la prochaine marche forcée, sous haute surveillance. Ce matin, l’un d’eux a tenté de s’échapper. Trois guérilleros l’ont poursuivi avec vigueur, avant qu’il ne se torde une cheville en dévalant une pente boueuse. A terre, on lui a froidement tiré une balle dans la jambe, puis une autre, le canon apposé sur sa cheville. Malgré les vapeurs qui commencent à me prendre, je l’entends encore geindre à cette heure.

Autour des caisses, j’entends vaguement quelques gradés de la guérilla. L’un parle de jeep et de cargaison. L’armée ne doit pas être loin. A moins qu’il ne s’agisse d’un nouvel otage. Secuestrado ou retenu politique comme moi ? Je me souviens de ce jour de février où ils nous avaient conviés pour écouter nos discours de campagne ; je leur avais dit « il ne faut plus d’enlèvement ». C’était ça nos revendications, « plus d’enlèvement ». Souvent j’en ris.

Je change de position parce que la caisse m’irrite la peau. C’est difficile avec cette drogue qu’ils m’ont injectée. Et éprouvant. Une décision d’Alphonso Cano pour que je « saisisse mieux l’enjeu de tout cela ». Le salaud. Mais même cela, je ne dis rien. D’ailleurs il est trop tard. Je me sens partir.

Ainsi étalée sur le flanc, je peux lire l’inscription bombée sur le bois : CARACAS. Elles partent pour le Venezuela. C’est pour elles que la jeep vient. De Medellin. Je le sais bien. Et Uribe le sais aussi, comme Pastrana avant lui.

Et tandis que le monde devient une vague tache verte dans laquelle je fonds, je peux voir Chavez sourire, drapé de rouge sur son trône putride.

Un commentaire

Parce que les fictions n’aident qu’à imaginer les réalités, je suis heureux d’avoir pu lui mentir un peu ici.
Et soulagé.
Cela vous semblera idiot ou puéril, mais pour un canard qui défend le droit à (de) l’émotion, cela prend finalement une certaine logique.

Commentaire par Hilaire Picault, le Lundi 26 mai 2008 à 13:33

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