En ce moment certains se la pètent en répétant sans cesse qu’ils ont écouté Transformer à 12 ans, qu’ils ne s’en sont jamais remis et que leur premier album en porte grave l’empreinte, même s’ils sont français, et qu’ils chantent en français. Je pense à Alister, pour ne pas le nommer.
Ceux-là ont le supplément d’âme. Ok. Ils rentrent dans la case rock comme on rentre dans un cuir un peu trop cintré, mais: «Hey, beau gosse !». Ok. Bien. «Vas-y prend une clope maintenant. Oui, porte-la à tes lèvres. ça y mec, tu ressembles à quelque chose.» Bravo.
Voilà, entre nous soit dit, c’est mesquin. Ridicule. On reste à hauteur d’homme. Le moulé des hanches. Le rock égal mode. Toujours. Parce qu’iconique. Voyez The Kills sur lequel tout le monde s’astique. Cet éloge de la noirceur, de Florence Rey. Et pourquoi ne pas louer le suicide de Ian Curtis…
Alors quand quelqu’un crève le plafond et nous transporte dans la quatrième dimension, ouf, de l’air, de l’air, de l’imaginaire. Comme si c’était de la coke.
The Married Monk est français. The Married est cinq (Christian Quermalet, Philippe Lebruman, Etienne Jaumet, Nicolas Courret).
The Married Monk a écouté Transformer. Mais ne porte pas le cuir. Non. Le cuir, The Married Monk le déchire comme Hulk son énième calbute. Sans concession. Parce que ce groupe dévore tout sans se conformer à une quelconque « rock credibility ». Il le montre dans Elephant People, cinquième album initialement conçu comme la bande-son d’un spectacle sur le thème des figures emblématiques de la monstruosité.
Cet album parle de monstres parce que le spectacle dont il est tiré parle de monstres. Mais j’ai l’impression que votre musique a toujours parlé de ça. Elle brasse tellement de monstres musicaux, comme Bowie, Lou Reed et Gainsbourg, et une telle diversité d’influences (Lynch et Kubrick) qu’elle en devient elle-même monstrueuse.
Il y a de ça, oui, parce que ces artistes que tu cites font partie de nos influences, et qu’on s’intéresse un peu à tout. On écoute autant de la musique classique que du jazz et des génériques télés. C’est d’ailleurs pour ça que qu’on n’a jamais réussi à rentrer dans une case et que les gens ont toujours du mal à nous cerner. En plus, en 15 ans d’existence, plein de personnes sont passées par ce groupe, de Stéphane (Bodin, Nda) de Bosco à Fabio (Viscogliosi, Nda), et ça a renforcé le brouillage des pistes car ils y ont aussi amené leurs univers. ça explique pourquoi sur un disque comme Rocky tu retrouves des morceaux en anglais et des morceaux en italien. On a toujours aimé tordre un peu les choses, jouer avec les codes, au niveau du son, des images. Du coup, sur chaque disque on glisse des reprises décalées. Ça va de Kate Bush aux Ramones. C’est peut-être notre côté Beaux Arts qui veut ça, parce qu’on a fait les Beaux Arts !
Christian et toi, vous vous êtes rencontrés dans cette école ?
En fait on vient tous les deux de Cherbourg et, dans une ville où il n’y a pas beaucoup de concerts, deux personnes qui s’intéressent à mort à la musique se rencontrent forcément. On s’est donc rencontrés là-bas il y a longtemps. On a joué assez rapidement ensemble dans un premier groupe qui s’appelait Swam Julian Swam, une noisy pop bizarre. Christian ne chantait pas, il était bassiste. Et quand il s’est mis à écrire des chansons, on a formé The Married Monk. Aujourd’hui on ne se voit plus tellement parce que lui vit à Lyon depuis 2-3 ans. Mais c’est vrai qu’il y a une évidence entre nous, en terme d’esthétique musicale. A une époque où on pouvait se faire taper sur la gueule si on écoutait autre chose que du punk, surtout dans une petite ville comme la notre, nous on écoutait autre chose. Avant que je le rencontre, Christian jouait avec un groupe qui s’appelait Les Tétines Noires et ils avaient mauvaise réputation parce qu’ils affirmaient une différence évidente, en se déguisant, en étant glam, trop bizarre pour l’époque et cette ville. A Cherbourg, ils étaient vus comme le monstre, les mecs sur qui on crache. C’est d’ailleurs un peu pour ça qu’on a créé The Married Monk.
Le thème du monstre était donc déjà latent depuis le début de The Married Monk…
Oui, il était là, c’est clair, même si on a mille autres références, comme un coucher de soleil ou un avion, des choses beaucoup plus romantiques et naïves. C’est le mélange de tout ça qui est intéressant.
Ce disque, on va forcément entendre dire qu’il est « lynchien »…
Pourquoi pas. Ça nous correspond tout à fait. On est friand de ses films. D’ailleurs il a fait Elephant Man. Et la BO de Twin Peaks, cette musique mainstream de piano-bar un peu ringard qui plonge dans le sordide et le terrifiant, c’est passionnant.
A propos de monstruosité, quel a été ton premier contact avec la monstruosité ou l’idée de monstruosité ?Par exemple moi quand j’étais gosse j’étais assez fasciné par ce que je trouvais dans le Livre des records.
Ah oui, le mec le plus grand du monde, ce genre de choses ?
Par exemple.
Moi j’ai le souvenir du générique des Dossiers de l’écran. La musique était hyper flippante, ça m’a marqué. Je me rappelle y avoir vu « L’homme qui rétrécit », l’histoire d’un mec qui est sur son bateau en week-end avec sa femme et un nuage radioactif lui passe dessus pendant qu’elle est dans la soute. Résultat, au fil des jours il rétrécit de plus en plus et il finit par se battre contre une araignée avec une épingle en guise d’épée. Je ne sais pas si c’est de la monstruosité mais cette histoire du mec réduit à néant m’a vachement marqué. Comme je ne comprenais pas tout j’étais happé dans l’ambiance menaçante. Et ce générique ! Dingue.
Vincent McDoom joue dans le spectacle et chante un morceau dans le disque. Comment a-t-il atterri dans le projet ?
C’est un choix de Renaud. Il voulait vraiment avoir un personnage de la télé réalité parce que le spectacle montre l’enregistrement d’une émission de télé type «Ça se discute» pour suggérer un parallèle entre les freak shows d’autrefois et la télé réalité d’aujourd’hui. Vincent McDoom est donc un peu notre monstre contemporain, si on peut dire.
C’est un bon atout promo pour le disque et la pièce ?
Pour le disque, je ne sais pas, mais pour le spectacle, oui. Des gens viennent spécialement pour le voir et lui demander des autographes après le spectacle. Les gens viennent le voir comme ils venaient les monstres des baraques de foires et c’est aussi pour ça que Renaud l’a choisi.
Il amène de l’ambiguïté dans le projet parce que sa « monstruosité » n’est pas jouée, il est travesti sur scène comme à la ville mais l’ambiguïté majeure vient surtout du fait qu’il s’est lui-même exhibé en tant que freak dans une émission de télé réalité.
Oui, mais je pense que c’était pareil au 19e siècle parce que certains ne pouvaient faire que ça. Lui voulait être populaire pour montrer sa différence à tout le monde et ouvrir le dialogue. Donc voilà sa démarche peut se comprendre.
McDoom chante Double Doom comme s’il était une sorte de Jane Birkin…
Il y a de ça !
Sur Gonzaï, un internaute a laissé un commentaire à propos de ce morceau en disant « Totalement décadent. A mi-chemin entre un boudoir de fumeur d’opium fin 19e et un film porno suédois fin 70. Argh, je ne veux pas imaginer un film porno avec McDoom ! » Les mecs sont perturbés de ressentir une attirance pour l’organe de McDoom !
C’est un peu ça, il a énormément de charme, c’est très troublant. Et puis c’est un mec extra, vachement curieux de tout.
Sur ce disque la seule reprise que vous vous autorisez est celle d’un de vos titres, le superbe Pretty Lads de The Belgian Kick que vous ralentissez à l’extrême jusqu’à en faire un trip stellaire orgasmique. Pourquoi cette reprise ?
En fait c’est une version qu’on a faite pour la scène après la sortie de The Belgian Kick. Je tenais absolument à ce qu’elle soit un jour gravée sur disque. Comme Renaud l’aimait beaucoup on s’en est servi pour le spectacle. On la joue en rappel. Les comédiens reviennent danser un slow dessus en contre-jour. C’est assez beau.
On ne vous avait jamais proposé de travailler sur un spectacle extra-musical ?
Non. Mais on aimerait bien faire plus de choses comme ça à l’avenir, histoire de sortir un peu du réseau de salles où on a l’habitude de jouer ainsi que du circuit classique disque-promo-concerts. Là par exemple ce qui est bien avec la pièce c’est qu’on joue devant un public très hétéroclite. Il y a des abonnés, des gens qui viennent pour nous, des gens qui viennent pour McDoom, des gens qui viennent pour Renaud, c’est un grand mélange et c’est bien parce que ça change des soirées indie rock entre initiés et ça permet de faire découvrir notre musique à des gens qui n’auraient jamais entendu parler de nous sans ça.
En marge du spectacle, avez-vous prévu des concerts autour de la sortie de ce disque ?
Pour l’instant non. On n’est pas contre c’est juste qu’en ce moment on n’a même pas de tourneur. Et puis ce n’est pas facile pour nous de mettre au point une tournée parce qu’on est tous dispatché aux quatre coins de la France et dans différents projets. Actuellement Etienne (Jaumet, Nda) est par exemple occupé avec Zombie Zombie.
The Belgian Kick a bénéficié à juste titre d’un bon succès critique. A cette époque j’ai l’impression qu’on a commencé à plus parler de vous dans les journaux.
Oui, mais tant que tu n’as pas le passage radio qui fait le lien ça ne sert malheureusement pas à grand chose. Alors on nous dit toujours après coup que nos disques sont supers et qu’on va devenir un groupe culte mais on n’en a un peu rien à faire de devenir un groupe culte, on aimerait juste que les gens découvrent nos disques quand ils sortent. Tu vois, je viens de lire un article sur Sebastien Tellier dans Les Inrocks où Tellier invite à découvrir Lucio Battisti et son morceau Ancora Tu. Moi, j’aime bien Tellier mais bon, ce morceau on l’avait déjà repris à l’époque de Rocky. En italien. En 99.
Il a l’avantage d’être plus facilement médiatisable que vous parce qu’il vient de la French Touch, parce qu’il est seul aussi et qu’il a des lunettes et une barbe, un personnage quoi.
Exactement. Alors que nous on ne met personne du groupe en avant. Là encore une fois on ne nous voit pas sur la pochette, elle est toute noire, donc c’est aussi un peu de notre faute ce manque de médiatisation parce qu’on ne joue pas le jeu. Mais bon c’est un truc qu’il faut sentir. Christian n’a pas forcément envie de devenir un personnage public.
Katerine et Tellier, c’est ce qui a fait leur force à un moment : ils ont senti qu’ils pouvaient jouer un personnage qui pouvait parler aux gens.
Voilà, c’est ça, en France il faut être un personnage opulent, comme -M-, Tellier et Katerine. Il faut porter un costume rose, se peindre le corps ou se laisser pousser la barbe et chausser des lunettes noires. Nous ce n’est pas notre truc, on est plutôt dans un trip de groupe où chaque membre est une tête chercheuse, comme chez Sonic Youth et le Velvet Underground
On dirait presque que vous ne voulez pas qu’on sache pas qui est derrière votre musique.
Oui, c’est ça qui intéressant, qu’il n’y ait pas de culte de la personnalité associé à tout ça, comme chez Daft Punk. C’est plus intéressant parce que du coup ça implique une démarche graphique captivante, qui nécessite parfois de faire appel à des artistes contemporains, ce qu’ont fait les Beatles, le Velvet, les Talking Heads, Sonic Youth ou même Ween, un groupe qu’on aime beaucoup. Leurs morceaux sont super, tantôt poignants, tantôt punk rock, mais à chaque fois l’écriture est parfaite et dans chacun de leur disque tu as l’impression qu’il y a toute l’histoire du rock.
www.myspace.com/themarriedmonk
7 commentaires
Pretty Lads + chocolat : c’est ce qu’on appelle savoir se faire plaisir !
Pour ce qui est d’Alister, hum, comment dit l’expression : l’hopital qui se fout de la charité ?
Grand groupe, grande interview. En plus il termine par un bel hommage à Ween : la grande classe. Merci les Married Monk, et par pitié trouvez vous un tourneur !
Greyound est vraiment cool! Les branchés, ceux qui pensent que Time to Pretend est la meilleure chanson de MGMT alors que c’est de la bouse…
Chouette groupe




PLAY BLESSURES
S’il y a bien un truc taillé pour les branchés, et les autres, c’est le démontage systématique des premières signatures. Je ne suis, et serai pas objectif, mais Alister défend selon moi des sujets plus vicieux que “porter un cuir, pour ou contre”.
Voila, c’est dit. A part ca je mange du chocolat et je redécouvre Pretty lads des Monk. Sublime.