1964 - Out of our heads - Rolling Stones - DECCA
Imaginez. Le jeune Mick, avançant sur une avenue, il est plus grand que les buildings, plus fin que les lampadaires, plus élancé que les chats de gouttière, plus mystérieux que le ciel gris.
Il n’y a personne, du moins, il n’y a que lui. Le temps, l’espace sont à lui: il n’existe plus rien que les talons de ses Anello & Davide qui claquent en cadence sur le béton. Il a le regard décidé, prêt à en découdre.
Scène au ralenti: voilà le rythme, l’atmosphère de That’s how strong my love is , où les Stones nous plongent de force dans le blues blanc, où Mick nous immerge dans l’immensité, ou le B-A BA, c’est selon, des rapports amoureux, comme il sait si bien le faire, tantôt fier (Heart of stone), lubrique (Let’s spend the night together) ou complètement dévoué: car voilà le sens de cette magnifique chanson: un jeune homme debout, la tête haute, qui avance d’un pas assuré; mais la réalité est tout autre: il se jette à genoux, implore sa muse, lui crie que son amour est invincible.
En réalité, il s’agit ici d’une appropriation de la chanson: elle a été écrite par OV Wright et les Stones seront les premiers à la reprendre, avant Otis Redding,Taj Mahal, Humble Pie, Bryan Ferry…
A proprement parler, ce n’est pas une reprise, ou alors si, dans le sens le plus noble du terme, dans la mesure où l’interprète fait siens les codes de la composition originale, pour mieux les faire éclater.
C’est de la musique blanche assumée, dans laquelle Mick, Keith, Brian, Bill et Charlie s’affranchissent du blues de Chicago: ils amènent l’auditeur aux confins de la partie cachée de l’iceberg du Swinging London: les matins après les nuits blanches, les inconstances amoureuses, dont les Rolling Stones feront d’ailleurs les frais. Jagger dépouille l’ambiance des sixties de ses couleurs et revient au sentiment originel du blues, sans pour autant imiter les Muddy Waters et compagnie. Il chante avec son âme.
Là où OV Wright et Otis Redding semblent offrir une poésie à leur bien-aimée, Mick Jagger lui, s’élève au rang de demi-Dieu, fait de sa personne une présence irréductible aux côtés de l’être aimé. Voix déchaînée, larmoyante, intonations sincères. Tremblements pour l’auditoire.
...If I was the sun way up there
I’d go with my love everywhere
I’ll be the moon when the sun go down
To let you know I’m still around
That’s how strong my love is, baby
I’ll be the weeping willow drowning in my tears
You can go swimming when you’re here
I’ll be the rainbow when the sun is gone
Wrap you in my colors and keep you warm
That’s how strong my love is
I’ll be the ocean so deep and wide
I’ll dry the tears when you cry
I’ll be the breeze when the storm is gone
To dry your eyes and keep you warm
(…)
That’s how strong my love is
So deep and so wide my love is
Yes it is so strong can’t get over it
Is so wide you can’t get around me
That’s how strong my love is
Histoire de la regarder dans les yeux, et de lui faire comprendre que ce ne sont pas des paroles en l’air, c’est ce qui finit par nous arriver à tous non?
That’s how strong my love is est un manifeste (parmi d’autres) de l’égocentrisme masculin, le cri des hommes qui ont des larmes. Le Ne me quitte pas anglo-saxon, mêlant détermination et aveu de soumission, “Je serai et ferai tout pour toi”, échec ultime? Ou seule assurance de lendemains heureux?
On s’imagine, parcourant l’asphalte dignement, cachant des yeux humides derrière des lunettes noires, tous à la place du tout jeune Mick Jagger, se répétant que tout ira bien…




ETRE DIEU