TAI-LUC Ça avait été dur de convaincre Bester de nous payer le voyage. Il nous soupçonnait de vouloir simplement passer quelques jours de vacances aux frais de la princesse. Mais quoi ?… Interviewer Tai-Luc au bord du Mékong, ça avait tout de même une autre gueule que de le rencontrer dans un bar du 5e, non ?
Et c’est un curieux endroit que ce bar de Phnom Penh : Le Descartes… Tenu par un Français expatrié, le lieu ressemble à un authentique bistrot parisien. La déco cultive la nostalgie de la mère patrie. Jusqu’à ces écharpes de clubs de foot qui tapissent les murs…
TAI-LUC Le prétexte de cette rencontre, c’était la sortie de Jukebox, le premier album solo de Tai-Luc, membre fondateur de La Souris Déglinguée.
Quinze titres qui résument les influences du bonhomme, de Hank Williams au Velvet, en passant par le Lou Reed de Transformer, plus un ou deux détours par la chanson de rue, signée Pierre Mac Orlan ou Jean-Baptiste Clément. Du grand art ! Un album sans compromis, joyeux, où chaque refrain, chaque note semble avoir été enregistré par un musicien en train de s’amuser. Ça faisait longtemps ! Trop longtemps.
TAI-LUC Tai-Luc est un lève-tôt. Il nous avait donc convoqués, le photographe et moi, à 10 heures du matin, autant dire aux aurores. Quand nous sommes entrés dans le bar, il nous attendait déjà, lisant tranquillement un journal local en sirotant une imitation assez réussie de café serré.
J’étais convaincu qu’il était inutile de préparer des questions avant d’aller l’interviewer. Et je ne m’étais pas trompé. Il suffisait de s’asseoir, d’appuyer sur la touche «Record» et de laisser faire… Ce garçon fait partie des fondations du rock’n’roll parisien. Il a assisté à la première répétition d’Asphalt Jungle, en 1976, dans la cave de l’Open Market (lieu mythique du rock parisien monté par Marc Zermati qui employait parfois Yves Adrien parmi ses vendeurs), c’est tout dire. Et il ne faut pas le pousser beaucoup pour faire ressurgir sous vos yeux des épisodes méconnus de la grande saga du rock’n’roll.
J’aurais volontiers passé la matinée à évoquer ces figures légendaires en sirotant des boissons du cru mais l’heure tournait et Tai-Luc avait à faire. Il a donc fallu bosser un peu :
Comment est né Jukebox ?
En ce qui concerne le titre, tout d’abord… Actuellement, on entre dans une phase d’illettrisme globalisé et il fallait utiliser un mot simple. Si possible une syllabe ou deux. On (NdA – Ce «on» collectif désignera, tout au long de la conversation, La Souris Déglinguée) avait déjà utilisé ce mot dans une chanson, en 1988 : Rappelle-toi. « T’as un juke-box dans la tête, plein de rockabilly et de musique Oï… ». C’était le moment de le réutiliser. Il y avait aussi ce texte de LSD, enregistré en 1983, où je disais : « Mettez plus fort la musique, ça m’évitera de donner des coups de pieds dans le juke-box… ». Le juke-box faisait partie de notre univers. Quand tu allais dans un café de banlieue, voir même parisien, il y en avait toujours un. Aujourd’hui, tu as un écran plat à la place. Avec le boulevard des clips. Ce genre de réjouissances qui n’en sont pas…
On peut parler de ce mot bizarre qui apparaît sur les notes de pochette : «Musicomancie» ?
Je voulais appeler l’album comme ça au départ. J’aime bien le mot chiromancie (NdA - Pour mémoire, la chiromancie est une activité divinatoire basée sur l’étude des lignes de la main.), le mot nécromancie aussi (NdA – Science occulte qui permet de prédire l’avenir en consultant les âmes des défunts.). Il y a une bande dessinée de Druillet qui s’appelle Elric, le nécromancien (NdA – Tai-Luc doit faire ici une confusion avec le cycle de Michael Moorcock qui, à ma connaissance, n’a pas fait l’objet d’une adaptation en bande dessinée)… Et puis, dans un univers plus proche du mien, autrement dit, asiatique, il y a le terme géomancie, que les Chinois traduisent par Fan Shoui (NdA – Transcription phonétique et approximative), qui serait une sorte de divination, par rapport au lieu où tu te trouves. Pour les Chinois, ça consiste à construire sa maison au bon endroit. Trouver le lieu approprié pour vivre.
Revenons à la musicomancie…
C’est un mot que j’ai inventé, qui décrit la façon dont j’ai choisi les parties musicales de l’album, par recours à la divination… Mais ça devenait un peu ésotérique, c’est pour ça que l’album s’appelle Jukebox.
Cette technique divinatoire s’inspire-t-elle du jeu de tarot de Brian Eno ?
Non ! Je vais tout de suite te préciser un truc : je n’ai jamais été un grand fan de Roxy Music. Sinon on s’en serait aperçu… À l’époque (NdA – Les seventies), il y avait la possibilité de devenir fan de Bryan Ferry, de David Bowie ou de Lou Reed. J’ai opté pour la troisième solution.
C’est une découverte pour moi, ton intérêt pour Lou Reed !
On avait déjà enregistré en 1984, au moment de La cité des anges : There She Goes Again (NdA – Qui figure sur le premier album du Velvet Underground). Ceux qui connaissent La Souris Déglinguée depuis le début savent qu’on est des fans du Velvet. Mais ça m’énerve considérablement de lire ou d’entendre que le velvet Underground, ça aurait donné Étienne Daho ou Duran Duran. En même temps, c’est normal que quelqu’un comme Lou Reed ait pu influencer des personnes aussi différentes. Quand j’écoute Étienne Daho, je sais reconnaître là où il a piqué des trucs à Lou Reed. Dans pas mal de morceaux de la Souris, il y a aussi du Velvet, mais c’est totalement méconnaissable.
Dans ce cas, par quel hasard la Souris n’a-t-elle pas été invitée à figurer sur la compile Les enfants du Velvet, sortie en 1985 par Virgin France, avec Étienne Daho, Taxi Girl, Les Rita Mitsouko, Marc Seberg ?
Ça, c’est un truc qu’on n’a pas digéré. Maintenant, on s’en amuse, mais à ce moment-là, on était en édition chez Clouseau-Virgin, avec Constantin… On avait eu la très mauvaise idée de leur filer une quinzaine de nos morceaux en édition. Tu connais ces histoires de contrats de cession… À l’époque, on nous avait expliqué qu’il fallait donner 50 % de nos droits à un éditeur pour qu’il travaille à la promotion de « l’œuvre intellectuelle ». Quelle mauvaise idée… Clouseau-Virgin nous avait donc trouvé une télé. C’était l’émission de Jacques Martin. On s’était retrouvés à jouer devant un parterre de Français moyens et ce passage avait eu beaucoup d’impact. Parce que tous les mauvais garçons de l’époque qui venaient à nos concerts, le dimanche, ils mangeaient avec leurs parents. Pour ces « mauvais garçons » et ces « mauvaises filles », nous voir à la télé, c’était une soupape. Pour l’anecdote, à l’époque, c’était la très célèbre ex-future femme de notre président qui faisait l’attachée de presse pour son mari, Jacques Martin. C’est peut-être même elle qui avait choisi le morceau interprété : Parti de la jeunesse. Je ferme la parenthèse.
Oui, on parlait de votre absence de cette compile…
Notre manager de l’époque parlait beaucoup, et ça s’était su qu’on avait enregistré une reprise du Velvet. Virgin avait noté quelque part l’idée, qui a abouti à cette compile réunissant les artistes de leur catalogue. Enfin… par tout le monde sauf nous ! Vingt ans après, j’ai rencontré Graziella (NdA – Graziella De Michele, également artiste Virgin) qui était sur la compile. Elle m’a dit qu’à l’époque, on lui avait fait écouter notre reprise, en « preview »… Mais pour le business, il était impensable de nous faire participer à quoi que ce soit.
Fin de la première partie. Dans la seconde, je tente de recentrer le débat sur ce qui nous réunit : le nouvel album (et j’y parviens à peu près).
Site de La Souris Déglinguée : http://rayafanclub.free.fr/
L’album de Tai-Luc, Jukebox, est distribué par le label Clandestines (et disponible sur toutes les plates-formes de téléchargement) :
Clandestines c/o Lima Sierra Delta, BP 39, 75221 Paris cedex 05
Mail : jukebox@clandestines79.fr
Photos par Xavier
8 commentaires
and it’s coming soon, boy ! rarement interview fut aussi jouissive à taper…
Je veux bien te croire Elmo ! Tai-Luc… même en mode “funky-rap” de l’époque bangkok, je trouvais qu’iil avait un style à part. Et là, ce tracklisting d’album (chanson réaliste-Lou Reed-Country), ca définit le bonhomme et tout un style.
Note à propos de la note : Philippe Druillet a participé à Elric le nécromancien (avec Michel Demuth – d’après Michael Moorcock), Pellucidar, en 1968 d’aprés wikipédia.
Pas de confusion de TL donc.
…
Wow ! on fait dans le pointu, là.
Merci Snake (normalement, c’est mon surnom à moi, Snake, mais, bon, je te le prète).
J’aimerais bien lire ça, en tout cas.
Petite note comme ça en passant, on dit feng shui et pas fan shoui.
Merci Abe ! je savais bien que ça clochait…
“Dans pas mal de morceaux de la Souris, il y a aussi du Velvet, mais c’est totalement méconnaissable”
tu m’étonnes!
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ETRE DIEU
Bon, je pourrais en faire des heures : Tai-Luc interrompant un concert de la Souris à Saint-etienne pour calmer plusieurs bastons ; LSD en concert toujours sur le fil Fred Perry et énergie ; Tai-Luc discutant à la sortie de la salle (une ancienne patinoire) avec skins et punks sans rien lâcher, sans démagogie ; ces concerts de LSD où la rue remontait à la surface ; ces concerts de LSD en Province (quand on rèvait tous de Paris, de salles, de clubs, de groupes…) ; ce grand morceau qu’est Marie-France ; le style d’Eddy Jones album en rupture ; Tai-Luc qui ouvre les cerveaux et fait comprendre que le monde est ancien (histoire, colonisation, origines…), compliqué (capitalisme, engagement rouge, skins, bourgeois comme moi…) ; la reprise du velvet entendu un jour sur une compil de B-sides je crois (je décollais pas du Velvet et découvrait qu’ils en venaient aussi) ; des bouts de texte que j’ai toujours bizarrement dans la tête alors qu’ils ne correspondent absolument plus en rien à ma vie (”Ce soir tu as quartier libre, alors va te la donner comme un fou”, pourquoi ?, “Seul sur la muraille de Chine avec quelques copains…” ???) ; la différence évidente qu’il y avait entre LSD et le reste du rock alternatif de l’époque très difficilement écoutable (ce décalage qu’on appelle la classe)… Bon, pour faire bref : j’attends la deuxième partie de l’interview.