Depuis la sortie en 2005 de son deuxième album Someday we will foresee obstacles, on sait que ce jeune homme est capable d’aller loin, très loin. Ce qui rend d’autant plus fébrile, l’attente de Ghost Days, son troisième album, qui sortira le 14 janvier. En attendant, on peut se procurer la B.O. qu’il a composé pour La question humaine, film sur le thème des licenciements abusifs dans les grandes entreprises et les liens idéologiques que cela tisse avec la machinerie nazie (d’où le début d’une polémique).
En attendant, on peut aussi faire plus ample connaissance avec Jonathan Morali (alias Syd Matters) en lisant les morceaux choisis d’une interview fleuve inédite qu’il m’a donné il y a presque trois ans maintenant.
Il y parle songwriting et soundwriting, du sien bien sûr qui joue si bien à cache-cache dans l’ombre de Nirvana, Radiohead, Air et Robert Wyatt. Il parle aussi de lui. D’engagement et d’humanité. Ce qui nous ramène étrangement au film qui constitue son actualité.
Tu es du genre à te mettre la pression quand tu fais un album ?
Oui, c’est normal. D’ailleurs c’est marrant parce que ça faisait longtemps que je n’avais pas écouté mon premier album et puis comme un con j’ai commencé à l’écouter pendant l’enregistrement du deuxième et je me suis dis : “Merde, c’était pas mal, comment j’ai fait ça ? C’est qui ce mec ?” Mais je pense que c’est bon signe, parce que j’ai besoin de ne pas comprendre ce que j’ai fait pour que ça me plaise un minimum.
C’est pour cela que dans le morceau caché qui clôt ce nouvel album le refrain ne cesse de répéter : How does it work out ? ?
Carrément ! Et pour moi, en tant qu’auditeur, c’est pareil, c’est la part de mystère qui me fascine. Pourquoi j’aime cette chanson ? Je n’en sais rien. Comment il a fait pour faire ça ? A priori, techniquement, elle est super simple cette chanson, mais pourquoi est-elle alors dix fois mieux que toutes les autres ? C’est ça que je cherche toujours. Et je n’ai pas du tout de théorie musicale, je ne sais pas écrire quoique ce soit, donc parfois je trouve des trucs et je me dis : “Wouaw ! Mortelle cette progression, elle sonne bien.” Elle a sûrement une logique mathématique et musicale, mais je ne la saisis pas du tout. Pour moi, l’intérêt vient de là.
Comment as-tu agencé les 12 morceaux de Someday we will foresee obstacles ?
Pour le premier album, il n’y avait de cohésion naturelle, or elle doit l’être, si elle est factice ça ne marche pas. Il ne faut pas qu’il y ait de concept derrière. Et c’est pareil pour cet album, je ne l’ai pas construit selon une narration précise, mais comme c’est moi qui écris les morceaux et que j’ai tendance à raconter toujours un peu la même chose parce que des choses me tiennent à cœur et bien il se trouve qu’il y a une certaine logique qui finit par se dégager. Ensuite ce n’est pas magique, il faut aménager soi-même un peu le truc. Sur cet album, j’ai essayé 14 tracklisting différents. Mais ce qui est cool c’est quand tu enchaînes deux morceaux et que tu t’aperçois que ça met en valeur celui d’avant et celui d’après. Tout le travail est là. Car pour moi tu n’écoutes pas un morceau de la même manière s’il est en première ou en cinquième position. C’est pour ça que pour cet album on avait envisagé de mettre un petit logiciel dans le CD qui puisse générer un tracklisting aléatoire.
Tu as une base très folk à laquelle tu adjoins des synthés. Pour toi c’est un mélange qui coule de source ?
Oui, parce que c’est une technique très home-studio dans la mesure où ce sont les instruments les plus simples à avoir chez soi. Une guitare sèche et un clavier c’est parfait pour jouer en intérieur, ça ne fait pas de bruit. Perso je n’ai pas de clavier vintage, je n’ai que des synthés actuels, mais les instruments en soi n’ont pas d’importance, l’important c’est de pouvoir ensuite les bidouiller.
D’où t’es venue cette impulsion de jouer de la musique ?
A mon avis, à 15 ans c’est là que tu as tes vrais chocs musicaux et c’est à cet âge que j’ai vraiment commencé à écouter de la musique. Et parallèlement, j’ai eu tout de suite eu envie de jouer.
Tu écoutais quoi à 15 ans ?
Nirvana. Le choc. Je me suis dit : “Ça peut être ça la musique !”. Et ça a déclenché plein de choses chez moi parce que du coup j’ai écouté les groupes qui étaient des influences pour Nirvana, comme les Pixies. Et puis Nirvana c’est très bien quand tu veux commencer la guitare, comme c’est simple tu peux très vite t’amuser.
Ton goût des synthés n’est pas venu de Nevermind…
Non, il doit plus venir de Radiohead. Je pense que c’est à cette période que je m’y suis mis. Ok Computer est sorti en 97 et j’ai dû acheter un clavier un an après. C’est marrant d’ailleurs car je me rends compte que lorsque j’écoutais Nirvana et d’autres groupes à guitares, le clavier était banni pour moi. Je me rappelle encore avoir acheter le double album des Smashing Pumpkins et me dire : « Il y a trop de claviers ! » Aujourd’hui, je ne comprends pas pourquoi j’ai eu ce genre de réaction, c’était un peu stupide.
Ok Computer semble être l’album matrice de toute une génération de musiciens pop français dont tu fais parti. Quand tu as entendu ce disque as-tu senti que ça marquerait profondément ton propre style ?
Pas consciemment, c’est juste que tu t’aperçois après que c’est ça qui t’a donné envie de faire de la musique. Nevermind et Ok Computer sont vraiment des albums-clés pour moi. C’est-à-dire que tu as un avant et un après. Toute la production qui a suivi Nevermind a été dans la même veine. Pareil pour Ok Computer, avec Coldplay et compagnie. Ce sont des gens qui ont eu une telle influence sur le monde musical qu’ils ressortent naturellement en toi quand tu essaies de faire de la musique, pour peu que tu les aies aimés. Mais moi ce que je trouve vraiment fort chez Radiohead, c’est qu’après Ok Computer et la cohorte de groupes accros aux trucs planants, rêveurs et plein de réverb’, ils ont sorti Kid A et ça a rendu obsolète toute cette scène. Pour moi, Kid A est beaucoup plus important qu’Ok Computer. Quand je l’ai écouté j’étais déjà beaucoup plus musicien qu’à 17 ans, quand Ok Computer est sorti et j’ai trouvé ça incroyable parce que avec Kid A tout d’un coup il n’y a plus trop de réverb’, les sons sont super secs, les morceaux ne jouent plus sur le lyrisme… Incroyable ! Un morceau comme How to disappear, je pense qu’ils ne l’auraient pas enregistré de la même façon à l’époque d’Ok Computer. Les arrangements de cordes sont super dissonants, un peu arabisants par moments, ils ont pris une direction incroyable. Il y a un avant et un après Kid A. Avec ce disque, ils ont eu un impact sur la musique électronique qui a été un peu fatal à beaucoup de monde. Ils ont tapé un grand coup parce que d’un coup tu avais tout l’apport de la musique électronique mais avec une qualité de composition digne des Beatles.
Toi, tu composes d’abord tes morceaux en guitare-voix. Comment gères-tu ensuite le travail d’arrangement pour respecter la mélodie initiale ?
C’est une question de dosage. De limite encore une fois. Pour ce disque, je savais que j’allais pouvoir enregistrer dans un vrai studio avec des vrais moyens, mais je n’avais pas envie de me laisser aller à utiliser des supers sons pour la seule raison que maintenant ils m’étaient ils m’étaient accessibles alors qu’avant, travaillant en home-studio, j’avais des sons super cheap. Je ne voulais pas faire un truc léché avec plein de Rhodes et tout. Dernièrement quelques albums français qui sont sortis reposent trop sur les sons et moi je n’ai pas cette sensibilité-là, je voulais que les sons soient au service du morceau.
En un sens c’est déjà bien que des français s’intéressent au son car en France on n’est pas réputé pour traiter le son comme la matière première, c’est plutôt le texte et le chant qui se taille la part du lion…
Oui, mais j’estime que “c’est déjà bien” ça ne sert à rien. La musique doit être géniale ou ne pas être. Enfin, non c’est con de dire ça ! Et je n’ai pas la prétention de faire un truc génial. Ce que je veux dire c’est que c’est facile d’avoir deux bonnes idées et de les enrober ensuite par des sons intéressants. Moi ce n’est pas mon truc, je veux que la chanson soit bonne parce que cinq idées sont bonnes et qu’ensuite, les arrangements (ça veut dire ce que ça veut dire) soient des arrangements pour servir la chanson, et pas des éléments de décorations parce que j’aime telle ou telle sonorité.
Récemment j’ai écouté l’album d’un groupe qui s’appelle 3 Guys Never In. Ce qu’ils font est joli, mais clairement du copier/coller de ce qu’on fait les grands noms de la pop anglaise. Ce sont de bons mélodistes, mais peu d’émotion se dégage de leurs morceaux. Leurs arrangements sonnent dix fois trop grands pour eux. C’est un des écueils de la pop aujourd’hui : beaucoup de jeunes peuvent faire de la belle musique facilement, ils ont la culture pop dans le sang, le home-studio chez papa-maman, reste à savoir qu’est-ce qu’on fait de tout ça, pour dire quoi?
Je suis d’accord. Vu que faire de la musique avec une certaine ampleur sonore est presque à la portée de n’importe qui aujourd’hui, j’ai l’impression que l’enjeu est sur la composition. Il y a un groupe qui est toujours un peu limite mais qu’en général j’aime beaucoup, c’est Air. Souvent on leur parle plus de leur son que de leurs chansons, alors qu’ils ont des vraies compos. Pour leur premier album, au début j’en doutais, mais je l’ai réécouté parce que je pense qu’il le méritait et je le trouve de plus en plus génial. Il y a un vrai travail de recherche. C’est des gens qui arrivent à la fois à avoir de super beaux sons et de vraies compos derrière, et ça ce n’est pas à la portée de n’importe de tout le monde.
Que font tes parents ?
Ma mère est prof d’anglais, mon père en profession libérale. Je vis dans le 20e, ce n’est ni riche, ni dans le besoin. Ce n’est pas du tout un regret de ma part, c’est simplement que par moments tu ressens comme une sorte de coton autour de toi et peut-être un manque d’ambition pour ta propre vie. C’est un truc qui peut angoisser.
Manque d’ambition ne veut pas forcément dire absence d’idéal…
Si, je pense qu’il y a de ça. En fait, moi j’ai l’impression – et ça va paraître un peu péteux, genre le mec qui réfléchit – qu’on a de plus en plus conscience du champ des possibles, on a une faculté d’imagination qui est beaucoup plus large, je pense, que celle du paysan du XVe siècle, mais en même temps on a de plus en plus conscience de la réalité, c’est-à-dire des limites. Des fois tu peux donc avoir l’impression d’être un peu emprisonné. Moi ça m’a bloqué à un moment donné, à un point tel que ça me déprimait presque.
Tu culpabilises de faire de la musique à l’heure où elle ne change plus le monde ?
Non, ça ne me culpabilise pas, c’est un constat. Je ne sais même pas si j’ai l’ambition de changer la vie des gens.
C’est déjà pas mal de changer la sienne…
Justement j’allais te dire que j’avais compris que je ne pouvais même pas changer la mienne !
Faire de la musique ne change pas ta vie ?
Non, ma vie a changé en surface mais pas moi dans ma façon de penser. Mes angoisses sont toujours là et ce n’est pas la musique qui va y changer quoique ce soit.
Revenons à ton album. Son cœur semble se situer dans l’enchaînement Passe Muraille, Watcher et Lost Bird, trois morceaux climatiques en parfaite symbiose…
Je pense que c’est les morceaux les plus importants. Je mettrais Flow Backwards avec. Ces quatre chansons sont vraiment faites pour un milieu d’album, c’est elles qui en font la substance. L’atmosphère qui s’en dégage et la façon dont je les ai composée sont proches.
Passe Muraille s’ouvre sur un foisonnement de cuivres et de synthés dissonants, qui font beaucoup penser au Rock Bottom de Robert Wyatt, je trouve…
En fait, j’ai failli ouvrir l’album sur ce morceau. Je pense que ça pourrait faire une bonne intro parce que franchement, l’intro de Passe Muraille c’est de là que vient ma musique, même la plus folk. J’ai besoin de ces magmas sonores où les instruments donnent l’impression de jouer un peu tout seul. Chez moi j’ai plein des bouts de morceaux comme ça. Et parmi la dizaine de démos que je fais dans ce genre, je vais choper une harmonie pour en faire une chanson.
Il n’y a pas si longtemps, je me suis rendu compte que Rock Bottom entretenait de profondes correspondances avec Kid A, dans les sons qui chavirent, les dissonances de cuivres, les images sous-marines et l’étrangeté du chant et des paroles qui se fondent au cœur de tout ça. A presque 30 ans de distance, ces deux albums semblent avoir touché la même chose. As-tu fait le même constat ?
Oui, dans le sens où c’est deux albums qui ont une vie propre. Je suis incapable d’écouter une chanson de Rock Bottom et une chanson de Kid A, je suis obligé d’écouter l’album en entier. Tu as vraiment l’impression que ces albums sont des cellules vivantes. Mais Rock Bottom m’impressionne plus au niveau des sonorités parce que tu as vraiment l’impression qu’il ne joue pas avec des instruments, mais avec des petits animaux qui ont des têtes bizarres ! Je trouve ça hallucinant, tu écoutes l’avant dernier morceau de Rock Bottom et tu as une trompette qui fait des bruits d’animaux et quand tu écoutes un peu les paroles, tu te rends compte que c’est l’histoire d’une taupe complètement barrée au fond d’un jardin, super chelou. Mais c’est vrai que ces deux albums sont deux entités.
Tu chantes en anglais, ce qu’on reproche parfois aux français. On dirait que dans English Way tu tournes cela en dérision. Tu chantes : “If you have something to say, say it in the english way”. C’est un pied de nez adressé aux critiques ?
Je n’adresse aucune chanson à quelqu’un mais c’est clair qu’on n’a pas arrêté de me demander pourquoi je ne chantais pas en français. Et bien je ne le fais pas parce que c’est un autre art. Je ne sais pas chanter en français et je ne compose pas de la chanson française.
On pourrait dire qu’en anglais, on chante et qu’en français, on écrit, non ?
Oui, si on a envie d’être sincère, on dirait ça. Mais je pense que c’est simplement deux choses différentes, tu ne chantes pas de la même façon, tu ne dis pas les mêmes choses et les mots n’ont pas le même poids. L’écriture en anglais m’est naturelle dans le sens où ce que j’ai écouté a toujours été anglo-saxon. Quand je vais voir un film c’est en V.O., quand je lis des bouquins d’auteurs anglo-saxons je les lis en V.O. C’est culturel.
L’anglais est peut-être aussi une langue qui est plus liée à l’imaginaire, c’est une langue qui voile le propos des textes…
Oui, il y a ça et il y a un rapport avec la pudeur. Il y a des choses que je dis dans mes chansons que je ne dirai jamais en français. L’anglais c’est une barrière aussi, tu as moins l’impression de te dévoiler quand tu dis des choses dans une langue qui n’est pas la tienne.
Dans Lost Bird tu chantes “I’m a lost bird in a clear sky”.st ce sentiment paradoxal ?
Cette chanson rejoint Middle Class Men. Elle évoque le fait que j’ai souvent l’impression d’être paumé et de me sentir seul alors que je ne vois aucune raison concrète dans ma vie pour justifier ce sentiment. Donc c’est encore une histoire de positionnement, de comment tu te sens par rapport aux autres. Parfois dans la vie tu en viens à parler de toi – ce qui est d’autant plus vrai quand tu fais de la musique, parce que tu donnes des interview s – et plus tu parles de toi plus tu bâtis une sorte de personnage et tu as l’impression du coup d’avoir une sorte de familiarité avec les gens alors qu’au fond, ils ne te connaissent pas, comme dans beaucoup de rapports humains. C’est bizarre quand même de parler de soi pendant une heure. Quand on parle de musique c’est super cool mais on rentre dans les détails tu te dis que c’est un peu nombriliste. Il ne faut donc pas trop s’écouter. Par moments, je m’écoute parler donc j’essaie de la fermer.
http://www.myspace.com/sydmatters




ETRE DIEU
Simplement la meilleure interview de Jonathan qu’il m’est été donné de lire.
Le gars sait de quoi il parle, génial !
Toute mes félicitations.