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STREET GOLF Fairway To Heaven

Les sales petits nazis. J'avais été vidé du golf de Saint-Cloud sous l'odieux prétexte qu'on ne peut pas emporter une bouteille de Talisker - fut-elle douze ans d'âge - (...) suite

Les sales petits nazis. J’avais été vidé du golf de Saint-Cloud sous l’odieux prétexte qu’on ne peut pas emporter une bouteille de Talisker - fut-elle douze ans d’âge - sur le parcours. La mondanité est un sacrifice, une circoncision. Et l’élégance, le privilège des vestes brunes ?

J’ai absorbé quatre traits de scotch, en signe de défi, avant de caler ma série de clubs sur l’épaule et de tourner mes pas à l’Est. Je connais les vrais joueurs. Les purs parmi les purs. Je sais où trouver ceux qui changent l’asphalte de la rue d’Amsterdam, en un fairway délicat et taillé court.

Street golfSur le bitume on laisse les fringues friquées, on joue en jeans baggy et en Converses. Tim garde sa veste acrylique frappée aux armes de la RATP et c’est son droit inaliénable.

Ils sont tous là. Les pros du circuit street golf s’échauffent avec ferveur. On se salue d’un mouvement de tête. Bondieuserie. Chacun vide une canette de kro’ pour s’en faire un tee. Ablutions.
Mais les courtoisies entre gentlemen sont vite échangées. Pas de temps à perdre pour boucler en une nuit un parcours qui s’étend de deux trous supplémentaires. N’en doutons plus, Paris compte vingt arrondissements.

Premier départ.

La place de la Madeleine est un « par quatre ». J’hésite à frapper un long drive pour me rapprocher de la bouche d’égout de chez Fauchon. Et ainsi me placer devant ce flambeur de JC qui n’a pas suffisamment apprécié le dogleg du boulevard des Capucines. Sa balle roule jusqu’aux roues d’une Porsche en double file. Elle s’arrête à quelques centimètres de la jante. « Every player is entitled and obliged to play the ball from the position where it has come to rest after a stroke. »

Les ancestrales règles de l’ Ancient and Royal Golf Club of Saint Andrews s’appliquent toujours cruellement. Même ici. Toujours jouer la balle là où elle se trouve… Il swing. L’alarme de la bagnole se met à hurler. Notre gang file dans l’ombre, dératés jusqu’au prochain départ.

Le golf n’est pas un sport. C’est une mystique au-delà des décors et des paysages. La ville offre les mêmes perspectives que des allées plantées de peupliers. Mais la dureté des lumières grises, les relents fauves qui montent des égouts exigent une concentration décuplée.

On s’arrête au Franprix acheter des bières.

Paris green, trou numéro 7. Place Saint-Michel. Il faut le déhanché d’Iggy Pop pour jouer dans tout ce chaos de câbles sortis de terre, juste à côté des mecs de la voirie qu’exalte la ferveur d’un marteau-piqueur nocturne. J’arrive à placer la balle entre les jambes de l’archange en deux coups en dessous du par : Eagle ! J’exulte.

Street golferLes parcours sont visionnaires et se dessinent dans le matériau spectral des rues, des kiosques à journaux, des clodos étendus sur le pavé, des jolies nanas qui s’attardent, allant deux par deux, dans ce divin bordel parisien. Les fantômes qui marchent chaque jour ont disparu. Plus de passants, plus de couples enivrés par le fade romantisme de la  ”plus belle ville du monde”.

J’en suis convaincu : Paris n’est pas fait pour l’amour mais pour le golf.

On se déplace en métro, puis en taxi quand les stations sont fermées. J’endure la grâce et les châtiments : plusieurs de mes balles finissent à la tisane à la pointe de l’île de la Cité. Je m’essouffle en haut des marches de la station Château de Vincennes, il est temps de jouer ce dernier parcours. Je veux finir en toute beauté. J’ai besoin d’un verre de blanc.

Je pose ma balle et brandit un fer n°1 pour placer un drive au-delà du périph’. Le club fait siffler l’air, la balle fuse. Son vol se courbe amoureusement et franchit le lointain horizon mystique des réverbères. Mon regard espère encore. Elle retombe avec violence, à un pouce à peine de l’antique cabine téléphonique désignée comme objectif.

Je suis particulièrement serein quand point l’aube, et assis confortablement sur un strapontin du métro, je savoure les derniers moments d’exaltation. The Passenger me tourne dans la tête.

Over the city’s ripped backsides / And everything looks good tonight”

L’appart d’un des mecs est un club house tout à fait confortable pour vider quelques bières au petit matin. On y évoque des parties disputées à Naples dans un merdier d’ordures étrusques et mussoliniennes. D’autres jouées unter den Linden à Berlin, le mythique berceau de Lou Reed et de cette discipline. Serons-nous les premiers à jouer sur Tian’ anmen ?

Je sais que le fun, la grâce et un certain dandysme ne se mesurent pas à la qualité du gazon. Elles sont l’apanage de ceux qui savent éviter la pose et cracher sur une tradition devenue amère et poussiéreuse.

Entre deux éructations de lager.

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