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STEPHEN MALKMUS La nostalgie, camarade

Article 1 : les hommes naissent libres et égaux en droits. Article 2 : Chaque génération doit disposer, à l’âge de 20 ans environ, d’une musique pour dire à (...) suite

Article 1 : les hommes naissent libres et égaux en droits.
Article 2 : Chaque génération doit disposer, à l’âge de 20 ans environ, d’une musique pour dire à la face du monde : « on en a rien à foutre ».

Hummm, la force des textes fondateurs ! Tu le sens le souffle unique des grands écrits pionniers ! Rien de tel ! On devrait revenir plus souvent à la déclaration des droits du glandeur amassant des disques.

En ce qui concerne l’article 2, les trentenaires n’ont pas à se plaindre : ils ont eu Pavement et à son meilleur. Le groupe le plus acrobatique qui soit, capable de glisser dans les éboulis dès le début d’un morceau, de chuter dans un ravin après le refrain puis de se reprendre pour un solo de deux notes parfait et de retrouver son chemin pop.

Mélancolique et bordélique, idéal pour dire : « On n’en a rien à foutre », le sourire en coin. L’indie rock était alors réellement différent et rayonnait. Je sais, c’est difficile à imaginer. Et puis, le songwriting ahurissant de Stephen Malkmus écrasait toute la concurrence. Il faut se représenter une sorte de funambule, avançant mollement sur le fil et hurlant : « Agrandissez le précipice ! ». Avec un phrasé alangui, tortueux, celui des « non-chanteurs » (Dylan, Reed, Westerberg… les seuls qui comptent s’il s’agit de parler de rock américain.)

Après trois chef-d’oeuvres, il y eut encore pas mal de grands morceaux, un split inévitable et le début d’une carrière solo étrange pour Malkmus, obsédé par un genre de rock west-coast à tiroirs. Ces disques n’ont pas la grâce de Pavement mais résistent vaillamment aux années (réessayez le premier album solo ou Pig Lib par exemple, c’est surprenant.)

Stephen Malkmus ne s’en sort pas mal non plus. Allongé sur un canapé, dissimulé derrière de larges verres fumés, chemise froissée sur jean informe, il parvient encore à incarner le cool californien, dosage d’intelligence, de second degré et de nonchalance. Subitement sa voix engluée dans le jetlag se fait plus claire et ferme pour parler d’un groupe psyche suédois. En règle générale, il s’amuse plus à parler de la musique des autres. Car les temps ont changé, Pavement est loin et réédité tel un dinosaure et Stephen Malkmus s’estime déjà heureux d’avoir un groupe, d’enregistrer les disques qu’il veut. Parfois, c’est le rétroviseur qui vous regarde et vous trouve mauvaise mine. Article 3 : Chacun doit pouvoir rencontrer ses idoles d’antan pour tenter de mesurer la fuite du temps et affiner sa philosophie personnelle.

Syd Charlus (après une erreur de manipulation avec le magnéto) : Désolé, ça c’est l’interview de Shellac…

Stephen Malkmus : Faites attention, il faut la conserver. Un jour, vous la vendrez peut-être sur ebay. « Rare interview Steve Albini en France », il devrait y avoir quelques fanatiques. Quelle était votre première question pour Shellac ? Je veux bien y répondre, moi aussi.

Je crois que c’était une question sur le groupe Silkworm et…

Hey man… vous connaissez Silkworm ?

Oui, c’est sans doute le dernier groupe contemporain dont j’ai été… heu… fan. Je me suis tapé des trains de nuit pour aller les voir en concert dans un squat en Italie…

Ahhhh (il s’étire), savoir qu’il y a des fans de Silkworm en France, ca fait du bien, vraiment. J’ai joué avec eux, vous savez…

Oui, je possède le pirate des fameux Crust Brothers…

Effectivement, vous êtes au courant.

Mais on ne se voit pas pour parler d’un autre groupe, c’est un peu impoli…

Non, ça me va. Et puis c’est une habitude chez vous, non ? Vous aviez déjà fait le coup à Shellac (rires)

Je vais me ressaisir. Si je devais résumer votre dernier album d’un mot, je dirais « guitares ». Claires, saturées, wah-wah, tremolo, elle sont de partout, dans les moindres recoins du mix. Y avez-vous consacré beaucoup de temps ?

C’est définitivement un disque de guitares. Mais nous n’y avons pas vraiment passé plus de temps que d’habitude. Nous avons surtout décidé de lâcher la bride, de se donner plus de liberté en jouant en live, en tentant pas mal de choses. Il y a très peu de montage, de cut-up, c’est très direct. Même si, ensuite, j’ai peaufiné avec pas mal d’arrangements, des effets ou des parties de slide guitar comme sur Hopscotch Willy.

On entend vraiment un groupe sur le disque, plus que sur vos albums solos précédents…

Oui, l’album pourrait être signé par The Jicks. Mais mon label pense encore que Stephen Malkmus fait vendre quelques copies. Les pauvres… (sourire).

J’ai une théorie : dans un album, il y a toujours une référence évidente et une référence cachée. Lesquelles citeriez-vous pour votre dernier disque ?

Les références cachées seraient Kebnekaise par exemple, un groupe suédois des années 70, très psychédélique. Ils ont vraiment influencé des morceaux comme Hopscotch Willy par exemple. Vous devriez essayer. Un autre groupe dont la musique m’a marqué et qui doit s’entendre sur le disque, c’est SRC (NDR : Scott Richardson Case), de Detroit. Ils sont absolument incroyables. Ils ont sorti trois albums sur Capitol, le premier est phénoménal. Heavy et psychédélique.
Pour les références plus évidentes, je crois que l’on peut entendre.… (longue hésitation)… C’est plus difficile pour les références évidentes, n’est-ce-pas ? Pour le premier morceau, Dragon fly pie, je dirais Queen of the stone age. Pour le deuxième, Hopscotch Willy, Steely Dan ou Santana pourquoi pas. Je crois qu’on entend du Big star sur d’autres titres. Sur Real Emotional Trash, on doit pouvoir reconnaître un feeling très Stones, relâché. Mais la partie en boogie du milieu est complètement Status quo.

Status Quo, Santana… Les lecteurs de Gonzai qui vibrent généralement sur du Krautrock drone cosmique abstrait vont me jeter leur ipod en pleine poire!

(Rires) En effet, c’est le risque. Vous venez de perdre le job, simplement en écrivant le nom de Status Quo. Enfin, ces références ne sont pas aussi évidentes que cela, ce n’est pas aussi simple.

Sur le dernier titre, on entend un écho du morceau Here come the warm jet de Brian Eno…

Totalement. Avec un type qui essaie de chanter comme Jim Morrison (rires).

Et pas de Victims Family ? Vous prétendez être un des ultimes fans de cette horreur pourtant ?

Je suis surtout un fan de leur Tee shirt, je dois avouer (rires).

Lou Reed dit que pour écrire un texte de chanson, il suffit d’avoir le titre ou une bonne phrase et le plus dur est fait. J’ai l’impression que vous êtes dans le même cas…

Oui, des titres comme Hopscotch Willy ou Real emotional trash conditionnent toutes les paroles. Une fois que je les ai trouvés, le reste suit facilement. Wicked Wanda aussi, vous pouvez imaginer le personnage. Même si je ne suis pas vraiment un « lyrics guy », je fonctionne comme ça.

Parmi ces trois titres de morceaux, lequel garderiez-vous immédiatement pour écrire une chanson : Everybody’s got someting to hide except me and my monkey des Beatles, Idiot wind de Bob Dylan ou…

Stop ! Idiot wind, sans hésiter. Le titre est tellement fort que l’on pressent une histoire derrière. Quel était le troisième choix ?

Marquee Moon de Television qui collerait bien à votre style.

Je garde Idiot wind.

Pourquoi la ville de Baltimore revient-elle si souvent chez les songwriters américains : Randy Newman, Tim Hardin, vous sur cet album…

C’est le même réflexe que pour les titres. Baltimore est un mot que j’ai en tête, qui sonne. Je ne connais rien à cette ville. Mais c’est une maladie américaine que d’écrire sur les villes, les noms de villes. Ou de placer « fourth of july » dans un texte. Difficile de résister.

Les morceaux de ce disque sont complexes. Je pense qu’Il y a vraiment eu un tournant dans votre songwriting à partir de Brighten the Corners (le quatrième album de Pavement) : les compositions sont devenues plus longues, plus difficiles à suivre. Etes-vous de cet avis ?

Peut-être… Au début, nous étions tous plongés dans le classic rock et le krautrock comme Can ou Faust et The Fall aussi, bien sûr. A l’époque de Brighten the corners, nous nous sommes mis à écouter Fairport convention mais aussi Incredible string band. Des groupes plus… spacy avec un son plus clair aussi. Et les morceaux ont évolué. Nous voulions simplement intégrer ces sons, ces structures.

Brighten the corners marque le début de votre deuxième période et annonce tout votre travail en solo….

Oui c’est un son plus concentré, compact, avec des parties très développées. On peut le voir ainsi, je pense

On a dit que vous viriez progressif à l’époque. Je ne suis pas sûr que ce soit le bon mot, pas forcément. Vous avez surtout brouillé les cartes entre couplets et refrains, enchaînant des parties nombreuses mais toujours mélodiques. Et puis vous avez ralenti le tempo…

Progressif, le mot qui fait fuir… C’est un peu vrai mais nous n’avons pas fait un virage complet non plus. On trouvait toujours des morceaux plus directs comme Shaddy lane ou Stereo.

Crooked rain crooked rain et Wowee zowee (NDR : deuxième et troisième album de Pavement) ont été réédités en version Deluxe et tout le tremblement. Ces disques étaient fantastiques, ils seraient devenus cultes mais le marketing ne leur a même pas laissé le temps : dix ans plus tard, on les ressort comme s’il s’agissait de What’s goin’on ou Who’s next. Ne trouvez-vous pas ça un peu étrange ?

Les maisons de disques se sont affolées. Tout d’abord, elles ne vendaient plus de disques et ensuite elles ne savaient pas quoi sortir. Comme il y avait encore des b-sides, des démos, des inédits de Pavement, elles se sont dit « Pourquoi pas, tentons le coup.» C’est aussi simple et aussi… bizarre que çela.

Notre génération n’avait pas vu venir cet aspect du marketing : le business a recyclé nos classiques en express. On a pris 30 ans d’un seul coup… En 10 ans, nous avons vécu la sortie du disque, l’oubli, puis la muséification de l’album, présenté comme un classique.

C’est aussi parce que nous avions une vision encore très sixties de la musique. Et soudain, tout s’est accéléré. C’est devenu très différent. Les groupes actuels sont incroyablement sûrs d’eux, confiants, déterminés. Ils sont prêts à réussir vite, ils connaissent mieux les rouages. Nous étions des agneaux à côté. C’était déjà un miracle d’être un bus de tournée, de voir nos disques sortir. Nous réagissions contre les groupes MTV, les bons guitaristes virtuoses. Notre but était de jouer dans des clubs, à la même affiche que les Butthole surfers par exemple. C’était déjà énorme. Après tout, rien de plus normal que d’être dépassé. C’est dans l’ordre des choses, non ?

Mais est-ce toujours excitant de faire de la musique ?

Oui, entrer en studio reste toujours un grand moment. Surtout quand on a la chance comme nous de faire les disques que nous voulons. Se dire que ces morceaux seront ensuite écoutés, se demander ce qu’ils vont devenir, c’est tout de même excitant. Et puis, très franchement, c’est ce que je sais faire, c’est la seule chose qui m’intéresse. Je n’ai pas beaucoup de choix, vous voyez. C’est très important pour moi d’avoir monté ce groupe, de partager les morceaux, les tournées avec eux. Evidemment, il y a le business, le jetlag… Mais on les oublie vite.

J’ai toujours pensé que vous devriez un jour enregistrer un disque avec un groupe très acoustique comme sur  The natural Bridge des Silver Jews ou Nashville skyline de Dylan, ce genre d’ambiance. En montant peut-être un groupe de fortune, simplement pour l’occasion.

C’est une bonne idée, j’ai quelques bons morceaux pour un tel disque. Mais il faut se méfier avec l’acoustique. Vous pouvez vite finir comme musique d’ambiance confortable dans des coffee shops branchés. Cela demande pas mal de subtilité.

Quelle est pour vous la meilleure phrase écrite dans un morceau de rock ?

Ce serait une phrase de David Berman (Silver Jews) : « I wanna be like water if I can ‘cause water doesn’t give a damn. »

J’ai d’autres questions mais je ne pense pas que nous trouvions jamais une meilleure chute…

Ca va être dur, en effet. Restons là-dessus.

www.myspace.com/stephenmalkmus

8 commentaires

Ah Syd ! Quel chapo encore ! Ou comment être rassasié en deux lignes au point de remettre la lecture de la suite à plus tard pour attiser le désir et le plaisir d’y revenir…

Commentaire par sylvain, le Lundi 3 mars 2008 à 2:23

Merci Sylvain. u verras après le chapo étouffe-chértien, Malkmus est les roi du second degré.

Commentaire par Syd Charlus, le Lundi 3 mars 2008 à 11:51

L’art de conclure, dans le mille et nulle part !

Commentaire par sylvain, le Lundi 3 mars 2008 à 4:24

ouaip nostalg’

no scare no pride
just a suicide at my buttonhole
red, like the rose

si je peut me permettre

votre dévoué

Commentaire par cheval, le Lundi 3 mars 2008 à 6:10

Cheval, “just a suicide at my buttonhole” ? Jacques Rigaut ? Il revient fort, ce revenant.
Permettez-vous, vous pratiquez l’équilibrisme comme Malkmus.

Commentaire par Syd Charlus, le Lundi 3 mars 2008 à 12:16

Cheval, toujours le même débat, Est-ce que la clairvoyance aide à vivre? :”L’ennui, c’est la vérité à l’état pur.”, du même Rigaut, dans une catégorie un peu similaire.
Tiens, je vais aller faire un tour, ça me changera les idées…

Commentaire par requis, le Lundi 3 mars 2008 à 17:00

Je regrette que le Californien cool ait éludé les questions sur les Crust Brothers, j’aurais été curieux d’écouter ses histoires. Vous êtes certain qu’il n’s rien dit d’autre?

A part ça, Syd, il ne vous reste plus qu’à faire une interview de Maurice Ravel et une de John Coltrane, et vous aurez bouclé le problème “la musique du XXême siècle, par ceux qui l’ont faite”!

Commentaire par requis, le Lundi 3 mars 2008 à 17:02

Requis : Ravel s’obstine à refuser l’interview en me traitant régulièrement de “Blaireau”. Pour Coltrane, il me reste Ravi, mais, non merci.

Rien sur les Crust Brothers. Rien de rien.

Commentaire par Syd Charlus, le Lundi 3 mars 2008 à 15:08

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