Après une interview réalisée l’année dernière où le groupe refusait de délivrer le secret de son open-tuning, près de deux ans après un passage au Triptyque (l’ancien Social Club, NDR) renversant, trois semaines après la sortie du deuxième album de leur confrère anglais (Fujiya & Miyagi), Steeple Remove revient sur scène. Au propre comme au figuré.
Parce que le groupe rouennais possède un mystère toujours pas élucidé, il me semblait important de remettre le couvert et brancher le Marshall du micro pour dégainer. Comprendre comment de frais trentenaires parvenaient encore à maintenir le feu bouillant et les riffs glacés. A la réécoute d’Electric Suite, le troisième album, je repense à Amanda Lear, brillante sur son Follow Me, sorti en 1978. Une production ambitieuse, de la disco’ bien maquillé. Amanda Lear, un autre mystère.
2008. Steeple Remove maltraite la concurrence sans état d’âmes, du fin fond de l’ennui (Rouen) ils vomissent littéralement sur place un Electric Suite branché sur le bon voltage. Rencontre dans les coulisses d’un concert, entre un paquet de chips, un dictaphone et 10m2 qui ressemblent à une éternité.
Notre dernière rencontre remonte à 2006, lors d’une soirée au Triptyque?
Ah c’était toi l’organisateur?
…euh oui. Bref. Sur ce troisième album, gros changement et virage à 180°, disco-dansant, hédoniste. On a l’impression que vous avez enfin appris à jouir.
Steeple #1 par FistonArnaud : Figure toi que ces morceaux sont très vieux, ils datent des séances de Radio Silence, on ne savait pas quoi en faire. Je crois que nous n’étions pas prêts. Il fallait passer un cap au niveau de la production. Au moment de faire la sélection des titres pour Electric Suite, ils se sont naturellement imposés. Ce style musical doit être produit au cordeau, sur le fil, pour bien sonner.
Qui est le producteur sur Electric Suite?
Moi, pour la plus grande partie. Alf (prod. de Tellier sur Politics, entre autre) a mixé. Produire soi-même ses albums, c’est l’influence de Can, par exemple. Ou même des Residents, qui géraient leur production, avec leur propre matériel.
Frank : Et j’ai surtout l’impression que l’impression “disco” est relative au tracklisting, le premier titre est effectivement très rythmé, mais si tu regardes l’ensemble de l’album, tu retrouves les mêmes recettes que sur les anciens : de longues plages instrumentales, des ballades, de l’ambiant, du pop-rock….
J’ai presque l’impression que vous vous affranchissez enfin de vos influences. Ici j’ai plus pensé aux Stones de Some Girls qu’à Ride, pour faire court.
Arnaud : C’est réellement un truc de production. C’est peut être inconscient, mais cela a été fait simplement. Sans problèmes. très peu de re-re (re-recording, NDR). L’opposé du premier album qui effectivement était très extrême…
… et qui d’ailleurs est produit à l’époque par JP Turmel (Strangler, patron du label Sordide Sentimental, NDR).
Steeple #2 par FistonArnaud : C’est une période d’insouciance, nous étions gamins. On lui a filé les démos, il a rappelé. A l’époque nous voulions signer chez Sordide, c’était notre référence, avec tous les groupes que cela englobe (Throbbing Gristle, Tuxedomoon). Tout s’est fait à partir de collages sonores, prises lives, sur un quatre pistes à cassettes. Il faut dire qu’à l’époque on prenait pas mal de LSD, je crois que ça s’entend à la réécoute.
Frank : Hop hop, stop, arrête de parler (ils rient)
Arnaud : Mais faut le dire : prendre ce genre de substances peut permettre une autre perception, faciliter la création.
La géographie est-elle importante dans le processus de création du groupe ?
Arnaud : Je vis à Paris, le reste du groupe vit à Rouen…. techniquement c’est plus pratique, ne serait-ce que pour les enregistrements des batteries. Le studio est à Rouen, on a travaillé pendant des années et des années pour y obtenir le son qu’on fantasmait.
Frank : Rouen c’est une ville de province, on est au milieu de rien, forcément cela a joué sur la fondation du groupe. Je crois pouvoir dire que la musique m’a sorti de l’ennui.
Arnaud: Et on est tenu de jouer les uns avec les autres. Rouen c’est petit, il serait impossible d’intégrer un musicien local qui puisse jouer ce genre de musique. Steeple Remove c’est une géométrie fixe inaltérable.
Aujourd’hui vous êtes quatre…. Où est le clavier?
C’est ce que j’essaye de te dire: lorsque quelqu’un part, il n’est pas remplacé. Il n’a pas joué sur Electric Suite, parti avant. Son départ n’a pas influencé sur les sonorités de l’album, si telle était ta question.
Pour revenir sur la géographie, de nombreux groupes viennent de Rouen. Avez-vous une explication ?
Frank : A mon avis nous avons fondé le groupe en résistance au rien. Rouen c’est très très petit, mais historiquement on a les Dogs quand même. Là bas, mis à part jouer au foot, il n’y pas de vraies alternatives.
Faites-vous figure d’anciens vis à vis de la scène rouennaise ?
Arnaud : Disons qu’on a simplement plus joué. Maintenant on vient me voir pour me demander de produire, comme les Nina Bobsing, par exemple. Plus expérimentés, je ne sais pas. Plus vieux oui!
Je continue sur ma lancée géographique : Rouen est à cheval entre l’Angleterre et la France (pardon)…
Arnaud : Eh oui. C’est assez pratique pour jouer là bas, l’aller-retour est plus rapide.
Frank : La Norvège aurait été à côté de Rouen, on aurait joué en Norvège, vois tu…. On a commencé à jouer outre-manche parce que c’était à côté, voilà tout. On voulait jouer, surtout.
Electric suiteArnaud : Et les conditions pour tourner en Angleterre sont encore très difficiles, tu peux y jouer, mais être correctement payé, c’est encore limite. Le paradoxe c’est qu’on a trouvé notre label actuel (Third Side, label parisien) lors d’un concert à Londres.
Les influences allemandes, dans la production de chacun de vos disques, reviennent toujours dans l’appréciation de votre musique. Est-ce un tribut lourd à payer ?
L’influence qui a plané au-dessus d’Electric Suite, c’est Low, de Bowie. Alors je pourrais te dire que le Krautrock est loin, mais manque de bol Low a été enregistré en Allemagne. Le mélange des synthétiseurs, le travail de production, l’ambient sans batterie sur 4 morceaux… Electric Suite ressemble un peu à Low.
Arnaud : Comme si Electric Suite était divisé en deux faces, comme au bon vieux temps. Plusieurs ambiances.
Walter : Low était notre modèle à dépasser, voilà. Mais toute nos compositions partent de la batterie, on enregistre les patterns (les bases rythmiques, NDR) et c’est parti. il arrive même que plusieurs chansons sortent des mêmes parties batteries.
Frank: Mais pour revenir sur l’album, on voulait aussi des morceaux plus accessibles, avoir accès aux radios, s’ouvrir. Sans rogner sur la qualité. Le fait d’avoir enfin trouvé un vrai tourneur nous permet enfin d’arrêter de tourner dans le camion à pépé, c’est agréable.
Mais une question…. Les gens sont-ils prêts à écouter une musique différente des classiques actuels (rock trad’ et indé’)
Arnaud : Ecoute…. je crois que oui. En tout cas sur scène, plus que sur disque. il faut connaitre le prix de la différence. Je suis par exemple fan du travail de William Basinski, auteur de musique répétitive, d’origine américaine. Personne ne le connait. Il faut en parler. Mais nous avons fait le deuil de la célébrité, rassure toi.
Il y a ici un aparté à faire. Steeple Remove, comme quelques groupes français, rend hommage aux anciens par un amour limite absolu de la rythmique, la régularité. Le coté allemand bien droit finalement. Walter, c’est quoi l’album de chevet d’un batteur ?
Walter : Pfffffff…. Quand j’écoute un disque je ne me considère pas comme un batteur…. Soundtracks ou Tago Mago de Can, oui, bien sur…. Bon après je suis batteur, bon, voila. Big deal ! (rires) Je peux tout aussi tripper sur un album de James Brown, Fela Kuti…. Rythm is rythm.
Arnaud : Trans Europe Express de Kraftwerk reflète bien l’envie d’avancer, comme une machine, je trouve.
Dans une époque où tous les kids écoutent du MP3 sous-mixé avec grosse déperdition des niveaux, est-il encore nécessaire d’accorder du temps à la production d’un album de rock?
Arnaud : Oui, c’est essentiel. Dans la pop, le son est aussi important que la production. Si tu prends le dernier Brian Jonestown le son semble pourri, et pourtant, c’est extrêmement travaillé. Ça, c’est le son, une identité, un travail.
Vous parliez de drogues, pris dans votre jeunesse. Je suppose que désormais, à la trentaine, c’est fini hein…. vous êtes clean. Pour l’enregistrement d’Electric Suite, vous avez carburé à quoi ?
Arnaud : Au travail. Sans langue de bois, Steeple Remove a appris à travailler, prendre le temps. La valeur du mot travail, dans le rock, j’aimerais dire le contraire, mais cela a un sens.
Walter : On carbure à l’amitié (tout le monde rit, moi y compris)
Photos par Fiston




PLAY BLESSURES
Le dernier album m’avais mis une grosse claque (entre Loveless et les premier Neu!), et je me demandai ce qu’ils allait faire pour la suite, et bien encore un excellent album avec toujours ce super boulot sur les textures.