Un accord résonnant, dissonant comme une rasade de bourbon, comme un brin de tabac à rouler égaré sur la lèvre. De quoi être effrayer dans ce tunnel, dans cette obscurité. La vie s’est arrêtée, évidemment, comme toujours, comme promis. L’alphabet grec s’étouffe plus tôt que prévu.
Alpha. Delta. Gamma.
// Silver Jews // Silver Jews.mp3
Tout le monde sait que les lettres grecques ne s’égrainent pas dans cet ordre, que c’est un sacrilège, que ça devrait être interdit… Qu’importe, on va tous crever. Pourquoi chanter juste ?
Trêve de digression, il y a une maison en Nouvelle Orléans, pas celle dont vous avez tous entendu parler bien sûr, je parle d’une autre maison. D’une autre chanson. Une maison en Nouvelle Orléans dans laquelle il y a des bêtes et des hommes, des monstres, dès lors, pourquoi chanter juste, pourquoi se fatiguer plus que nécessaire en entonnant New Orleans ? Il y a des problèmes dans la maison, des problèmes dans les escaliers, mais tu ne peux pas dire que mon âme est morte. Elle crépite dans les rafales de vent, elle gémit, pleure d’impatience, perdue dans un arpège.
Il ya bien ce gentilhomme espagnol, à la mère andalouse, au père de Cornouailles qui a voyagé à travers les mers pour l’aventure, pour l’argent qui est son prétexte. Il n’a croisé que des fantômes sur sa route. Epris de liberté, jamais il n’accepterait d’être enfermé dans une chanson.
Trapped Inside The Song.
Un gentilhomme de fortune amoureux de la liberté, perdu dans une maison hantée. Inutile d’espérer, le soleil ne se lèvera pas, et les ténèbres ne s’ouvriront pas sur une nouvelle ballade : repeat. Please don’t say that my soul has died away. Pfiouuuuu
Tadadam viou viou viou… tink. Tink. Tink.
Vlam, vam, clammmm.
Au risque de me répéter, il n’y a pas d’échappatoire. Il y a bien cet espoir, ce trésor égaré par le gentilhomme. Un espoir de cinq secondes rattrapé par le dépit. S’il est impossible de sortir, enfermons nous allégrement, savourons notre captivité, laissons les cordes s’égarer, la cymbale tinter, Berman se lamenter car visiblement, il aime ça. Beaucoup moins que moi évidemment.Un chef d’oeuvre de quatre minutes dix-huit. C’est beaucoup trop pour un seul homme, ca dissonne, ca fait hurler pendant zéro seconde, ca fait rêver dans une cave.
One. Two. Three, four, five, we’re trapped inside the song and the night is so long.
La nuit est si longue, tout le monde sait que ce soir il est temps de s’enterrer dans un masochisme nauséeux. De se laisser bercer dans la conviction que le monde est peuplé de branleurs et qu’il court à sa jolie perte, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que se lamenter sur ses péchés aujourd’hui. Parce que les péchés ont disparu et qu’ils ne reviendront jamais dans l’église, qu’ils ne sortiront jamais de la télévision.
Pour la bonne et simple raison que personne n’a envie de s’échapper, que les barreaux sont en velours et maculés de sperme. Parce que n’importe quel être normalement constitué n’appuie sur lecture que pour être piégé, et que c’est le moindre des privilèges que se doit de nous prodiguer une chanson. Nous piéger jusqu’à la mort, nous rappeler que le monde est une prison et que notre seul droit est un râle d’envie, un soupir retenu dans la poitrine. Parce que l’existence n’est qu’un détail, la musique en fait le seul à ne pas compter.
Attendre la fin dans un songe romanesque, entre un verre de bourbon et une roulée, un goût amer sur la langue. Ici. En Nouvelle Orléans.
6 commentaires
Corto Maltese meets David Berman… presque logique. “In 1985, i was hospitalized for approching perfection”. David Berman, meilleur parolier actuel, toute catégorie, haut la main.
j’ai passé ma matiné avec une fille de la nouvelle orléans, si elles sont toutes comme elle, je pense que c’est une terre tres hospitaliere. pardon je m’emporte
C’est beau Umberto ce que tu écris … Dans mon panthéon, forcément décousu, des perdants magnifiques qui gagnent à être connus, David Berman occupe une place de choix, le cul dans un rockin’chair, regard profond plongé dans le vague à l’âme, sourire en coin de contrebandier des flux existentiels.
Ainsi Silver Jews jouera les musiques d’abandon, entre laisser aller des corps et tensions picturales; ou la contemplation immobile de songes en mouvement … “N’importe quel être normalement constitué n’appuie sur lecture que pour être piégé” … ou délivré, d’une existence trop étroite ou d’un sort qui bégaie ; ou encore pour cueillir les fruits juteux d’une inspiration à l’effet miroir. Sans comprendre tout ce qu’écrit Berman, je perçois son âme, ses états, ses élans, ses points cardinaux. La musique de Silver Jews peut être une boussole pour enfants devenus adultes et toujours perdus. La direction est floue, incertaine ; mais qu’importe la destination, le bonheur est dans le voyage …
A quoi ça tient, quand même : d’un autre que lui, je n’accepterais pas la moitié de ces jérémiades de Misfit, je balaierais d’un geste enervé les instrumentaux larmoyants et ce spleen à l’Américaine qui rapelle trop une recette de poisson. Mais voilà, il suffit qu’il jette un “oh Dallas, you shine with a neon light”, et d’un coup, je me retrouve assis à côté de lui dans la Chevrolet à chercher un liquor store encore ouvert à cette heure tardive de la nuit.
En aout, j’ai passé 3 semaines en Albanie …
Juste avant de partir et dès mon retour, “Lookout Mountain, Lookout Sea” fut mon coin de ciel bleu, poussiéreux … un peu à l’image de l’Albanie, (”pays où c’est pas fini”, slogan possible). Berman quant à lui demeure unique, singulier, décalé, de côté, largué et pourtant pointant encore en plein centre de la cible.




ETRE DIEU
c’est bon ça, rien que d’y penser ça me fait bander tiens