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SERGE CLERCRetour du dessinateur espion (part1)

Depuis des années j’attendais désespérément des nouvelles de Serge Clerc qui avait marqué ma découverte de Métal Hurlant. Je ne suis pas le seul, les cervelets (...) suite

Depuis des années j’attendais désespérément des nouvelles de Serge Clerc qui avait marqué ma découverte de Métal Hurlant. Je ne suis pas le seul, les cervelets marqués par le monde de Dionnet sont nombreux. Ligne claire, références à tout un pan de la culture populaire, élégance absurde entre l’école de Marcinelle période Atonium et classe à la New Yorker…

L’influence de Serge Clerc sur un Dan Clowes pour le top et tout un troupeau de graphistes suiveurs pour le moins top est évidente.Phil Perfect, Sam Bronx, Vanina Vanille et la légende du rock n’ roll (écrite avec François Gorin) traînaient dans ma tête. Il y avait bien eu des limaces rouges fort sympathiques, mais le lecteur attendait autre chose, un vrai plat de résistance.

Voilà que surgit (du fin fond de la nuit ?) Le Journal de Serge Clerc des années Métal, soit 230 pages incroyables où se succèdent des scènes épiques, des digressions passionnantes, des clins d’œils hilarants et un Phil Man en quasi héros Nietzschéen.

JED: Bonjour Serge, tout d’abord, comment est né ce Journal ?

Serge Clerc: J’ai pensé à ce projet en 1994. J’ai pris mon élan pour le commencer en 2004. Les premières notes sont venues comme des fulgurances. J’avais noté pleins d’idées pour d’autres projets. J’étais assez créatif. J’ai mis un peu de temps avant de m’y mettre. Le projet m’est venu comme un grand mystère, personne ne m’a conseillé. C’est venu comme sous la dictée.

JED : C’est la première fois que vous faites aussi long, tant mieux !!

Serge Clerc : Le sujet et le journal font qu’on ne peut pas le faire en 44 pages. La vie d’Hergé de José Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental faisait 60 pages, ils en ont fait une édition augmentée, moi j’attends une édition super augmentée de 150 pages. C’est des gros flémards, moi j’ai bossé comme un âne (rires).

JED : Les Japonais font plus ca! (rires)

S C : C’est une question de culture, moi j’ai pas été formé pour ça !! J’ai été entraîné d’une autre façon quand je suis rentré à 17 ans à Métal. Les Japonais me fascinent tellement je ne les comprends pas, je voudrais qu’on m’explique le Japon. Sur leurs perversions sexuelles par exemple. J’aimerais bien lire une étude sur les pays selon à ce niveau, ce serait très intéressant.

Moi j’avais vu un bouquin sur les perversions sexuelles les plus bizarres, des trucs si bizarres qui ne deviennent plus sexuels. Comme les fétichistes de la tarte à la crème.

S C : C’est sexuel ça !! Fromental me parlait des Japonaises qui se font vomir. Dans ma bd il y a beaucoup de gens qui gerbent, je ne sais pas pourquoi, en tout cas c’est pas sexuel.

Il y a deux ans, un bouquin est sorti sur les années Métal, ça sentait le règlement de comptes, là pas du tout.

S C : J’ai voulu faire des héros. Y compris moi qui me suis auto caricaturé, c’est plus moi, c’est un personnage. J’ai suivi la réalité, mais je manipule des personnages. Manœuvre a été beaucoup critiqué dans le bouquin précédent. J’aime bien son arrivée avec son rire sardonique quand il pousse un beuglement genre «ourrgg». J’avais ajouté « étudiez le déploiement du champ lexical, de la nouveauté du surgissement ». C’est ça qui est amusant, c’est d’ajouter un peu de philo à la con. J’aime surtout les trucs de déconnage complet. Je voulais 400 pages au départ, j’ai du tasser. Les splash pages me permettant d’avoir des repères, j’aurais été plus à l’aise sur plus long, cela ne m’aurait pas demandé plus de boulot. Il y a eu des séquences qui ont sautés car j’ai compris que je n’aurais pas la place.

Graphiquement le journal est vraiment particulier, le style graphique est plus nerveux.

S C : Vu l’urgence et la profusion de choses, je me suis piraté moi même, en redessinant des choses. Sans images devant moi je vois rien. Les émotions étaient utilisées par des citations de cases de bd, comme l’allégresse, ou j’ai utilisé des cases de Mickey faisant du patin à glace. Il y avait un feuilleton américain «Dream On» que j’aimais beaucoup en 1995 qui reprenait des extraits de séries, de films pour décrire un sentiment. Je savais que j’allais faire ça. Comme je faisait un truc sur la bd, autant utiliser les codes de la bd. C’est plus une mise en abîme.

J’adore tous les clins d’œil comme votre arrivée en calèche à Paris.

S C : Ça, on sent bien que ce n’est pas la réalité. J’ai fait ça instinctivement. La plupart du réçit est très chronologique et se suit bien. C’est simple, c’est la création d’un journal, ma perception de ce journal et puis les ennuis qui arrivent au fur et à mesure. J’ai suivi la réalité et en même temps il y a des moments où les gens peuvent se demander si c’est réel. Je pense que les gens vont bien comprendre qu’il n’y avait pas de sorcier Vaudou . Les gens prennent peut être le bouquin au premier degré et me croient alcoolo complet alors que je ne le suis pas.

C’est un cliché de le dire, mais c’est un roman initiatique.

S C : Oui, je raconte l’initiation d’un jeune dessinateur qui déboule dans un journal dont il est fan. Il a 17 ans, il passe pas son bac et monte à Paris. Il est dans un journal qui peut à tout moment se casser la gueule. Pendant tout le parcours du journal, je ne me rends pas compte que je suis au bord du précipice. J’ai fait un texte off « est-ce difficile en ce moment ? Ce n’est pas particulièrement difficile en ce moment, ça l’est depuis le début, vous pensez, une maison sans capitaux, sans appuis, sans rien, pensez… ». J’étais très content d’avoir trouvé cette phrase.

C’est aussi une chronique des années 80, non ?? Aujourd’hui une telle revue en kiosque me semble impensable ?

S C : Maintenant c’est albums, albums, non ?? C’est dommage qu’on n’aie pas le format américain. Eux ils ont un truc bien, à part envahir les pays, ils ont les comics. Le comic en mensuel me plaît. Dan Clowes et son Eightball, j’ai acheté ça dès le numéro un. Moi j’aurais eu ce système là en France, j’aurais pu bosser pendant deux ans, puis commencer à faire sortir les planches. Là vous attendez quatre ans pour avoir le bouquin. En plus j’aurais pu ajouter des choses d’humour. Moi j’ai été éduqué à ça. On était payé pour la pré-publication, un an de boulot faut se le taper (sourire). Un scénariste peut se faire quatre, cinq scénarios, ça c’est dégueulasse…

En Europe on a eu un âge d’or avec des dessinateurs de supra-talent , en Italie, en France, en Belgique et en Espagne. On pratiquait de la politique des auteurs comme disait Truffaut. Nous on hérite de ça. On est super protégés depuis Beaumarchais par cette notion du droit d’auteur. Les Américains c’est une autre culture. IL y a une frange américaine que l’on apprécie en France, un peu newyorkaise dans l’âme, même s’ils vivent sur la côte Ouest. Vu que c’est un pays énorme, ils sont 250 millions, il y a bien sur dans le tas des bons, qui bossent à l’européenne. Mais je ne critique pas les super-héros, regarde j’ai un Batman par Mike Zeck au mur !!

On en vient à parler d’Alan Moore et de son refus de travailler avec les majors des comics et de son inflexibilité face aux adaptations cinéma de son travail qu’il refuse de cautionner. Ce type a un talent fou, il arrive qu’on ait des scénaristes qui sont géniaux.

S C : Niveau bédé actuelles, j’ai bien aimé Isaac le pirate et le Chat du Rabbin. Mais je n’achète plus d’albums sinon je vais être enseveli, enterré vivant sous mes albums. J’aime bien Blutch, De Crecy. J’ai été pendant un moment déconnecté de la bd, je faisais de l’illustration, des pubs. En ce qui me concerne Albin Michel a racheté les Humanos en 1986. J’avais fait quinze jours à Moscou et mille photos pour faire une histoire de Phil Perfect avant la chute du mur. Ce qui expliquerait peut être la chute du mur puisque j’y suis allé… Je suis revenu et la politique de pré-publication du journal changeait. Ils voulaient des histoires courtes. Moi qui voulais m’étendre pour faire des histoires de 60 pages, ils voulaient des histoires de 6 pages, modernes et dans l’air du temps. J’avais signé un contrat avec un auteur qui m’avait fait faux bon, le contrat n’était plus valable, même si Phil Perfect et Sam Bronx c’est moi… Je me suis retrouvé pris dans les rouages d’un journal qui ne correspondait plus à ce que je voulais faire de mes personnages. J’avais dit oui, j’avais demandé à ce qu’on m’écrive des scénarios. Ils avaient vu quatre pages dans Actuel qui s’appelaient L’avion, écrit par Vandel sur les pyramides et les prêts d’argent. Il me fournissaient de la benzedrine vu les délais !! Puis j’ai plus eu de nouvelles d’eux pendant deux ans et là, lettre d’avocat où ils me demandaient de rembourser l’avance plus une amende. Je l’ai eu en travers du gosier, ce mec m’aurait appelé, il aurait pu prendre son téléphone et m’appeler. Ça m’a poussé à arrêter la bd. J’avais pas le choix, ce n’était pas les sirènes de la pub. La pub nous permettait de faire de la bd. Je suis tombé sur un texte de Chaland qui disait, ça y est j’ai fait une pub pour machin, ça va me permettre de faire ma bd. On avait des discussions de trois heures, où on disait que le format de 44 pages était trop court.
Mémoire de l’espion
était déjà un roman graphique comme on le conçoit aujourd’hui (sourire), je suis un précurseur. Le bail avec Dieu de Will Eisner a pas mal débloqué les choses, c’est considéré comme étant le premier roman graphique. Publié aux éditions Autodafé aux Humanoïdes associés. J’adore ce format proche du roman. On a été tellement catalogué comme débiles profonds. C’est vrai que pour une partie c’est vrai, mais il y a une partie…La profusion fait que mon journal se lit comme un roman. Je me suis battu pour que ça reste à un format intermédiaire.

La BD à la TV?

Aujourd’hui je trouve que la bd est redevenue un peu tricarde, à la télé il n’y a rien, à part un truc sur LCI. Dans les années 80, on était des stars. Pendant la période Métal, on était presque des stars, je pensais que le sens de l’histoire allait continuer et pas du tout. Le public de Métal qui a dans la quarantaine achète des planches et les côtes grimpent, c’est ce qui est arrivé à Hergé. Je savais que les tableaux faisaient des fortunes et que dans les dessinateurs il y avait des purs génies et que ça allait arriver . Quand j’ai vu le travail de Basquiat, il y avait pas photo, c’était un génie. Tout choc qu’on a eu enfant, devient notre madeleine plus tard. Moi c’était Akim, Blek le rock, Zembla que j’ai découvert dans une malle, c’était un choc et tout ça en cadeau avec l’odeur de moisi. Le deuxième choc c’était Tintin au pays de l’or noir. Là j’ai su à sept ans que je voulais être dessinateur à cause de ça. C’est étrange pourquoi ça et pas tennisman, chanteur ou réalisateur ? J’en sais rien, moi c’était BD.

Le mot a été galvaudé, mais Métal Hurlant était un vrai journal rock non ?

S C : On était très cousins avec Rock & folk. Manœuvre est arrivé à Métal via le secrétariat de rédaction. Très vite il m’a commandé des pages de rock. Au début, Métal était un journal pur et dur de S.F avec Druillet, Moebius, Tardi au début, Mandryka. Puis très vite c’est passé à une confluence de choses, le punk rock déboulait en 76. A cette époque je faisais une bande qui s’appelait Rock City avec des chansons illustrées, un autographe de l’auteur, des jaquettes de cassettes. C’était du journalisme en deux pages. Le premier strip que j’ai fait c ’était un baba cool qui se faisait casser la gueule par des punks. Avec le polar, le cinéma, le punk était en phase avec l’époque.

Dionnet vous à beaucoup formé aussi ?

S C : Il m’abreuve de culture, il me dit « il faudra que tu lises ça ». Sa bibliothèque renferme des trésors insensés. J’avais des séquences encore plus longues dans le journal dont une il me racontait des héros de papiers. Moi ça m’a formé, j’avais pas passé mon bac. Ma formation ça été Métal. J’ai découvert John le Carré, John Fante, Bukowski . Il y avait des chroniqueurs comme Garnier. Dionnet savait choisir qui serait intéressant. Je lisais tout ça…  C’était la quète du Graal, j’ai commencé au numéro 4 et c’était un fracas dans ma tête, avec Moebius et Druillet qui faisaient de la S.F. En France on découvrait Philip K Dick, c’est des émotions de jeunesse. Les jeunes soldats de la Somme en 14 ça été ça pour nous, avec quand même plus de chance. Quand on a 17 ans, ça marque vachement, c’est très puissant. Les pauvres gars c’était autre chose qui les marquait. Le Rose Bonbon (mythique boîte où Taxi Girl a fait ses débuts) a eu son importance. Je trouvais ce journal plus important et swing que les autres. Canal + en 84 est la résultante de Métal via Les enfants du rock. L’humour de Métal est arrivé à la télé. Au tout début c’était un esprit particulier. Puis quand ça s’est mis à avoir du foot tout le temps… au secours.

Deuxième partie la semaine prochaine…

Serge Clerc // Le journal // Denoel Graphic

Photos par Muntz Termunch

Un commentaire

Yep ! je suis au milieu du bouquin et c’est hénaurme !! Dans les 20 premières pages, il y a plus d’idées que dans les dix dernières années de cinéma français.

Commentaire par Syd Charlus, le Lundi 11 février 2008 à 23:23