Dans L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford, James Stewart, plus classe que jamais, dit ces quelques mots à un jeune plumitif empressé:
« Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende ». No comment.
1911 Delta du Mississippi. Robert Johnson, comme tous les jeunes noirs de son époque, ne va pas à l’école. C’est pour les blancs. Il n’apprend donc pas à lire ou a écrire. Encore moins à s’exprimer dans un langage correct. Comble de l’acharnement de la vie, la musique n’est pas son truc non plus et plus particulièrement le blues où excellent ses frères de sang.
Pour faire simple ce jeune homme n’a rien pour lui…
Il se met bientôt à l’harmonica et ce sans résultat flagrant.
Mais il y croit, va dans les bars taper le bœuf avec les vrais de vrais, puis parfois les vieux bluesmen lui laissent gratouiller une guitare. Eux ça les fait rire. Beaucoup. Mais le public moins. Et pour le lui montrer, il lui jettent des trucs dessus. Son House, superstar du blues de l’époque, le ridiculise : “Tu ne sais pas jouer de la guitare, tu fais fuir les gens, abandonne gamin”.
Le jeune robert disparaît. Doucement mais sûrement, on commence à l’oublier .
Puis un an plus tard quasiment jour pour jour, Son House le voit débarquer de nul part, son show fini il descend de scène pour s’en jeter un et prendre des nouvelles. Un des vieux bluesmen qui est avec lui remarque qu’il y a un truc dans le dos du gosse qui ressemble vaguement à ce qui a dû un jour être une guitare, alors comme au bon vieux temps ils lui proposent de jouer un truc histoire de se marrer un coup en buvant leur bière. Robert sans un mot monte sur la scène avec son résidu de guitare puis s’assoit sur un petit tabouret et…. et commence à jouer :
Dans la légende, Méphistophélès dit à Faust:
- Dans un tel esprit tu peux te hasarder : engage-toi ; tu verras ces jours-ci tout ce que mon art peut procurer de plaisir ; je te donnerai ce qu’aucun homme n’a pu même encore entrevoir.”
Ils n’en reviennent pas, Robert Johnson invente devant eux, le regard dans le vide, d’une voix d’hérétique, la main droite tremblant comme prise d’une crise d’épilepsie, un langage nouveau fait aussi bien de son que de mots.
Un train résonne au loin, il se lève, il est temps de partir. Puis de jouer partout tout le temps avec tout le monde pour affiner encore et encore ce don du diable.
Car la rumeur enfle, le jeune Robert Johnson se serait perdu dans le Delta, assis à l’angle d’un carrefour par une nuit sans lune, un être étrange se serait approché et lui aurait proposé un deal assez simple: “si j’accorde ta guitare tu pourras jouer ce que tu veux mais en contre partie je veux ton âme”
Ce n’est que durant les trois années précédent sa mort qu’il va enregistrer la totalité de son œuvre pour le label Vocalion Records. Sur ces enregistrements, sa voix semble venir d’outre tombe. Et alors qu’il enregistre seul avec sa guitare, c’est deux voire trois instruments que l’on peut entendre sur les différentes pistes. Mais il n’y a pas que son jeu de guitare qui est effrayant, car ses textes ne le sont pas moins. Comment un jeune noir analphabète a-t-il pu écrire des chefs d’œuvre de poésie gothique tout en métaphore filée à la Edgar Allan Poe si ce n’est avec l’aide du diable ? Lucifer, qui fait lui même partie des thèmes résurgent des dites paroles. Notamment sur Me and the devil blues.
Nombreux seront les témoignages de personnes ayant croisé sa route. Muddy Waters, par exemple, raconte comment tout jeune il a vu un type jouer le blues comme personne. Comment il a eu peur qu’un courant d’air froid ne lui glace l’échine, et comment il a pris ses jambes à son coup et couru aussi vite et longtemps qu’il le put.
1938. Ce qui devait arriver arrive, Robert Johnson meurt, après une vie composée essentiellement de sexe, de drogue et d’alcool. Les hypothèses sont nombreuses quant aux circonstances : Mari jaloux, syphilis, …. Mais aucune n’est sûre. Quatre ans plus tard, un cyclone dévastera les lieux de sa mort effaçant tout trace de sépulture.
Que reste-t-il de Robert Johnson mis à part une légende? 29 chansons aux titres évocateurs… 32-20 Blues, Come on in My Kitchen (deux versions), Cross Road Blues (deux versions), Dead Shrimp Blues, Drunken Hearted Man (deux versions), From Four Till Late, Hellhound on My Trail, Honeymoon Blues, I’m a Steady Rollin’ Ma, I Believe I’ll Dust My Broom, If I Had Possession Over Judgment Day, Kind Hearted Woman Blues (deux versions), Last Fair Deal Gone Down, Little Queen of Spades (deux versions), Love in Vain (deux versions), Malted Milk, Me and the Devil Blues (deux versions), Milk Cow’s Calf Blues (deux versions), Phonograph Blues (deux versions), Preachin’ Blues (Up Jumped The Devil)”, Rambling on My Mind (deux versions), Stones in My Passway, Stop Breakin’ Down Blues” (deux versions), Sweet Home Chicago, Terraplane Blues, They’re Red Hot, Traveling Riverside Blues (deux versions), Walkin’ Blues, When You Got a Good Friend (deux versions).
On prétend qu’il en existerait une 30ieme mais que le diable l’aurait gardé. Pour bons et loyaux services en quelque sorte.
Et une photo qui refit surface bien des années après sa mort: Costume a rayures tennis, sourire cripsé, doigts tentaculaires enveloppant une guitare qui paraît disproportionnée et ses yeux vides de vie sans émotions, qui devraient refléter l’intérieur de son âme. Cette âme qui ici lui fait défaut. Mise en abîme diabolique
Vous connaissez la malédiction des 27 ans et des J? Janis Joplin, Jim Morrisson, Brian Jones, Jimi Hendrix. Ils ont tous un J dans leurs noms ou leurs prénoms, voire les deux, et sont tous mort à 27 ans…
Quasiment 30 ans plutôt un jeune noir était le premier musicien à mourir à 27 ans. Il s’appelait Robert Johnson et avait un J dans son nom.
Le hasard. Voila peut être le nom que prend le diable pour signer des chèques en blanc.
6 commentaires
CLAP CLAP CLAP
Direct un “You’re a Gonzaï boyé”
For ever and ever.
Bravo !
You may bury my body, ooh down by the highway side
So my old evil spirit can catch a Greyhound bus and ride
“Me and the devil blues”
un vrai article, charles un vrai article, et avec Faust dans les oreilles.
Petit frère est fier de toi.
clap, clap!
ah oui ton article me glace le sang. Classe.




ETRE DIEU
Un courant d’air froid me glace l’échine. Ce texte est bon pour le feu de camp un soir d’été pour se faire peur et rêver. C’est un compliment bien sûr.