Le dernier numéro de Bordel, consacré aux Voyous, est une bonne planque. Pas à dire. Une de ces piaules où le fugitif laisse glisser les heures, à l’abri de toutes les polices (la Brigade des lettres comptant parmi les plus cruelles). Un appart toujours libre comme celui de Gabin dans Touchez pas au Grisbi (vers la place des Ternes si mes souvenirs sont bons, avec du Sauvignon au frais) ou le grand studio couleur Kafka de Delon-Jeff Costello dans Le samouraï.
Chez Bordel (au bordel ?), on est reçu par le taulier et son édito fiévreux. Puis, direct sans cérémonie, c’est carrément l’entrevue avec Monsieur Roger. Knobelspiess lui-même, celui de QHS, qui pose les règles. Et sans détour : « Mieux vaut la fin d’un espoir qu’un espoir sans fin.» On n’en mène pas large.
Après avoir pris ses marques, on traîne, croisant deux nouvelles anxieuses, celles du journaliste Denis Robert et d’Eric Bénier-Burckel, l’auteur de Pogrom qui a bien connu les condés des lettres. Interview d’un homme d’affaire russe véreux pour l’un, confession d’un genre de milicien pour l’autre… les souvenirs ont la peau dure. Les mauvais, surtout.
Chez Bordel (au bordel ? au coiffeur ?), on a même le droit à la visite d’une invitée surprise. L’invitée, c’est Barbara et la surprise, Jérôme Attal. Le songwriter écrivain évoque la rencontre entre la chanteuse et Jacques Mesrine, de biais, en gardant les grands mots à distance raisonnable, avec un sens du dialogue évasif (« Nouvelle vague » dirait sans doute l’auteur), un regard amusé et respectueux sur le polar. Soudain, c’est A bout de souffle en trois pages.
Le soir tombe. La planque s’assombrit, la bouteille circule. On devient nostalgique, une pente naturelle. Gérard Walraevens revient sur le regard des voyous dans les grands films noirs. Bogart, Cagney… ce sont des légendes, filmées par Huston ou Aldrich, mais après tout… « Imprimez la légende » comme dirait l’autre (qui en a réalisé des pas dégueulasses, non plus)..
Philippe Di Folco raconte ses souvenirs d’enfance sur les petits « voyous » ruraux. Il ne joue pas au dur –ce n’est pas le cas de tout le monde chez Bordel- et le style est là. Alors, ça crée des liens. On a l’impression d’avoir vécu les mêmes après-midi de glande. Mano cavale lui aussi après le temps perdu et retrouve l’ambiance d’une cité du XIIIe arrondissement, sans la breloque habituelle tintant autour de ce genre de sujet. Sa nouvelle se brise quand il en vient à parler d’une histoire de gémissements, entendus à travers une porte. On a envie de lui dire que ce n’était certainement pas grave mais les mots ne viennent pas. Les souvenirs ont la peau dure. Les mauvais, surtout. Je sais, je rabâche.
Evidemment, à force d’en parler, on finit parfois par le regretter, le bon vieux temps. Quand Régis Clinquart lance sa nouvelle a double fond consacrée à un « espion sarkozyste » en milieu littéraire, difficile de ne pas avoir la nostalgie de L’agent double de Pierre Drieu la rochelle. L’auteur du Feu Follet y parlait aussi traîtrise, engagement mais posait la seule question qui vaille : le communiste et le fasciste, le libéral et l’altermondialiste, le militant Vert et le roi du pétrole ne cherchent-ils pas simplement le même frisson ? Et ne peut-on pas adopter toutes les causes quand on ne se supporte plus soi-même ? Une autre altitude, un texte sidérant. On le sort de la bibliothèque, pour relire quelques lignes. Ce sont les dernières heures avant le raout, l’accalmie avant la tempête annuelle des lettres. La rentrée littéraire annonce son lot de coups montés, d’injustices, de rafles de lecteurs, de (re)trouvailles, de prix sans sommation…
Mais, il reste quelques belles planques. Comme Bordel.
Revue Bordel // Les voyoux // Scali
Paris, septembre 2007




ETRE DIEU
Belle revue de Bordel, le bordel qu’on passe en revue…
Toutes vos considerations, Syd, m’invitent a la nostalgie, et je m’interroge : il est passe ou - c’est dur, l’exercice type la disparition avec les accents sur un clavier QWERTY - donc, il est passe ou le grand banditisme de jadis?
J’imagine que le fameux univers interlope est toujours ici, quelque part, mais sans Melville pour parler de trahison, la mythologie doit etre un peu faible… (j’attends le troisieme souffle avec impatience, il parait que Gu revient et qu’il leur fout la patee)
Moi, je ne conseillerais a aucun gamin francais en manque de vocation de se lancer dans le voyoutisme, ca m’a l’air completement place sous les codes des gangstas americains. On en parle des voyous d’ailleurs dans votre revue bordel?