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PROVOCATION Pertinente impertinence

Il y a cette femme de quarante ans devant moi. Nos jambes s’entrecroisent, se frôlent, et pourtant nous ne nous connaissons pas. Semi-allongés tous les deux dans le (...) suite

Il y a cette femme de quarante ans devant moi. Nos jambes s’entrecroisent, se frôlent, et pourtant nous ne nous connaissons pas. Semi-allongés tous les deux dans le wagon de ce train, berceau gris et vert, on se touche par intermittence, au hasard de la place qu’occupent nos pieds.

Si elle ne portait pas cette vilaine paire de bas en résille, et un short blanc ourlé, notre jeu de jambes n’aurait aucune espèce d’intérêt. Moi je me suis contraint à un sobre Jeans+Chemise, mais elle s’est vraiment creusée pour arriver à cette sélection d’articles dignes d’une brocante de la fin des années 80. Débardeur vulgairement rayé de rose et de jaune sur un second top, moulant, blanc éclatant mais asymétrique, de fait qu’une de ses épaules (tatouée d’un gros S. tribal) est nue. Chaussures à talons. Bretelle rose jaillissant d’une poitrine encore ferme.

Bowie + death= FashionJ’en viens à me demander si cette provocation sexuelle orchestrée par catalogue est volontaire ou un pur suivisme. Bon sang, quarante piges, elle a déjà vécu ce look là, cette période ingrate du suivisme, et aussi ce besoin de plaire. Alors à quoi bon tout cet attirail ? Va-t-on pousser toutes les vieilles à se déloquer, l’attirail de cuir est-il la prochaine étape ? Maintenant que Madonna fait la couv de Elle, les mitaines noires vont-elles fleurirent sur les poignets des caissières ?
Et encore, vaut-il mieux ça (bottes lacées et ceinture de boxeur, quand on y pense…) que toutes les nénettes attifées façon Rihanna et Duffy ? No look, just clothes. Le suivisme est partout. Ne se rend-elle pas compte qu’elle est semblable à tant d’autres. Tout autant que moi avec mes vestes et mes pantalons droits en fait. Tous différents, donc tous pareils.

Nous sommes une masse d’identités identiques, façonnées, extrudées en usines. Ras du cou cuir/clou, cordon à motif pour son portable, tongs de couturier ? Oui tout cela a été prévu. Calculé, margé, étiqueté. Rassurez-vous. Ou pas.

La provoc existe-t-elle seulement encore ? Ou l’avons-nous aliénée en même temps que le droit de fumer ?

Vivienne W.Il y a quarante ans, le summer of love invitait les filles à enfiler des pantalons, et les garçons à endetter les salons de coiffure. Les noms d’oiseaux volaient. Mais au moins, on avait récolté ce qu’on avait planté. La différence.

La décennie qui s’ouvrait alors lançait un concours d’élégance à rendre jaloux tant de cockers : cols à jabot ou cassé, pantalon pattes d’éf ou mini jupe, cheveux longs et frangés ou frisés afro, aréopage de possibilités. Au choix. Jusqu’à l’extrémisme du libertarisme en temps de révolte alternative : déchirés, rapiécés, rasé, coloré, épinglé, clouté. Aucune mention à rayer : tout est bon dans le keupon.

Le constat tristounet des années glacées va se gausser du conformisme en le pastichant, le détournant, l’exagérant. Souci du détail, acculturation revendiquée. Problème, cette accumulation de détails noie l’information et pousse lentement vers une consommation débridée. Comme si c’était la dernière, dirait Romero. Trop tard le ver est dans le bruit : voilà que Bowie, Billy Idols et Cindy Lauper font de la pub. Il ne faudra pas longtemps pour que les artisans de la mode récupèrent le fluo, le grunge, et fassent monter des néo-punks sur des skates tous neufs pour faire vendre des Vans ou des Converse.

Et le plus fou, c’est que vous les avez cru.

Vous voilà, vous, déambulant entre vos trois boutiques préférées sur les conseils de Citizen K. ou Muteen, hésitant entre la photo de P!nk et celle de Camille chez votre coiffeur… Madame, vous êtes un échec. A la recherche d’un inaccessible Everest personnel dans les pages d’un magazine à grand tirage.

Foutaise. Tous ceux qui ont un jour couru un risque en arborant un look, l’avaient créé eux-mêmes, et plus important encore, encourageaient chacun à s’assumer, plutôt qu’à tenter d’appartenir à un groupe. John Lydon félicitait la catwoman de leurs premiers gigs, pour avoir trouvé cette ingénieuse idée et être passée à l’acte. S’être rasée la tête ou enduite de fard n’avait pas d’importance, c’était le choix qui la rendait géniale. Le choix de le faire ou non. Car là réside sûrement la véritable impertinence d’aujourd’hui.

Quand allez vous être le reflet de vous-même ? Redevenir ce que vous êtes vraiment.

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