Comment décrire le choc reçu lors de mon premier visionnage de Night Of The Living Dead ? Un cinéaste dont je n’avais jamais entendu parler, George Romero, livrait là une œuvre sans concession, imposant un ton, un univers, un parti pris.
Romero… Était-il blanc, black, américain, italien ? Impossible à dire. Je ne savais rien de lui. Pendant longtemps, les critiques ont ignoré le cinéma de genre, ce qui laissait la part belle à l’imagination et au décryptage du générique de fin. La touche «pause» du magnétoscope permettait ainsi d’apprendre que le film avait été produit et réalisé à Pittsburgh, Pennsylvanie ! C’est-à-dire, très loin des circuits «normaux» de production US.
Plus tard, à force de recherches, on apprendrait que Night Of The Living Dead avait été produit par une structure montée par un groupe d’étudiants, que, tourné avec un budget de 114 000 dollars, il était devenu l’un des films les plus rentables des années soixante, et que le fait de confier le premier rôle à un acteur noir lui conférait le statut envié de «film politique». Du reste, je fus soulagé d’apprendre, après avoir passé deux heures à regarder un film à couper le souffle, qu’il s’agissait, en plus, d’un manifeste politique. Toujours un peu rageant de se distraire «idiot», vous ne trouvez pas ?
Le vide bibliographique et critique présentait aussi quelques avantages, il faut bien le reconnaître. Notamment celui de pouvoir fantasmer à l’infini sur la personnalité du réalisateur et sur ses motivations.
Mais ne boudons pas notre plaisir, cet ouvrage solidement charpenté, écrit par une dizaine de fines lames, véritables «mousquetaires du mauvais genre» (critiques, universitaires ou producteur d’émissions à France Culture), comble les vides et ouvre des champs de réflexion vierges.
Politique des Zombies illustre le point de vue des critiques français, qui ont toujours vu dans l’œuvre de Romero une remise en cause du système politique américain. Même si, dans ce domaine, le réalisateur s’est toujours montré prudent, justifiant ainsi le choix d’un acteur noir pour interpréter le premier rôle de Night Of The Living Dead : «[…]parce que lors des auditions, il était tout simplement le meilleur» ou expliquant par ces mots la principale différence entre Carpenter et lui : «[…] John Carpenter […] rêve toujours de tout foutre en l’air. Moi, je suis plus un témoin qu’un militant ou un activiste».
Car un autre intérêt de ce livre est de comporter un texte écrit par Romero, la préface d’un livre américain consacré à son premier film, ainsi que deux interviews récentes, de 2001 et 2005 - cette dernière réalisée à l’occasion de la sortie de Land Of The Dead, le 4e volet de ce qu’il faut bien nommer une tétralogie.
Romero ne se réduit pas à son cycle sur les mort-vivants. Il est aussi l’auteur d’un film tout aussi perturbant, The Crazies. Récit complètement fou d’une expérience du pentagone qui tourne mal et aboutit à l’application de la loi martiale dans un bourg d’Amérique profonde. Et le grand public le connaît (un peu) pour Creepshow, l’un des rares films qu’il ait réalisés avec un budget «normal».
Nous partageons totalement le point de vue défendu par ce livre. À savoir que ce qui fait la force du cinéma de Romero, c’est cette valeur ajoutée «politique», ce surplus de sens, qui font défaut aux autres films de zombies - ceux de Tourneur, par exemple. Pour Romero, le zombie est le produit de notre civilisation et non de la pratique du vaudou. Dans son cinéma, Dieu est mort. À nous de nous débrouiller avec ce que nous avons créé.
Nous sommes dans un cinéma moderne, contestataire et amoral (ni bons, ni méchants ici). On ne promet pas une fin heureuse, avec des héros qui partent se la couler douce à Miami. Au contraire, à la fin de Night, le shérif regarde perplexe l’unique survivant humain - qui a lutté toute la nuit contre les zombies -, se demande si «C’est l’un d’entre eux ?» et, dans le doute, l’abat.
Car chez Romero, «[…]à la fin, personne ne revient avec la recette secrète qui pourrait nous sauver. Ce sont les goules qui l’emportent.»
Pierre Mikaïloff




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