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PEGGY LEE Lady godiva

Parmi les grandes catégories qui nous aident à bien ranger les gens et les choses de la vie, il y en a une qui, sous ses airs futiles, (...) suite

Parmi les grandes catégories qui nous aident à bien ranger les gens et les choses de la vie, il y en a une qui, sous ses airs futiles, peut se révéler fondamentale : la distinction entre ceux qui aiment les chanteuses et ceux qui ne les supportent pas.

Symptômes d’appartenance au second groupe : les voix féminines au mieux, vous indiffèrent, au pire, vous horripilent. Et une poulette sur scène devra vraiment se démener pour échapper au verdict qui les condamne toutes (même les plus respectables ladies du rock’n roll, nous ne sommes pas à un blasphème près) à ce verdict tranchant : pétasse. Je possède, évidemment, la carte de membre de ce club huppé.

Peu importent les considérations oiseuses sur l’âpre réalité de la condition féminine (si ce genre d’idée existe encore), ou sur les raisons freudiennes de ce dédain, ce qui m’intéresse ici c’est l’inévitable exception à la règle : je déteste les chanteuses, mais j’aime Peggy Lee. Pourtant, dans le genre icône gnangnan, on fait difficilement mieux : une blondasse qui chante l’amour, et dans les années 50 en plus !

Il faut mettre d’emblée les choses au point : ce n’est pas la chanteuse en elle-même qui fascine. Au contraire, s’intéresser de près à miss Peggy Lee en tant que personne et artiste, c’est se rendre compte qu’elle dansait comme un cageot (ah ! le charme ampoulé des prestations télévisées de jadis !), qu’elle ne composait pas exactement tous ses tubes elle-même, et qu’elle a très rapidement atteint sa date de péremption – c’est-à-dire qu’à partir d’une certaine année, elle a commencé à ressembler à ma brave tante, celle qui est persuadée que trop de strass, de parfum et de fond de teint feront oublier les plis empesés de son double menton. Si elle a jamais été l’incarnation de la pin-up rétro, en somme, ce fût bref.

Inutile, également, de professer pour Peggy Lee une passion de collectionneur pointu, amateur de vintage, qui s’assouvirait à grand coup de disques collector ou d’obscures versions live de ses titres les moins connus. Non, franchement, pas de snobisme ou d’acharnement : la réédition des meilleurs singles suffira amplement à satisfaire quiconque s’y frotte… Du divertissement un rien populaire, qui ne s’encombre pas de maniérisme.

L’élément accrocheur, la cause finale de tout cela, ce serait plutôt la nostalgie d’un glamour chic perdu, tout entier contenu dans les histoires que Peggy Lee chante – et l’adéquation parfaite de ladite nostalgie avec des compositions tellement classique qu’on les connaît déjà par cœur avant de les avoir entendues. Comme dans les pires fantasmes des comédies musicales, il y aurait dès lors une chanson de Peggy Lee pour colorer d’une touche charmante chaque situation. L’ingé son envoie la sauce et pouf ! dans un nuage magique, notre héroïne est transformée : petite robe noire et escarpins, coupe de champagne, jazz classieux en fond sonore – tout cela en noir et blanc, bien entendu.

La bande-son lancée, peuvent se dérouler des scènes qu’Holly Golightly habiterait sans peine… You’re my thrill ? C’est quand vous dansez électriquement avec ce grand type dégingandé que vous lorgnez en silence depuis trop longtemps. Life is so peculiar ? Pour accompagner cette joyeuse nervosité existentielle qui vous saisit parfois, et qui ne trouvera d’exutoire que dans une belle, grande et excessive fête. At the café rendez-vous, des inconnus pleins de charmes partagent un moment anonyme. Il ne faut pas non plus imaginer qu’il n’y en a que pour les amourettes décomplexées. Au contraire, le répertoire de Peggy Lee convient encore mieux au spleen. Enfin, à une certaine forme désinvolte du spleen… Black Coffee en ritournelle grisante qui vous poursuit après une nuit trop courte. When the world was young pour les dimanches après-midi aussi cosy que mélancoliques. Lets’ call it a day ou Don’t smoke in bed en tant que lettres de rupture emplies de délicatesse.

Evidemment, entre tout ça et le quotidien des jeunes gens modernes ayant parfaitement intégré le détachement qui imprègne, en mot d’ordre, l’air du temps, il y a un décalage presque burlesque : si vous dansez avec le grand type dégingandé, ce sera uniquement pour un dandinement en sueur, sur une musique syncopée. Puis d’t’façon, je ne danse pas, parce que si le bar n’est plus là pour me soutenir, je m’écroule – quelle idée d’avoir mis ces escarpins aussi ? D’accord, c’était pour aller avec la petite robe noire…
Au café rendez-vous, il n’y a que des dragueurs nazes. Puis d’t’façon, traîner seule dans les bars, ça fait fille paumée. Les lendemains de nuits trop courtes, le café donne juste envie de vomir, et le paracétamol n’agit jamais assez vite. Les cahots du bus du matin n’aident en rien. Et de manière générale, les relents qui vous parviennent en cadence n’ont rien à voir avec le champagne, mais beaucoup avec la bière et le gin pas cher.

Les lettres de ruptures n’existent pas, ou uniquement dans une minuscule mise à jour des profils sur Facebook.

Ce gouffre entre le juke-box mental et la réalité ne donne envie, au fond, que d’une chose : s’en tirer avec un sourire, en fredonnant le même refrain entêtant -  is that all there is ?/ if that’s all there is, my friends/then let’s keep dancing/let’s break out the booze/and have a ball/ if that’s all there is.

Définitivement, mon imaginaire fait planer – avec la myopie et la mauvaise foi propres aux imaginaires – autour de Peggy Lee une esthétique bien plaisante, celle des big-bands en nuance de gris, de l’air saturé de cognac et de cigares, des hommes en smoking qui n’auraient pas l’air engoncé, avec, en toile de fond, le rêve américain de la paysanne qui devient star… Tout cela, finalement, ne sert qu’à vous fâcher avec la modernité. Pas dans un réflexe de vieux con (je me fais toujours refouler à l’entrée de ce club-là, trop jeune, qu’ils disent), mais dans le constat gentiment désabusé que l’élégance s’est perdue quelque part en chemin. Qu’en retour, nous n’avons gagné qu’un pauvre cynisme post-n’importe quoi.

Et une misérable question : est-ce que Britney Spears fera cet effet-là dans cinquante ans ?

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