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OFF SCREEN Shadows ou le Negre Blanc

Toutes les deux semaines, Karolyn Poggi sculpte à coup de lames de rasoir le marbre du septième art, pour en laisser apparaître une prose antique, faite d’avalanche de (...) suite

Toutes les deux semaines, Karolyn Poggi sculpte à coup de lames de rasoir le marbre du septième art, pour en laisser apparaître une prose antique, faite d’avalanche de scènes rayées.

Scène 4. Karolyn traverse la texture violente et légère d’un “gribouilleur” de pellicule qui pris naissance à l’Actor Studio. Orgasme du bon et du mauvais, Shadows est l’instant sans fin d’un Ghetto, où la musique noire est à chaque coin de rues.

New-York Bohemian Community
Greenwhich Village
Workshop de la 48e Rue
1961

“I am musician. Jazz Musician”

shadows #1New-York, mon amour. On distingue Bennie à travers les volutes de fumées et les hurlements des filles. La foule semble envoutée par le rythme endiablé du be-bop électrique. Vent de folie qui déferle sur l’Amérique entière. On frappe des mains, on balance son corps. Puis on ferme les yeux. Comme pour être on ne peut plus proche de ces notes. De cette créativité musicale. Face à face entre notre âme et le son d’une trompette possédée par la frénésie des Enfers. Charlie Parker, sa limousine, le sexe, la drogue, Broadway. Tel est le contenu de l’esprit de ces jeunes chasseurs de robe trapèze. Prière inaudible des enfants de “la nuit bop”.

Nefs à vifs et Bop Prosody.
Sunglasses after the Dark.

Bennie, jeune musicien de jazz, descend une avenue contrastée de Noir et de blanc. Blanc comme sa peau. Noir comme ses origines. Aussi sombre que sa veste en cuir et les lunettes de soleil qui lui cachent les yeux. Mélange d’un James Dean rebel et d’un Lou Reed encore jeune. Le froid citadin et la contrebasse de Charles Mingus accompagnent chacun de ses mouvements.

“New-York a quelque chose de foutrement glacé en hiver mais on y sent comme une exaltation chaleureuse dans certaines rues. ”
- Jack Kerouac

Pull my Daisy.

shadows #2C’est le cinéma de Baudelaire qui prend naissance sur les trottoirs sales de la ville. Parterre où s’envolent les feuilles mortes des livres et des tracts. Une silhouette fantomatique disparaît comme elle est apparue. Un Kerouac se perdant dans la texture des rues désertes, à travers les voitures et les parcmètres. Seigneur de l’improvosation et des jazz clubs. Le menton enfoncé dans un blouson.

“Pas de cour, pas de vraies conversations loyales d’âme à âme, puisque la vie est sacrée et que chaque instant a son prix.”
- Dean Moriarty

Grenwich Village, soirée littéraire où l’on échange sur Sartre et l’existentialisme. A jam Session of words.

“If i want to, I would.”

Leila, vingt ans, se lève et embrasse un homme. Elle aussi est issue d’une famille noire, mais on n’y voit que du feu, comme son frère. Visage poupin, teint clair, portant soie, foulards et faux-cils. Leila lance un regard admiratif à une Brigitte Bardot qui fait des swings et des blops. Des swings, toujours des swings, encore des swings. Dans les bulles de champagne, dans les gestes de Leila, dans le décor de la chambre de Tony.

Monter au 7 prendre un verre n’a rien d’anodin.

Y perdre sa virginité dans les bras d’un homme qui imagine tout sur vous, sauf que vous êtes noire. Est-ce pour mieux jouir, si une bouteille de whisky se trouve entre deux corps ? Est-ce un hasard si un vieux masque Africain se trouve au dessus du lit ? Est-ce que John avait oublié le code de censure Hays, interdisant tout rapport sexuel entre deux personnes de races différentes ? Cette scène brisera la carrière de la jeune actrice. Provocation.

Décidemment, monter au 7 prendre un verre n’a rien d’anodin…

“It’s like a ice-cream cold”. Et les larmes laissent un sillon sur la peau laiteuse… Soudaine envie de fredonner Vince Taylor : “Jour après jour dans ce monde j’ai gagné ton amour…”.

Des acteurs et une mise en scène, sans identité précise. Cinéma sans identité précise. Aucune règle, aucun rôle. Les acteurs jouent leur vie. Ils sont pris “en flagrant délit d’existence” comme disait Labarthe.

On est encore bien loin du “Say it loud. I’m Black and proud” de James Brown.

K.

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