OFF SCREEN Toutes les deux semaines, Karolyn Poggi, sculpte à coup de lames de rasoir, le marbre du septième art, pour en laisser apparaître une prose antique, faite d’avalanche de scènes rayées.
La première scène nous amène à la frontière du réel, là où les institutions s’écroulent pour faire place à l’imaginaire. Les projecteurs s’éteignent, tandis que les écrans noirs s’illuminent pour faire place aux jeux d’acteurs égarés et aux émotions travesties.
Plan séquence fixe.
Chambre 999.
L’acteur. Jour.
Il est là, étendu sur le divan en velours, à regarder le plafond comme si l’heure de sa mort y était gravée. Pas de meuble, seulement une bibliothèque. On peut y distinguer Hemingway côtoyant le décadent Huysmans. Ou encore un Sartre usé, s’appuyant sur la jeunesse de Salinger. Satan en face du Bon Dieu, séparés par une bière et une putain. La pièce n’est plus qu’une boîte. Pêle-mêle de feuilles blanches griffonnées, de vinyles rayés, de mégots froids, et de bouteilles asséchées.
Poser ses yeux sur son corps, balayer d’un regard infrarouge ses entrailles et saisir des cris de douleurs inaudibles. Est-ce qu’il ? Pourquoi il ? Comment il ? Quel est-il ?
Et toujours ce sourire Malsain. Et toujours ce sourire Souillé. Et toujours ce sourire Electrique.
Marqué du septième sceau, la dame félonne baise voluptueusement le cavalier qu’elle a tiré au hasard, pendant les cinq jours néfastes. Nemontoni. Il a tué une nuit d’un geste réfléchi, une prophétesse du temple des Mouches. Le fou dans sa tour, prépare la corde qui sera son ultime contact tellurique. Le Roi dort.
La main fine et translucide danse sur l’accoudoir au rythme du tourne-disque. L’aveuglante lumière des projecteurs traverse les carreaux sales, et finit sa course sur le corps inanimé. Déclinaison de teintes allant du noir au blanc. Gris perle, gris maure, grisé, grisâtre, gris lin… Rien ne sert de lutter, sa main danse et il attend la mort.
Flash-back.
Il est seul au Flore. Entouré de La Foule, il apprend à connaître celui qu’il sera.
Un homme assis à la table de gauche fume une cigarette, le regard dans le vide. Il a les mêmes traits usés que le Feu Follet de Malle. « Je reviens pour mieux partir », semble-t-il dire. Dorothy, jeune et blonde, relâche discrètement son épaule. La bretelle de sa robe ample glisse. Les muscles de son cou se contractent et se décontractent à la cadence des bouffées de tabac qu’elle inspire. Expire. Respiration de l’acteur séparant les mots du créateur.
[Mettre des traits sur les émotions]
Regard sur le scénario. « Pratiquer la joie devant la mort. » Mon sourire de la scène n°1 devra rendre heureux. Celui de la scène n°23 sera affreusement douloureux. Encre noir, naissance d’un homme. Je t’offre, personnage, ta place dans le septième art… mais je perds ma place en tant qu’homme. La mort. La Résurrection. Et la vraie mort.
[Apprendre l’émotion]
Appuyée contre un mur marqué d’affiches et de photos dédicacées (pseudo artistes oubliés, morts, enterrés), ils le regardent. Il est là, assis devant son miroir rectangulaire. Une multitude d’ampoules de 25 Watts étaient braquées sur son visage. Le pinceau effectuait des allers et retours réguliers Dans l’antre du roi de la montagne.
Ne pas croire les mots que l’on dit.
L’homme cinématographique fuit la réalité par le mensonge artistique. Faux cils, diamants en toc, personnalité fictive, larmes fabriquées, histoire trompeuse, scénario mensonger, aléas dissimulés, âme bienfaisante travestie, gestes imités …
Tartuffe l’imaginaire imposteur illusoire.
Avancée maladroite dans un monde inventé. Truqué. Le soleil électrique brille dans un ciel de lin bleu pâle. Panneaux bancals accrochés aux vitrines des commerces alignés. La brique et le bois sont remplacés par le carton. Les vielles ruelles balayées par le vent de l’Ouest américain deviennent utopiques. Croire aux mots que l’on dit.
L’homme cinématographique a le don de plonger l’imaginaire dans le réel par la folie artistique. Cils démesurés, rivière de diamant, affects troublants, vedettes schizophrènes, costumes mêlant flanelle et cachemire, éclats et débris des flashs …
L’écran noir se met à vibrer et s’illuminer. Bouquet de tons assortis. Bouquet de fleurs aux stars qui jouent du cinéma. Travelling dans la bousculade urbaine qui essaie de toucher Ava Gardner du bout des doigts. Seigneur, c’est un tableau digne des plus grand maîtres. Les regards se posent sur son corps immobile. Ray Jones immortalise la déesse. Ce jour là, seuls les pinceaux des professionnelles et le satin noir de la robe longue eurent le privilège de frôler le corps brûlant de l’actrice.
«Une actrice ne s’appartient plus. Elle appartient à tous ceux qui la contemplent.» murmure t-elle. La poudre noire s’estompe en cerne. Le costume sur-mesure devient une seconde peau. Le texte inventé devient pensé. Le fictif est palpable.
Bleu sur les paupières. Non, sur la moitié du visage. Faciès Fellinien. Son sourire écarlate. Ses lèvres inachevées. Rouge, c’est du sang qui coule.
C’est beau. Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si, Do. ET LA BALLE TRAVERSA SA TEMPE, SA CHAIR, SON CRANE, SON CERVEAU.
[Déguiser les émotions]
Coupé. Il est devenu X. Le visage de X est imprimé sur les prunelles de La Foule. Dans la grande salle noire, on se pare d’un autre. Durant un court moment de leur vie, ils l’ont envié, aimé, parcouru, pénétré. Le personnage éphémère n’a plus de secrets pour eux. Son cœur bat à dose d’héroïne. Plus personne ne peut rien faire pour arrêter la danse macabre. Sous les yeux se déroule un morceau de bravoure muet. Pitié, que la mort arrive vite, pense l’homme à la caméra.
[Croire aux émotions]
La Vie comme au Cinéma. Le Cinéma comme la Vie.
X laisse échapper réellement le peu d’âme qu’il gardait en lui. Le film caresse sa fin. Lorsque les trois dernières lettres, apparaissent sur l’écran, c’est une nuit qui s’achève. Retour à la triste vie de l’homme moderne. Les spectateurs s’en vont. Le regard humide, et le sourire hypocrite, “Je ne pourrai jamais être ce que je vois”. On leur a tiré une balle en pleine montée de Cocaïne.
C’est la mort en Technicolor.
Cut.
I saw a film today, oh boy, The English army had just won the war, A crowd of people turned away, But I just had a look, Having read a book, I’d like to turn you on… TURN YOU ON
Le lendemain, certains d’entre eux ne vivront qu’à travers ses gestes et ses paroles. D’autres l’oublieront aussi vite qu’ils l’ont connu (ferme résolution de ne pas être ému).
[Vivre les émotions]




ETRE DIEU