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NORMAN WHITFIELD Psychedelic Reactions

C’est souvent assez amusant de voir comme les choses s’enchaînent. Il y a une semaine mourrait Rick Wright, claviériste de Pink Floyd, et tout le monde pour célébrer (...) suite

C’est souvent assez amusant de voir comme les choses s’enchaînent. Il y a une semaine mourrait Rick Wright, claviériste de Pink Floyd, et tout le monde pour célébrer celui-ci comme un des derniers témoins de la légende sixties, cette vieille femme malade agonisante. Un mythe, tu parles. Vous allez me dire, Piper At The Gates Of Dawn. Okay, Syd Barret. Mais je me fiche des histoires de gnomes. Encore une histoire de bon goût qui voudrait nous faire aimer Rick Wright. Rien à foutre.

Pendant que Wright faisait joujou avec son clavier et ses potes, certains étaient en droit de se préoccuper d’autres choses que d’histoires fantastiques de l’autre côté de l’Atlantique. En 67, les afro-américains s’en prenaient plein la tronche pour avoir le droit de prendre le bus comme tout le monde. D’être payé comme les autres. Le nationalisme noir. La non-violence de Luther King, et de l’autre côté le radicalisme du Black Power, Malcolm X et Black Panthers.

TemptationsL’année 1968, celle de la commission Kerner, devait tout arranger, un an après les émeutes raciales de 1967. Sauf que quelques semaines plus tard, Martin Luther King était assassiné, à Memphis. Et ça rigolait moins d’un coup, sur Beale Street. Même chez Stax, ou pourtant la mixité raciale était de mise, la paranoïa s’emparait des deux communautés. Le début d’une nouvelle ère, celle du « doigt qui claque », soul music et Black Power. Isaac Hayes devient la figure de proue du label, et change le visage de la musique noire à jamais. Avec la BO de Shaft, il remplit les caisses du label, qui se permet alors de déménager ses bureaux, dont une partie à Detroit, en plein territoire Motown. Où là non plus, on ne rigolait plus beaucoup depuis quelques temps. Avec l’arrivée des populations pauvres venues du sud, c’est la crise du logement et l’exode de la population blanche. 1967 toujours, les émeutes les plus dures qu’aient connues les Etats-Unis. Une trentaine de morts et un quartier presque rasé par les émeutiers.

A Memphis comme à Detroit, c’est la fin d’une époque. Désormais ce sera celle du Say it loud (I’m Black And I’m Proud) de James Brown.

NormanNorman Whitfield, qui a eu la chance de vivre ses premiers émois d’adolescent en pleine ascension Rhythm and Blues entre chez Motown en 1962, à force de traîner aux alentours. Son seul point commun avec Gordy, c’est sa témérité. Gordy ne veut pas de I Heard It Through The Gravepine par Smokey Robinson et ses Miracles, tant pis. Avec Marvin Gaye et l’aide de percussions voodoo, il réarrange le titre à nouveau. C’est un succès malgré les réticences de Gordy, peu enclin à changer la recette qui a fait la fortune du label. Parce que si Whitfield est un producteur, arrangeur de génie à l’aptitude créatrice ahurissante, Gordy reste avant tout un homme d’affaires. Money, That’s What I Want. Quelqu’un qui a su capter l’odeur de son époque et a su la mettre en musique. Fini les chansons de trois minutes basées sur la même recette qu’on écoutait encore quelques mois avant. Avant quoi ? Avant qu’il devienne le producteur le plus novateur de la musique noire, et même de la musique tout court, de la fin des années soixante aux débuts des années soixante-dix.
Et avec lui comme Isaac Hayes, enfin on allait retrouver la fierté du peuple noir dans la musique populaire, disparue depuis l’âge d’or de la soul des mid-sixties.

Pour mettre toutes ces idées en place, il lui faudra des instruments. Ce seront les Temptations et comme toujours, les Funk Brothers comme musiciens de studio.

Pour ce groupe, ce sera le début de période la plus fascinante après le départ de David Ruffin. Celle sans laquelle What’s Going On n’aurait été possible. Ou comment une industrie qui aurait fait n’importe quoi pour vendre des disques par millions se retrouve à sortir les albums les plus hallucinants de l’époque. Les plus complexes. Les plus risqués. Des chansons de plus de dix minutes de soul orchestrée à merveille. Fini les costumes cintrés, les chansons d’amour. Le psychédélisme, Jimi Hendrix et Sly and The Family Stone arrivaient comme une bénédiction pour Whitfield, qui pouvait avec l’arrivée de l’ex Contour Dennis Edwards créer un son plus dur, reflet de l’époque, pour les Temptations. Mais personne ne pouvait prédire ce qu’il allait arriver. Que tout ça, l’innovation, l’orchestration funk, la conscience sociale aurait rapporté bien plus d’argent que ne l’aurait espéré Berry Gordy. Les Temptations n’étaient d’un coup plus les ringards de la musique noire.

Cloud nineDe 1968 à 1973, Whitfield prend de plus en plus possession du groupe et fait d’eux un des groupes majeurs de la soul psyché. Avec Nine Cloud il écrit une des pierres angulaires du genre, ne voyant comme seule solution pour échapper à la réalité du ghetto que l’usage de narcotiques, « ride high on cloud nine ». Et Runaway Child, Running Wild reflète la confusion de l’époque. Comme d’habitude, c’est Motown qui récolte le pactole, mais merci quand même à Sly And The Family Stone pour l’inspiration. Avec ce disque, Whitfield offre une base de travail incroyable pour le funk qui suivra, mais il n’est pas encore allé au bout de son ambition. La deuxième partie du disque n’est que du classique Temptations. Les costumes n’ont pas encore été remplacé par les vestes de velours roses ou rouges, et les chemises bien blanches ne sont toujours pas imprimées Paisley pour les Temptations.

Ce sera fait avec Puzzle People, ou sur la pochette, le groupe pose et se divise en deux : hippies et gangsters. Ou comment résumer le style que développe Whitfield en une seule photo.

Message From A Black Man, l’heure est à la lutte pour l’égalité raciale. Barrett Strong écrit les paroles et dénonce, Whitfield crée des tubes à coup de wah-wah. Il détruit les normes radiophoniques avec ses chansons de plus de dix minutes et il est désormais impossible de retourner chanter les ballades d’autrefois.
Tout sera le reflet de l’époque. Psychedelic Shack,  Take A Stroll Thru Your Mind et War en pleine période hippie alors que les Etats-Unis s’enfoncent dans la guerre de Vietnam. L’époque va vite, mais le monde est perdu. Ball Of Confusion, malheureusement toujours d’actualités.

Arrive la consécration. Smiling Faces Sometimes, appel à l’unité d’un peuple en 12 minutes. Ce single sera un hit pour Undisputed Truth, les rats de laboratoires de Whitfield.

Ses protégés, ce sont les Temptations. Quoi qu’en pense le groupe, d’ailleurs. Après tout, il les empêche encore pour quelques temps de devenir ce qu’ils se révèleront être quelques années plus tard. Des losers faisant leur tour de chant dans les soirées oldies pour continuer à manger. Et puis cette bombe, Papa Was A Rolling Stone sur All Directions, 11 min à la recherche de la vérité sur un père absent et les familles à la dérive. En 1973, Whitfield a enfin le contrôle total du groupe le plus populaire, si ce n’est le meilleur, et tout ça grâce à lui. Masterpiece, c’est l’album de Whitfield sur lequel chantent encore de temps en temps les Temptations.

Alors, pourquoi parler de Wright et de Whitfield en même temps ? Parce qu’il est mort, lui aussi, la semaine dernière. Parce que c’est deux pans de la musique psychédélique. L’un fut un mythe le temps d’un album, l’autre aura passé 5 ans à reconstruire un groupe et développer un nouveau son avec génie pour nous offrir sa propre version du psychédélisme.

Qu’il ait été réellement impliqué ou non dans les changements sociaux qu’ils véhiculaient à travers les disques qu’il a produit, ou qu’il ait juste pris le train en marche pour assouvir son ego de producteur ambitieux et faire de l’argent avec la misère de l’époque, c’est à vous de voir. En tout cas, avec Hayes, mort lui aussi, il a changé la face de la musique noire à jamais.

4 commentaires

Très bel article, bravo.
Bientôt une nécro sur Earl Palmer, autre grand musicien noir américain, lui aussi disparu cette semaine ? (quelle semaine de merde !)

Il faut aussi préciser qu’après Motown, Whitfield a continué à enchaîner les chefs-d’oeuvre avec Rose Royce, notamment les gros tubes de la BO de “Car Wash”, et le moins connu “Bad Mother Funker”, énorme influence sur l’électro 80s (écoutez-le, vous comprendrez).

Commentaire par Ooh-oOH-man, le Lundi 22 septembre 2008 à 12:24

“BAD MOTHER FUNKER” ?
Pardon, je voulais dire “Is it love you’re after?”
Hum.

Commentaire par Ooh-oOH-man, le Lundi 22 septembre 2008 à 11:35

Merci pour le compliment!

Commentaire par S.G., le Lundi 22 septembre 2008 à 13:55

“Bientôt une nécro sur Earl Palmer”
-> Euh nan. Merci cela va aller.
Un peu marre de lire des commentaires plus ou moins élogieux sur tous ceux qui meurent des suites de leur vie tumultueuse de rock star ou de leur vie tout court.
Messieurs les idoles, veuillez vous retenir de crever quelques semaines, qu’on puisse écrire d’autres choses. Je ne sais pas moi, mangez des oranges, prenez du magnésium…

Commentaire par Hilaire Picault, le Lundi 22 septembre 2008 à 14:07

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