Je suis rock critic pour GONZAÏ et je m’appelle Nash.
Rock critic, c’est fantasmant comme métier. On imagine tout de suite la vie pop et glam d’un grand type mal rasé au regard vif qui, paré de ses fidèles Doc’ marrons et de sa veste verte, sillonne inlassablement le Paris nocturne et underground des salles de concert, bloc-notes dans une main et cigarette dans l’autre. Il a ses entrées partout, plaisante avec les portiers les plus monstrueux et discute avec ses amis programmateurs qui lui tapotent affectueusement l’épaule, « top, top, ça va toi », pendant qu’un manager, un tourneur ou un professionnel du monde de la nuit lui chuchotent dans l’oreille pour lui offrir une bière, une fille ou un rail de coke.
Quand il s’enfonce dans l’atmosphère sursaturée de riffs puissants et de femmes lascives, là où le public profane ne voit que des types qui jouent fort, lui, ses connaissances musicales et son oreille acérée distinguent rapidement les références artistiques qui enveloppent le set du jeu créatif des musiciens qui l’habille d’une sensibilité particulière. Il maîtrise le petit monde du Rock comme pas deux et pour cela, il est craint et respecté dans le milieu. Il est de ceux qui tutoient les icônes du rock’n’roll quand il les interviewe, toutes ruisselantes de sueur dans les backstages encombrés de bières, de filles et de rails de coke.
Sa mission accomplit, il se coule dans l’intimité apaisante d’un taxi anonyme qui le ramène chez lui et sur le trajet, son esprit aiguisé, sa mémoire diabolique et son sens de la formule façonnent mentalement la chronique du concert tant attendue par des milliers de lecteurs. Quand le chauffeur silencieux le dépose enfin au pied de son luxueux loft de Saint-Germain, il se dit qu’il peut s’accorder quelques instants de repos car tout est ficelé dans sa tête. Alors il allume une cigarette, décontracte lentement son cou ankylosé en contemplant les lumières de la capitale qui s’inclinent devant l’aube naissante et songe à tout le chemin parcouru depuis qu’il a quitté son deux-pièces normand. Puis, d’un pas calme mais sûr, le pas de l’homme puissant, il se dirige doucement vers le club où il a ses habitudes et où il est connu de tous. Dans une heure, quand tout le monde dormira, lui retrouvera son clavier – ce vieux compagnon – car son travail n’est pas achevé. Il doit encore peaufiner sa chronique dans ce style si particulier qui est le sien et qui a fait sa réputation.
Mais avant, un dernier verre. Et peut-être une fille, pourquoi pas. Il refusera le rail de coke mais pas le whisky. Il fait un beau métier. Demain, il prendra l’avion à destination de Londres pour couvrir un nouveau concert. Il fait un beau métier.
Je m’appelle Nash et je suis rock critic, donc.
Quand je parcours le Paris nocturne et underground, c’est sous terre, comprimé dans un métro bondé de gens déprimés aux robustes odeurs corporelles. On peut difficilement faire plus underground, mais c’est un peu moins glam. J’ai mes entrées nulle part et quand on arrive devant les salles de concert, mes fidèles Doc’ marrons et moi, c’est la plupart du temps pour attendre longuement sous ma veste verte – et souvent la pluie ces derniers temps – que les portiers monstrueux daignent bien nous faire entrer. Je n’ose pas vraiment plaisanter avec eux car ils sont souvent fatigués et très gros. On ne sait jamais, ça part vite, une beigne. Vaut mieux rester prudent. Une fois franchie l’antre mystérieuse et passablement énervée du rock’n’roll (en payant mon écot plein pot) je me dirige d’un pas chevrotant, le pas de l’homme bousculé, vers le bar où en chemin je tapote affectueusement l’épaule des gens, « top, top, pardon je voudrais passer, merci », pour accéder au comptoir. Quand j’y parviens, une trentaine d’heures plus tard (il y a toujours des réfractaires qui refusent de s’écarter), je m’offre une bière ou deux parce que je suis épuisé et que de toute façon, personne ne m’offre jamais rien à moi. Tous des salauds.
Je tutoie les musiciens, oui, bon d’accord, c’est vrai, mais ils ne m’offrent jamais rien non plus, eux. Ni une bière, ni une fille et encore moins de la coke. D’ailleurs, je n’en ai pas encore vu un seul qui en prenait, de la coke. Ca coûte horriblement chère, la coke et la quasi-totalité des artistes que j’aie croisé sont des types qui ont un travail à côté parce que ça paye pas, la musique (alors pour s’offrir de la coke, hein…). Je ne suis ni craint ni respecté dans le milieu et le contraire serait surprenant puisque personne ne me connaît, dans le milieu. Quand j’arrive enfin chez moi – à pied parce que je n’ai plus d’argent pour le taxi vu que j’ai tout dépensé au bar – mon esprit alcoolisé, ma mémoire grumeleuse et mon foie surexploité ont toutes les peines du monde à se farcir les quatre étages (sans ascenseur) qui les séparent du 20m² germanopratin que je loue une fortune (tu parles d’un chemin parcouru depuis que j’ai quitté mon deux-pièces normand. J’ai même perdu une pièce).
J’aimerais bien prendre un dernier verre ou lever une fille avant, mais je suis fauché et en plus, ici non plus personne ne me connaît.
En plus, demain je dois me rendre à Choisy-le-Roi pour couvrir un concert.
En RER.
Je fais un beau métier.
Alors pourquoi ?
Parce que j’aime bien, tiens. L’atmosphère sursaturée de riffs puissants, j’aime ça. L’ambiance du Live, j’en raffole. Les artistes inspirés qui s’offrent au public, ça me galvanise. The Dark Stuff peut-être, mais It’s only Rock’n’Roll surtout…










Commentaires
Excellent article même si il
février 13, 2009 par - Walter Ego , 51 semaines 3 jours ago
Comment id: 100
Excellent article même si il fout un coup au mythe !! Mais gonzaï est fait pour ça non ?
Merci
février 13, 2009 par - Nash , 51 semaines 3 jours ago
Comment id: 101
Merci
et on va pas payer une bière
février 21, 2009 par - Bill Bokey , 50 semaines 3 jours ago
Comment id: 155
et on va pas payer une bière à "l'ennemi" quand même !!!
(mais c'est en effet un excellent article, j'avais déjà adoré celui des TCADN)
one is good !
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