4 JUIN 2009

Si les punks et autres rebelles auto-proclamés m’ont toujours fait royalement chier, The Jesus Lizard reste l’exception qui, depuis mes 15 ans, confirme la règle. Le groupe à la beauté juvénile a réussi à rassembler dans ses compositions tous les ingrédients qui font de l’adolescence une période si bouleversante : frustration, désinvolture, violence… pureté. B.O idéale d’un roman de Bukowski, les hormones sont en ébullition, ça exhale la sueur et l’alcool bon marché.

Vénalité ou nostalgie, le groupe est reparti sur la route dix ans après sa séparation officielle, traînant ses guêtres jusqu’au festival Villette Sonique. J’avoue avoir attendu fébrilement la date fatidique du 27 mai, craignant de retrouver un groupe usé par trop d’abstinence et trop de renoncements. Mon « ça », lui, comptait les minutes jusqu’au moment de sa libération toute proche…

Mercredi 27 mai 2009, 20h et des brouettes, Paris

Manque de popularité infamant, ce soir, je suis seule, sur liste mais seule. Ma molle tentative de vendre le concert à ma collègue a lamentablement échoué « Mais si, je te jure, c’est vachement bien… », moue sceptique, je pars seule du bureau. Me voilà donc femme libérée, quelque part sur le parvis de la Villette, juchée sur de douloureux talons.

J’arrive à la fin du set de la première partie. Un chanteur savamment longiligne, une nette influence sampler Destination 2002 des Inrocks : l’ambiance parfaite pour arriver à se donner une contenance de fille cool et branchée un peu blasée. Ça y est, je la tiens, trop tard pour avoir le temps de trouver de l’intérêt au groupe sur scène. Mous applaudissements, passons à autre chose.

La fosse se remplit de métaleux, tous rouquins, immanquablement ingénieurs en informatique. Si mon côté gothique friendly se réjouit, le mur d’enceinte gigantesque installé sur scène me rend nerveuse, mes oreilles menacent de saigner.

Je repense au mémorable concert de Chrome Hoof l’année dernière dans le cadre du même festival et j’ai une pensée émue pour la témérité des programmateurs.

Fumigènes mis en branle, arrivent deux gros barbus taciturnes en toge et encapuchonnés (Sunn o))) qui me présentent avec solennité leurs guitares.

Le set débute, mon corps est secoué par le bourdonnement des guitares, pas de notes, pas de rythme, juste de longs « blang, blang, blang » atones. Tandis que mes organes internes vibrent à l’unisson, je réalise, franchement dépitée, que ces foutues vibrations restent trop faibles pour provoquer un orgasme. Mon esprit divague, je les imagine dans la cave de leurs parents, puceaux frustrés de ne pas réussir à enchaîner trois notes sur leur guitare. Je suis perplexe et j’ai mal au pied.

De la scène continuent de partir de grosses colonnes de fumée : tiens, ça sent le pancake, puis le pastique, puis de nouveau le pancake… plus tard ça sentira la kératine grillée, mais personne ne semble réagir. Show must go on.

Je regarde autour de moi, le public est stoïque, captivé, je les imagine m’expliquer « c’est concept, tu vois quoi… ». Non, je comprends pas, et les trucs un peu trop conceptuels auraient tendance à faire bugger mon cerveau. J’envie la jolie blonde hypnotisée qui ondule le sourire aux lèvres et les yeux fermés. Certains sont dans une transe méditative collés aux enceintes comme on le serait devant le mur des lamentations. Le spectacle de la fosse m’apparaît bien plus intéressant que celui sur scène. Après une heure de bourdonnement sans pose, nos deux encapuchonnés lèvent le poing au ciel, saluent leur public et s’en vont. Je pousse un soupir de soulagement, j’ai toujours pas compris.

Ragaillardie, je m’avance juste devant la scène où un grand con déjà passablement imbibé bourrine et pique négligemment ma place. Autour de moi l’ambiance est plutôt molle, bon enfant mais molle. Le public patiente poliment, sans éclat de voix. Arrivent les Lizards et, en une seconde, la fosse se déchaîne. Je prends subitement conscience que mes lunettes, mon mètre 50 et mes 45 kg ne sont pas les bienvenus. Penaude, je me rapatrie sur le bord.

Note à moi-même : oublier la fosse pendant ce type de concerts.

David Yow, égal à lui-même, commence à tituber sur scène, cannette de bière à la main. Je suis rassurée de voir que certaines choses sont immuables. Il est vrai que le groupe a fondé sa notoriété sur les fantaisies scéniques du chanteur toujours enclin à saupoudrer ses apparitions publiques d’une pointe d’exhibitionnisme et d’automutilation. Il est comme je l’imaginais, ivre et ventripotent, restant ce gnome autiste qui nasille des paroles à  la clarté sibylline opportunément dégueulées, les riffs de guitare simplistes et dézinguants  de Duane Denison associés à la ligne de basse à la puissance désarmante de David Wm. Sims.

Soudain Seasick retentit à mes oreilles, déclenchant des spasmes tout le long de mon corps. Je me mets à danser avec frénésie et à chanter à tue-tête en yaourt comme je l’aurais fait seule dans ma chambre à 15 ans, sauf que là David Yow et ses comparses sont à cinq pas de moi.
Fraîche et juvénile, la suite du set rend hommage aux glorieuses années du groupe chez Touch and Go et à leur collaboration avec Steve Albini, leur producteur historique : Gladiator, Wheelchair Epidemic, Dancing Naked Ladie, Mouth Breather, Bloody Mary… Je suis aux anges. David Yow s’essaye au jeté de micro oubliant de le rattraper pour continuer à chanter, le public danse sur scène, slame dans une ambiance joyeusement bordélique.

J’avoue être de ces individus clairement psychorigides qui trouvent que des morceaux live n’ont que rarement un meilleur rendu que sur disque. En l’occurrence, un concert de Jesus Lizard se confirme être l’expérience live à ne pas rater : maître de sa folie, le groupe laisse prendre toute sa place à la sauvagerie de ses compositions.

Mieux qu’après une nuit d’amour, je quitte la Villette en sueur, vidée, heureuse.

Photos: Cyprien Lapalus

http://www.thejesuslizard.net/

(suite...)
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Commentaires

Je n'ai pas voulu y aller de

mai 31, 2009 par Syd C , 41 semaines 1 jour ago
Comment id: 1501

Je n'ai pas voulu y aller de peur d'être déçu. Ils m'avaient tellement impressionnés avant ce retour. ET même dévissé ma pauvre tête un certain soir. Visiblement, j'ai eu tort d'être sceptique.

"ça sent le pancake, puis le

mai 31, 2009 par Recel Banx , 41 semaines 1 jour ago
Comment id: 1502

"ça sent le pancake, puis le pastique, puis de nouveau le pancake…plus tard ça sentira la kératine grillée"

le pastique c'est fantastique, rencontre improbablement rock'N'roll du plastique et du pastis, la villette aurai-t-elle eu des airs d'embobineuse Ismène?

Plus sérieusement, je me dis que ouf, J.LIZ balaie toutes les merdes qui nous parasitent les tympans depuis quelques années et mettent toutes les salles out of order. L'alcool a encore un avenir dans les cordes vocales de D. YOW.
Merci.

Gonzo d'accord mais si c'est

juin 2, 2009 par clairsin , 41 semaines 9 min ago
Comment id: 1517

Gonzo d'accord mais si c'est pour se balader dans les pensées d'une bouffonne en stilettos qui 'kiffe' les trucs qui 'pulsent' non merci.

Quant à "j'avais peur d'être déçu". C'était gratuit pour gonzaï il me semble. C'est donc seulement la peur d'être déçu qui t'as empêché de venir ? bravo, quel courage..

Pour l'orgasme pendant sunn,

juin 2, 2009 par Delphine , 40 semaines 6 jours ago
Comment id: 1518

Pour l'orgasme pendant sunn, il fallait se mettre plutôt sur la gauche. Pour voir la bite (rapidement) de David Yow, à gauche aussi.
a Clairsin : des stilettos c'est mieux pour apercevoir de (vieilles) bites.

Heu oui... ce n'est que la

juin 2, 2009 par Syd C , 40 semaines 6 jours ago
Comment id: 1519

Heu oui... ce n'est que la peur d'être déçu, pas le tarif. L'argent n'est jamais un problème pour moi, absolument jamais : j'aime beaucoup trop ça et j'en parle le moins possible. Ca fait pauvre.
En revanche, perdre mes illusions et gâcher mes souvenirs d'adolescent me paraît autrement délicat et important.
Anyway, j'aurais du me bouger pour voir ce retour en force.

ismene mon "bouffone en

juin 3, 2009 par clairsin , 40 semaines 6 jours ago
Comment id: 1532

ismene mon "bouffone en stilettos" est certes un peu rad .. mais tu alignes des phrases qui m'insupportent tellement. le truc sur les rouquins tous ingénieurs là, ton trip sur les 2 puceaux ne sachant pas aligner trois notes, ton constat sur le fait que les trucs intello, en gros ça t'emmerde .. ça me rappelle vice france ou behype .. ou comment faire de la paresse intellectuelle une sorte de pose top 'ironic'. ça me rapelle aussi le genre de commentaires sur la peinture abstraite ou l'art contemporain, du type "un gosse de 5 piges peut faire ça" .. bref tant pis pour moi, je ne devrais pas prendre ça autant à coeur allez salut

Salut Ismène, Yessssss!!! Il

juin 3, 2009 par uxn6 , 40 semaines 5 jours ago
Comment id: 1533

Salut Ismène,
Yessssss!!! Il était géant ce show des Jesus Lizard !!
J'étais moi aussi sur la gauche bien devant la scène, on devait être proche, moi aussi j'ai vu un mec bien imbibé passer !!
Arrghh!! c'était bon ce concert !! Un vrai concert comme on aimerait en avoir plus souvent !!

Oui, il fallait y être à ce

juin 4, 2009 par Cortez , 40 semaines 4 jours ago
Comment id: 1550

Oui, il fallait y être à ce concert. Et même pour Sunn o))). Je n'y connais rien au drone mais je fus bluffé. Parce que ce machin difforme, bruitiste m'a laissé dans un état d'anesthésie hypnotique. Ce n'est pas un concert Sunn o))), c'est un rite animiste contemporain. Clairement, je ne ferai pas ça toutes les semaines mais ça valait le coup.

Je ne rajouterai rien sur Jesus Lizard, c'était phénoménal.

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