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MODERNITÉ#4 Les contemporains

Rappel: Nous avons passé un pacte, rappelez vous! Vous qui lisez ces lignes, témoins muets de l’autopsie froide de notre monde. Vous avez accepté de boire le poison (...) suite

Rappel: Nous avons passé un pacte, rappelez vous! Vous qui lisez ces lignes, témoins muets de l’autopsie froide de notre monde. Vous avez accepté de boire le poison de nos âmes et regarder la réalité dans les yeux, flingue sur la tempe. Une position à la limite de viol.

Car notre monde est violent. Il faut être au-dessus du monde.

“Le génie se donne tout entier, mais ses contemporains prennent de lui seulement ce qu’ils sont capables de prendre.”

Qu’y-a-t-il de plus inacceptable que la réalité de notre époque? Les passions, s’envolant comme chez le dernier des libertins volages. A chaque époque, le plus dur est d’accepter ses semblables. Alors que le passé et le futur laissent toute place au renouveau, le présent ne sert qu’au constat. La preuve de l’inefficacité humaine. Son incompétence à s’élever réellement.

Et pourtant, mes contemporains semblent bien sûrs d’eux.

Le jeune écrivain nous avait pardonné. Sa perfidie aurait pu laisser présumer une vengeance. Mais l’on ne peut se venger d’une correction. Il avait eu de la chance, il le savait. Ils auraient pu le tuer, lui crever la gorge à coup de verre. On en était capable, et il était le premier à le savoir.

Cependant, un intermédiaire m’avait fait savoir qu’il m’invitait chez lui. Une fête, quelque choses d’assez quelconque… Au programme évident: une célébration dans un décorum rococo, contenant trop de drogues pures pour le nombre de jeunes gens au mètre carré.

Car si leur démarche auprès de la drogue était expérimentale, leurs corps étaient encore ceux d’enfants. Les débordements physiques encore trop présents chez eux; une jeune fille de 12 ans était morte le mois dernier. Crise cardiaque. Son enterrement avait été assez beau, la chapelle couverte de lys blanc…

Je ne voyais dans cette génération qu’une terrible peur. La peur du futur, la célébration de chaque minute de leur jeunesse. Car plus tard, ils vieilliraient, et devraient rentrer dans le rang. Celui de la tradition, de leurs activités familiales. Il en était ainsi depuis longtemps.

J’ouvrais une gélule en plastique et déposais la poudre médicamenteuse dans un verre d’alcool. Un verre d’eau était prêt à côté, pour empêcher la salive de trop s’épaissir. La bave pâteuse aux commissures des lèvres étant la marque du genre débordement auquel je m’adonnais.

Il fallait attendre quelques dizaines de minutes pour que la chose face vraiment son effet. L’effet étant la maladie du corps. Un état de semi-conscience, une baisse des capacités physiques. Le corps, à la limite de la rupture, se dégageait des considérations de l’esprit de toute pensée morale. L’homme jouant l’ange pouvait tuer la bête.

Je tombais dans une forêt noire à cime élevée. Un petit chemin de terre, des lumières au loin. J’étais assis sur une souche moisie d’où se dégageait une forte odeur de putréfaction. Un corps était enfermé dans le coeur du bois, figé par l’écorce, ankylosé par la sève. Les lumières mouvantes remontaient le chemin de terre lentement. Des visages étaient suggérés par la pénombre; rugueux, marqués de mâchoires bestiales et d’yeux larmoyants. La cime des arbres chantait dans un vent inaccessible…

Un crissement de frein coupa le silence. J’errais dans la rue, perdu dans mon songe. Mes pas me portant vers la maison du jeune écrivain. Les gens me lançaient des regards furtifs. Peut être avais-je parler un peu trop fort. Ou mes gestes s’étaient fait trop aléatoires. Mais mon esprit m’amenait de manière assurée à ma destination.

Il faut faire confiance à l’instinct.

***

La nuit était avancée. A cette heure où les humains perdent leurs barrières. L’appartement immense était devenu un champ de bataille. Les corps, tendus les uns vers les autres, les regards plein de défis et de dégoût. Certains s’étaient cachés dans les placards et s’adonnaient à des jeux dangereux. Le jeunes écrivain était dans sa baignoire, habillé. Il criait des poèmes sans sens.

Je venais de reprendre mes esprits. Un homme plus âgé me caressait les cheveux. Tout le monde vaquait à des occupations monstrueuses, se cachant ou s’exhibant. Les personnes écroulées ordonnaient aux gens encore debout de venir les rejoindre. Je me levais, cherchant la première bouteille d’alcool blanc assez pleine pour ma descente. Le vieux se caressait à travers son pantalon, laissé seul à la banquette.

J’allais explorer les pièces. Beaucoup étaient déjà partis. Je n’avais jamais vu aucune de ces personnes. Une population mélangée entre très jeunes et vieux salauds. Une voix m’interpella dans un des salons.

On me tendait un joint. Large, fait a la manière sale. Le type était assis, s’imposant sur un canapé pourpre. A côté de lui, une jeune fille d’à peine 13 ans était étendue. Sa juvénilité maquillée par un lourd eye liner, et des habits adultes.

- Putain, ca fait plaisir qu’il y ait encore des gens vivant ici.

Il me désigna le fauteuil face à lui, sans vraiment m’inviter à m’y asseoir. Il s’agissait plutôt d’un ordre.

- Tout ces jeunes pourceaux, regarde ça! Des petits porcs sans limite.

Il attrapa la fille par le col et l’attira à lui. Elle n’eut aucun mouvement ni parole. Toujours inconsciente.

- Vas-y, tire, c’est de la bonne herbe. Un petit sampler pour toi. Gratos quoi.

Je m’assis en recrachant de la fumée. C’était de ces herbes qui montent directement à la tête. Élargissant le champ de perception. J’entendais la pluie dehors.

- … même à leur âge, jamais de la vie on aurait pensé se mettre comme cela. Et putain, nos parents, mec. Toi tu sais, les parents, ils laissent pas faire cela.

J’acquiesçais sans savoir de quoi il voulait vraiment parler. J’essayai de ne pas me laisser distraire par les lumières virevoltantes, la forte odeur d’alcool qui régnait. Je regardai cette fille, inconsciente et loin de chez elle. Dessinée par l’obscurité bleue de la lune.

- … mon père, il aurait vu ma soeur comme cela…

Il posait la main sur sa cuisse. Contrastant l’évidence de sa peau nue et pâle avec sa main musclée.

- … il l’aurait vite tartée. Putain, il y a des violeurs partout. Des filles de bonnes famille qui tournent dans des caves. Juste par goût de l’aventure.

Sa main remontait maintenant, allant, dégageant la jupe de la fille. Découvrant un sous- vêtement de gamine, blanc et simple.

- J’ai une copine, la dernière fois… son dealer lui a proposé de lui faire des pochons gratos. Enfin gratos… il voulait la baiser quoi.

Sa main courait sur le coton blanc, tâtonnant clairement le clitoris de la fille. Elle était de marbre, son visage d’enfant enfui dans un coussin. La lumière paisible, sublimant la scène, la rendant suréaliste.

- … elle a accepté. Tu vois, elle m’a dit “pourquoi pas après tout, ce n’est que de la baise”. Mais moi je suis pas pote avec des putes.

Une trace translucide commençait à apparaître sur le coton, dessinant peu à peu ses lèvres. Ma tête s’embrumait, donnant à la situation un aspect biblique. Un doux viol, ou un jeu érotique viscéral.

- C’est quand même une fille que je connais depuis que je suis tout petit. Genre, j’ai fait du sport avec son frère. Et la meuf, elle vient me dire qu’elle baise avec son dealer…

La gorge de la fille commençait à s’élargir. Sa jeune poitrine se gonflant, accélérant le rythme de sa main. Lui me regardait dans les yeux, sa main négligée sur le coté. Elle avaient ses yeux tressautant, laissant apercevoir un regard bleu, innocent. Ses jambes, tout d’abord, qui se resserèrent. Puis ses talons coincés contre le sol, s’offrant à la main inconnue.

- Merde, j’ai pas à entendre des trucs pareils. Tu penses pas?

L’herbe avait fait son chemin dans mon sang. Mon cerveau alerte, mon esprit complètement tendu vers les réactions de cette jeune fille, je le fixais lui.

- Je suis d’accord avec toi.

La fille tomba sur son épaule, soupirant largement. Le jeune écrivain était dans le cadre de la porte, trempé. Il voulait qu’on le frappe, il voulait se sentir vivant.

Je me levais, il partit en courant. Je lui courrait après, trébuchant sur les corps au sol. Quelqu’un, au loin, criait qu’on l’assassinait.

Chacun devait être fier de son combat.

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