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MODERNITÉ #6 L’ATTENTE

La faiblesse de tous les hommes. Attendre. Attendre la mort, seul, le regard accrochant les étoiles ; attendre de vivre, les sourcil fronçant le soleil ; attendre le (...) suite

La faiblesse de tous les hommes. Attendre. Attendre la mort, seul, le regard accrochant les étoiles ; attendre de vivre, les sourcil fronçant le soleil ; attendre le déluge, cacher sous son imper, la plante des pieds s’offrant au bitume.

Cela fait des semaines que je suis là, dans mon lit de convalescence. Cela fait des semaines que je raconte cette histoire, que je l’écris avec difficulté. Tout ces détours pour en arriver là : moi dans un lit d’hôpital, devant difficilement supporter la vue des murs blancs, l’odeur jamais distincte qui s’échappe des couloirs. Mes journées et mes nuits ponctuées des appels de chambre, des visites de médecins au milieu de la nuit. Mon voisin de chambre attendaint désespérément que quelqu’un vienne le visiter, pupilles écarquillées sur la porte… comme s’il voulait la faire fondre de son regard.

Il sera parti avant que quelqu’un ne vienne.

Et il eu de la chance, il est parti sur ses deux jambes.

J’observe ma large cicatrice dans le miroir, ma joue parcourue d’un marque rouge, changeant de couleur en fonction de la température de mon corps. Ma mère est passée, elle m’a rapporté mes jouets balzaciens : Vautrin, Rubemprée et Rastignac en petite figurine de bois, peinte par le soin de mes aïeux.

Je les regarde vivre, tresser la complexité des liens sociaux. Pensant qu’ils doivent bien s’ennuyer seuls, ici, sans femme pour déclencher leur passion.

On m’a promis que je pourrai partir bientôt. Dès que je saurai à nouveau marcher. Il ne comprenne pas que je boite pour le style. Ils ont bien l’intention de me faire perdre cette mauvaise habitude. Je dis au kiné que se teindre les cheveux en mauve en est une aussi. Elle me reconduit à ma chambre.

J’ai un nouveau voisin : 18 ans, cancer de la jambe s’étendant. On lui a pris sa jambe, et sa n’a pas suffit… les métastases continuent à lui en vouloir. Je demande pourquoi ont le met avec moi. On me répond que la compagnie d’une personne proche de son age l’aidera…

La nuit il remue. Il me demande de sortir quand il urine dans son bidon, il vomit souvent… écoute difficilement des chansons avec ses écouteurs… Je n’ai pas envie de le soutenir en quoi que se soit.

Une jeune fille vient me rendre visite. Elle a trouvé cela normal. Si l’on a partagé nos fluides, on doit bien partager ma souffrance. Mais je ne souffre pas. Je suis juste là, devant elle, dans un pyjama blanc, incapable de me lever. C’est elle qui me fait souffrir, elle qui est debout, étincelante et maîtresse de sa propre garde de robe. Je ne lui parle pas. Elle me confie que je suis très beau, que j’ai toujours ce faciès d’ange. D’ange déchu au vue de ma cicatrice. Je la remercie. Elle part.

Mon voisin se réveille dans la nuit. Ces poumons ne le lâchent pas. Crachats, raclements, vomissements, je l’entends frémir. Il bippe. Une infirmière le découvre sans pudeur, prend quelques mesures de son bien-être intérieur. On lui promet de nouveaux examens dès demain.

La TV tourne en fond. Brouhaha pour agrémenter le charme du silence. Mon voisin regarde les formes bouger d’un œil vaseux. Je lui demande s’il ne veut pas éteindre sa connerie

Quelle connerie, c’est ta connerie à toi qui vient se projeter sur l’écran
Tu perds ton temps, les images te sauveront pas. Ou regarde les programmes religieux.
Continue et je vais te botter le cul.

Il agite son moignon vers moi.

Je sourie.

Jésus donc, il me dit que c’est le petit nom qu’on lui donne. On parle de sa vie, les cours de danse et les grandes balades qu’il aimait faire avant que sa maladie ne se déclare. D’ailleurs elle s’est déclarée alors qu’il faisait une longue balade dans la campagne avec une fille qu’il aimaient secrètement. Comme cela, un été. Ca lui est tombé dessus. Analyse, cancers osseux, chimio, amputation, centre de réhabilitation… tout cela pour que les cellules aillent trouver du pain béni dans ses poumons. Puis rechute, radio thérapie, et là il ne savent plus trop quoi faire… sinon attendre.

Jusqu’au matin où l’on m’a emmené en balade. Le fauteuil roulant ou comment regarder avec dédain le gens d’en bas.

Je suis revenu dans la chambre, le médecin partait, sa mère pleurait. Lui avait la main sur ses cheveux.

Cinq heures plus tard, ils ont installer la pompe à morphine.

Il m’ont demandé si je voulais changer de chambre… j’ai dit que je voulais rester avec toi pour pas regretter ce monde.
Avec moi tu ne regretteras rien.

Nouvelle nuit. Il ne bouge plus. Au moindre frémissement, il appuie sur le petit bouton de la pompe. Paf. Semi comateux. À peine réveillé… il me demande même plus de sortir pour pisser dans le bidons… Je crois qu’il ne pisse même plus de toute manière.

Puis sursaut, en plein milieux de la nuit. Un murmure. Je me penche. Je distingue.

- C’était comment, l’autre coté?
- Comment cela ?
- Le Coma.
- Comment cela le coma?
- Quand tu es parti…
- C’était… des milliers d’images. Comme un rêve perpétuel ou tout se mangent… ou les cauchemars son beaux.
- Chanceux. Moi je ne vois aucune lumière.
- Oui, mais tu a Morphine à volonté…

La kiné a dit OK. Elle a dit Ok pour que je sorte. Alors je suis debout, j’enfile une chemise blanche, un pantalons de velours noir, une veste à motifs nacrés. Je suis debout et Jésus dort. Je suis debout et sous ses draps, on devine la jambe qui lui manque. Je prends Vautrin, le lui pose sous l’oreiller. Il aura bien besoin d’un guide.

Trois jours plus tard, sa mêre lui dira qu’il peut y aller. Que tout ira bien et qu’elle restera sur terre. Ses cauchemars sont enfin devenus beaux.

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