Mendelon, Le Divan du monde, 12.03.08
12 février. 18h30. La journée a été dure, frontale, comme tous les jours que je mène depuis une semaine pour cause de retour au célibat. Dans une heure, ouverture des portes au Divan du Monde, Mendelson en concert. C’est leur première date à Paris depuis la sortie de Personne ne le fera pour nous, un album qui suscite une vague de soutien public et critiques comme on en voit rarement. Alors voilà, j’ai le choix, je suis invité : j’y vais où j’y vais pas ?
Ce n’est pas tous les jours que Mendelson se produit sur scène, et leur album je ne l’écoute pas tous les jours, mais il m’a tellement scotché que je suis curieux de voir ça live. Excité même, car en interview Pascal Bouaziz m’a appris qu’il aimait jouer fort sur scène, qu’il était presque plus un homme de son que de sens. C’est dire vu la qualité de ses textes. Allez j’y vais. On verra. J’ai besoin d’aller au bout du truc. Le mal par le mal. Peut-être que ça me plombera, peut-être pas. Devant la salle, les fans s’impatientent. Contrairement à moi ils sont fiers d’avoir payé leur place. La bonne humeur se lit sur les visages. Chacun se sent utile comme s’il allait accomplir un acte de désobéissance civile.
Dans la salle, comme je m’y attendais, c’est profil Inrocks, trentenaires, beaucoup de mecs, un peu dandys, un peu profs. Mais pas mal de nanas aussi. D’ailleurs je croise une prof de français du collège où je bosse à temps partiel. “Hey, on écoute la même musique, délire !” Mais ce qu’elle me vantera après c’est plus les textes que la musique. Des chaises sont diposées devant la scène. Je vois une fille. De la place libre. Je m’assois à côté d’elle. Audace. Débarque un couple d’amis que je n’attendais pas ! Lui, journaliste : “Je savais que j’allais retrouver de l’intello dans la place.”
La première partie arrive et me laisse perplexe. J’ai l’impression qu’elle laisse tout le monde perplexe. Elle s’appelle Serafina Steer, c’est une Anglaise, twenty-something, plutôt blonde, plutôt cheveux courts. “Encore un clone de CocoRosie s’emporte mon voisin de droite !” Je tempère. D’une j’aime bien CocoRosie, de deux si Serafina a un côté “fée folktronica” parce qu’elle gratouille une mini harpe et bidouille un mini clavier, elle me fait plus penser à une Kate Nash médiévale. Rapport à son accent (cockney), son look (quelconque) et les histoires qu’elle chantent (celles d’une girl next door qui porte un regard amusé et mordant sur la vie). La salle accroche bof. La faute à pas de tubes, pas de mélodies terribles ni de réel charisme. La faute surtout à ce qu’on n’a pas trop envie d’amuse-gueule quand on sait ce qui nous attend après.
Mais la petite, on se dit qu’elle a quand même du courage d’être là. On ne la connaît ni d’Eve ni d’Adam et elle nous fait face, seule, avec juste ses petits doigts qui frottent sa harpe le temps de quelques morceaux. D’ailleurs, après quelques temps passés à regarder, à écouter ce filet de notes magiques et surannées, au fur et à mesure qu’on capte l’ironie qu’il y a derrière sa candeur, on se rend bien compte qu’on est déjà plus si insensible que ça à son charme. Que limite il se passe un truc entre nous et Serafina. Moi je ne sais pas pourquoi mais à un moment je me suis dit clairement : « La musique de cette fille me fait penser aux Smiths ». Ça me semblait totalement incongru de penser ça là, maintenant, mais c’est comme si ses entrelacs d’harpe me rappelaient les accords de Johnny Marr. J’ai halluciné quand le morceau d’après elle s’est mise à reprendre Suedehead de Morrissey. Ah, ce morceau, si bien repris en plus (magique et suranné) et lui allant si bien (beaucoup de textes du Moz pourraient être l’œuvre d’une fille), j’avoue, j’ai craqué.
Et puis très vite Pascal Bouaziz arrive, avec son acolyte Pierre-Yves Louis à la deuxième guitare, tout discret au fond à gauche, sous son sweat-shirt à capuche. Et le silence se fait. Un concert de Mendelson est toujours un évènement en soi mais plus particulièrement celui-ci. Mendelson vient en effet de remporter une grande victoire sur les pessimistes et l’industrie du disque, en vendant 800 exemplaires «digitaux» de son quatrième album. Personne ne le fera pour nous peut donc enfin sortir dans les bacs. Hourra ! Alors silence, voilà, le «roi» est là. Et devant ses fidèles il ne se débine pas. Du haut de sa stature gaullienne il fait face au «peuple Mendelson» et lui adresse un petit speech tout en humour pince-sans-rire sur l’air de « vous m’avez compris, je vous ai compris ».
Ceci dit, Pascal recul dans l’obscurité, saisit une télécommande. Au centre de la scène l’écran géant ouvre son œil : un épi de blé apparaît, un, puis deux, tout un champ doré, ondoyant. Le songwriter empoigne sa guitare, beige et lourde comme les blés. Lourde comme le silence qui ne demande qu’à casser. « A vivre trop longtemps dans sa tête, on perd le sens commun ». Sur ces mots les hostilités sont déclenchées. Et on réalise pleinement (encore plus que sur CD je veux dire) que Mendelson se chauffe d’un autre bois que tout ce qui se fait en chanson ou en rock chez nous. Tournés vers l’écran, les deux hommes confrontent l’électricité de leurs instruments à la folie des images et plantent une monstrueuse entaille free jazz en plein cœur de la chanson, genre The Doors rencontre Godspeed You ! Black Emperor.
Le morceau suivant est aimable comme une porte de prison. Pareil pour La honte, qui « vous possède plus que l’odeur sous vos aisselles ». Pareil pour Ardèche, pour J’aime pas les gens, pour Crétin (superbe riff rock au passage, couillu, fouille-merde). Toute cette noirceur sans échappatoire, ces textes retors, ces guitares barbelées qui bourdonnent, ce brasier murmurant qui dessine un malaise, un désert… et pas l’ombre d’un tube où s’abriter, à part Personne ne le fera pour nous qui semble filer sur l’asphalte par temps de ciel bleu ; que du brut, du dur. Pardonnez-moi l’expression, mais on se fait enchaîner la race. Quelqu’un nous dit que vivre c’est bouffer une tartine de merde, être en guerre, et assis sur nos chaises pliantes qui nous font mal au cul, on tripe.
Moi, c’est tellement fort, violent, massif que ça me berce. Je suis happé, paralysé, hypnotisé, submergé par ce son, cette musique, ces images. Tellement que ça m’emmène en moi-même. Je ferme les yeux et je suis à deux doigts de m’endormir, d’accueillir ce ciel qui me tombe sur la tête, de tomber avec lui, mais je ne m’endors pas, je reste juste comme ça, groggy, entre le réel et le sommeil, entre le concert et moi-même et ça me donne l’impression de vivre quelque chose de surnaturel. C’est comme regarder un film qui, trop lent, trop beau, trop contemplatif, vous fait décrocher au bout d’un moment et vous vous laissez aller, vous vous laissez aller à perdre connaissance. Voilà, vous perdez un peu connaissance et c’est très bien comme ça, parce que vous n’avez même pas l’impression de manquer le film, votre sommeil c’est encore le film, c’est plus que jamais le film, vous êtes dans le film…
Barbara me sort de là. Enfin, Barbara, je veux dire 1983. Ce morceau, même s’il y aura Scanner après, c’est déjà la fin parce que c’est le titre que les gens préfèrent. Et c’est vrai qu’il est à part. Ce morceau-monde (ou morceau-film) de plus 10 minutes ce n’est pas le premier de Mendelson (là est un peu son style : écrire des chansons comme si c’était des films), mais c’est le plus touchant, le plus universel comme on dit. Le morceau commence et je pense à Dominique A. Je sais, ça ne se fait pas trop de penser à ce genre de choses dans un moment presque sacré, mais je trouve que Barbara a des accointances avec Rue des Marais, dans son rapport à l’enfance, au souvenir, au regard sur le monde qu’on en a tiré.
Et je sais que ça se fait encore moins (comparer les artistes, parce que ce ne sont pas des sportifs) mais dans ma tête j’en conclue que Mendelson est plus fort que Dominique A, parce que là où l’un reste campé dans les canons pop et le lyrisme de Brel et Ferré, l’autre largue vraiment les amarres avec une aridité et une tendresse peu communes…. Je pense, je pense et tel un géant le stream of consciousness de Barbara me rattrape, lui qui mélange amour, enfance, social et toute une multitude de détails qui font la vie, une vie. L’écran se met à diffuser des images de Bagnolet, cet endroit précis dans les hauteurs de la ville où je courais quand j’habitais Montreuil, pour m’aérer, me défouler, rêver, surplomber le périph. Alors voilà, je suis touché en plein cœur. Et chacun semble l’être pour des raisons qui n’appartiennent qu’à lui. Tout le monde applaudit à tout rompre. On frôle la standing ovation.
Tout s’achève sur le flottement presque sexy et très Coney Island Baby de Scanner. Je rejoins le pavé, Pigalle, la ville, le monde, ravi, ragaillardi. J’ai vécu un truc fort avec ma voisine de gauche et je suis sûr qu’elle aussi. Je pouvais le sentir à ce qu’elle se demandait ce que je griffonnais sur mon bout de papier et qu’en même temps elle n’osait pas me regarder. Entre nous il y avait une de ces tensions érotiques dont on ne saura jamais ce qu’elle aurait pu donner. Elle est partie sans même me regarder.
Photos: Vincent Nury




ETRE DIEU