Janvier 2005. M83, alias Anthony Gonzales, alors séparé de l’acolyte avec qui il avait sorti deux albums, l’éponyme M83 en 2001 et Dead Cities, Red Seas & Lost Ghosts en 2003, crée la sensation avec Before The Dawn Heals Us. Un album aussi ambitieux qu’immédiat. Un opéra électro-prog-rock qui abat rêveries et coups de sang cosmiques avec la puissance de feu d’une rave. Une grosse sensation. Abasourdis, Technikart, Les Inrocks et Libé célèbrent l’enfant prodige comme un héritier de Mogwaï et My Bloody Valentine capable de conquérir l’Angleterre et les Etats-Unis.
Ok. Mais en voyant au-delà de son goût pour les ambiances planantes qu’il assouvit aujourd’hui dans Digital Shades vol.1 et plus loin que le bout de son nez, cette même presse aurait pu également qualifier M83 de croisement entre les Daft, les Chemical Brothers et le bon vieux hard des années 80, et faire de lui un héro post-French Touch. Si vous voyez ce que je veux dire. Ç’aurait été bien vu.
Mais Anthony ne porte pas de croix tape à l’œil et les images qu’il génère font plus rêver dans les chaumières que briller sur les dance-floor. Pour tout dire c’est même un jeune homme timide que je rencontre en avril 2005. Un type fan de rock, de films, de foot et de manga. Ordinaire en apparence.
Tu marches bien dans les pays anglo-saxons. Il semble même que tu marches mieux là-bas qu’en France. Comment te l’expliques-tu ?
Comme l’univers de M83 fait référence a pas mal de groupes américains et anglais, ils sont déjà plus aptes à apprécier ce que je fais. C’est-à-dire une musique qui renvoie à des choses des années 90 comme My Bloody Valentine, Slowdive, mais aussi des années 70 et 80. C’est un mélange. Après, je pense que c’est une musique qui peut paraître un peu plus fraîche que d’autres trucs qui sortent là-bas. Enfin, ce “succès”, je ne l’explique pas vraiment en fait !
Le son puissant et spacieux de tes morceaux semble bien se prêter à la scène…
Oui et je pense que ce qui est intéressant dans un concert c’est justement d’amener quelque chose de différent par rapport au disque, de donner une autre image de la musique. Sur scène, on est plus brute que sur disque. Les guitares sont mises en avant (celle de Philippe Tiphaine, ex-Heliogabale, de même que la basse de Stéphane Bouvier, ex-Purr, Nda). Sur l’album, il y a énormément de pistes. C’est tellement chargé qu’il faudrait qu’on soit 20 sur scène pour pouvoir le retranscrire fidèlement. Sur scène, à quatre on joue donc plus rock mais le show est écrit à l’avance. On ne peut pas improviser car le batteur (Loïc Maurin, Nda) joue avec des séquences. Il n’y a qu’une ou deux chansons où ce n’est pas le cas et où on peut vraiment se lâcher.
Continuer M83 en solo t’a-t-il justement permis de poursuivre une direction qui t’était plus personnelle, de moins te censurer par rapport au son ?
Je crois que j’ai vraiment besoin de composer seul. Ça m’est naturel. Donc c’est sûr qu’aujourd’hui je ne fais plus de concessions. On a toujours été d’accord sur plein de trucs avec Nicolas (Nicolas Fromageau, Nda) mais il y avait forcément des concessions. Ce n’est pas pareil quand tu es tout seul, tu oses faire des choses que tu n’aurais peut-être pas osé faire quand tu étais deux.
Sur cet album, le son est plus emphatique que ce soit sur les morceaux rythmés ou ceux plus planants. L’emphase, c’est quelque chose que tu assumes complètement ?
Moi, ce n’est pas ce qui me gêne dans la musique, j’aime écouter des trucs assez orchestrés dans l’ensemble, même si c’est un peu too much pour certains, moi ça ne me dérange pas du tout. A ce niveau, mes limites sont surtout matérielles et économiques. C’est-à-dire que si j’avais le budget d’un groupe super connu, je ferais un truc dix fois plus grandiloquent que cet album-là ! Je rêve vraiment d’un album super produit, avec plein d’arrangements de voix… Un album qui durerait une bonne heure. J’aime bien le fait qu’un album dure une heure ! Je trouve ça sympa, c’est un truc assez carré et symétrique qui me convient bien.
Ta musique est grandiloquence parfois même monstrueuse mais aussi par moments très douce, avec un côté presque “Godspeed-gospel”. La spiritualité des harmonies vocales, c’est quelque chose qui te vient d’où ?
J’ai toujours été attiré par les chants, pas ésotériques, mais assez mystiques, je ne sais vraiment pas d’où ça vient. J’aime bien cette idée de donner une image un peu plus surnaturelle à la musique. Je trouve ce concept intéressant à exploiter.
Tu viens du rock. D’où t’ai venu cet intérêt pour l’électro ?
J’avais envie de changer, d’explorer de nouveaux sons, d’autres types de musiques, même si j’ai toujours écouté du rock et que j’en écouterai toujours. Le rock, c’est vraiment une musique qui se prête aux mariages de sons venant d’ailleurs.
Ça a été difficile pour toi d’appréhender les machines et de les faire sonner “humainement” ?
Non, pas vraiment. Je suis assez glandeur. Sur les machines, j’utilise à toujours les mêmes sons, je ne cherche pas plus loin, mais j’essaye toujours de faire en sorte que ces sons soient assez chauds. J’essaie de les transformer pour qu’ils ressemblent à quelque chose d’acoustique, une voix par exemple. Je ne suis pas un malade de synthés. Pour l’instant, je n’attache pas trop d’importance aux arrangements, c’est surtout l’aspect mélodique qui me touche. Je fais en sorte qu’elles sonnent assez rapidement. Je ne suis donc pas très difficile pour l’instant, mais je le deviens de plus en plus. Pour la suite, par exemple, j’ai vraiment envie de m’appliquer sur les arrangements, de faire un truc assez produit, de multiplier les collaborations, de changer de direction.
On écoutant le mur du son que tu développes, on a parfois l’impression qu’il exprime une démarche contestataire ou utopiste, comme chez Mogwai par exemple…
Je ne suis pas vraiment révolutionnaire dans l’âme, mais quand j’écoute de la musique, j’ai tendance à l’écouter vraiment fort. J’ai l’impression que je ne rentre pas dans la musique si je l’écoute en discutant avec des personnes. Il n’y a rien de pire, je trouve, que de mettre une musique en fond lors d’une soirée. Moi ça me gêne un peu, j’aime bien l’écouter au casque et vraiment ressentir le truc donc ça vient peut-être de là. Ma musique ressemble vraiment aux choses que j’écoute depuis que j’écoute de la musique, des trucs assez puissants.
Il paraît que lors de l’enregistrement de l’album, qui s’est fait dans une maison isolée, tu réécoutais la nuit, assis dans la forêt, ce que vous aviez enregistré le jour pour la jauger. Tu as besoin de confronter ta musique à des paysages pour voir si elle fonctionne ?
Oui, j’aime bien ! Quand je compose, j’ai pas mal d’images en tête et je trouve que tu vois vraiment si une musique fonctionne si à un moment donné à un endroit précis il y a un truc qui se passe. Faire ça me donne des repères. Je suis assez friand de cinéma. L’image a une grande importance dans ce projet. J’essaie de faire en sorte que l’auditeur puisse créer ses propres images quand il écoute ma musique. C’est ce qui me plait en général dans la musique : que chacun soit libre d’imaginer ce qu’il veut.
Le chanteur de Mercury Rev dit d’ailleurs qu’il aime qu’on lui dise que sa “musique ressemble à la bande originale d’un film pas encore tourné”. Parce que ça veut dire qu’il “fait rêver”.
Je comprends. Perso, j’ai vraiment voulu créer un album qui puisse s’écouter du début à la fin, sans qu’on puisse s’arrêter sur une plage en particulier. Je n’aime pas les albums à single où tu n’écoutes finalement que deux chansons, j’aime bien les trucs qui s’écoutent avec un début, un milieu et une fin, qu’il y ait vraiment une histoire qui se déroule.
Beaucoup comparent ta musique à celle de My Bloody Valentine. Mais d’autres, plus audacieux, rapprochent ton travail de ceux de Philippe Glass ou de Jean-Michel Jarre…
Bah, moi j’écoute du Jean-Michel Jarre. Une chanson comme “Soldier Machine”, je trouve ça vraiment super beau.
Ton côté “spectacle sons et lumières” ?
Oui, j’ai d’ailleurs un pote qui m’a dit que je faisais du Vangelis. Je ne déteste pas ce genre d’ambiances.
Tu as très tôt fait du foot à un assez haut niveau. Penses-tu que cela a influencé ou influence encore ton rapport à la musique ?
Sport et musique sont des choses très différentes mais en même temps, avant d’aller jouer au foot avec des potes ou avec mon club, j’aime bien écouter un bon truc bien violent dans ma voiture ! Ça me motive. Et parfois quand je joue au foot j’ai des morceaux qui me trottent dans la tête et qui m’aident à rentrer dans le match.
Avoue A guitar and a heart on le doit donc à Dream Theater ?
Oui. Je suis fan de hard rock et de heavy metal !




ETRE DIEU