Depuis 25 années déjà, le bourgeonnement des squats d’artistes, et les inévitables expulsions manu militari, semble confirmer l’impasse tenace dans laquelle se sont enfermés artistes et acteurs politiques de la Capitale comme de l’Etat. Bien plus qu’un quelconque effet de mode aisément balayé par le temps, la «friche culturelle » témoigne de l’évolution radicale des moeurs et des habitudes au coeur du milieu urbain. Le Théâtre de Verre et La Générale en sont des exemples parmi de nombreux autres à Paris, connaissant une situation, disons-le ainsi, légèrement meilleure… La Générale se dresse fière et imposante, ses 6000 mètres carrés surplombant une petite rue du haut Belleville, rue du Général Lassale dans le XIXe arrondissement. Plasticiens, comédiens, vidéastes, musiciens, jongleurs, photographes, journalistes…Toutes les formes et sensibilités artistiques s’expriment à tous les étages de cet ancien centre d’inspecteurs de l’Education Nationale.
Une vingtaine d’artistes vivent à la Générale mais ce sont près de 80 qui y travaillent au quotidien. Des pièces de théâtre y sont jouées, idem pour les spectacles en tout genre, comme celui très réussi de l’association française de yoyo en décembre. Des artistes étrangers sont invités, à l’image du collectif japonais ShoboShobo et, chaque 5 et 6 de chaque mois, se tient le «Salon du 5-6», cabinet de curiosité artistique, où se mêlent danseurs, musiciens, cinéastes…Les associations de quartier y trouvent un espace pour organiser un atelier jonglage (le mercredi soir), ou une énorme jam session (le jeudi soir). Le Collectif des Sans Papiers du XIXe y tient sa séance hebdomadaire. A un moment donné, c’était l’équipe d’Act up…Tout projet peut-être le bienvenu, à condition de respecter les lieux et les personnes qui s’y côtoient. Ouverte en février 2005, cette résidence pluri-artistique spontanée lutte depuis pour le maintien des artistes dans ces vastes locaux. Car les choses ne sont évidemment pas simples : qui dit squat dit de facto rapport de force avec la justice et le propriétaire des lieux. Ce dernier, le «mammouth» Ministère de l’Education Nationale, a dès le début vu d’un très mauvais oeil l’occupation de son bâtiment, pourtant désaffecté depuis de nombreuses années, et a intenté une première action en justice, arguant du fait que l’immeuble ne répondait pas aux normes de sécurité. Selon l’accusation, il s’agissait alors d’«un péril imminent». Attaque classique à laquelle l’association la Générale a répondu par une expertise de divers spécialistes. Le verdict est sans appel: pas d’amiante, plancher résistant, tests incendies négatifs. La Générale n’est donc pas un endroit dangereux pour ses occupants et les centaines de personnes qui y défilent. Un sursis de 6 mois a été accordé aux artistes, l’avis d’expulsion ayant été repoussé au 30 juin 2006.
L’association, défendue par un avocat de renom, bénéficie d’autre part, outre celui de Christophe Girard (Adjoint aux affaires culturelles de la Mairie de Paris) du soutien d’une grande partie du Conseil de Paris, tendances vert, gauche et droite confondues. On peut alors s’interroger ici sur l’opportunisme politique, de ces élus, notamment ceux de droite. Olivier Nourisson, documentariste, résident permanent de la Générale, avance une explication : le squat étant situé dans un quartier populaire, au sein d’un arrondissement tenu par la gauche, les artistes qui y travaillent ne sont pas gênants –puisqu’ils n’opèrent pas dans les secteurs huppés tenus par la droite – au contraire, ils seraient une valeur ajoutée, une touche arty au quartier bellevillois. Ce qui laisse envisager une hausse éventuelle des prix de l’immobilier. Sait-on jamais, des fois que la mairie du XIX change de bord aux prochaines municipales… L’Education Nationale, déboutée de son attaque pour insalubrité, a avancé une autre charge contre la Générale: celle d’empêcher, par l’occupation des lieux, la création d’un hôpital psychiatrique pour enfants et adolescents. Après enquête, la Générale a découvert que le bâtiment était purement en simplement en vente, ce qui laisse à penser qu’il fera plutôt les beaux jours du Ministère et de quelconque promoteur immobilier qui aura remporté les enchères. 6000 m2 en plein Paris, c’est le jackpot…
Là est justement le nerf de la guerre. Afin de contrer l’avis d’expulsion, les artistes sont conscients qu’ils doivent rendre leur présence dans les lieux indispensable, faire de la Générale une friche artistique incontournable. Pour ce faire d’importants événements sont prévus d’ici à la fin juin. Info par mailing-list ou sur place. On s’interroge sur la viabilité à moyen terme de la Générale en tant que telle, théâtre d’une lutte de pouvoir interne, qui oppose les artistes subventionnés et les autres. Pour Olivier, ancien élève des Beaux-arts de Tours, la subvention est un frein au rapport de force avec la société, elle atténue le pouvoir de dénonciation. Effet constaté à la Générale: les artistes subventionnés semblent nettement plus laxistes par rapport aux démarches visant à empêcher la fermeture éventuelle du squat alors que les autres veulent résister au maximum et lutter pour son maintien.
Tout cela dans la mesure d’un certain anonymat, car selon lui «l’artiste est la figure la plus vulgaire de la société. Je préfère rester invisible»….
La générale, 10-14 rue du général Lasalle 75019 Paris
Texte par Vishnou
Photos par Thomy Keat




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