Dans un monde très lourd, il est toujours bon d’écouter et de rencontrer des artistes qui prennent le temps de rêver.
Ces artistes, Julien Ribot ne les a peut-être pas écoutés, mais l’auteur de Véga me rappelle des chanteurs tels que Wertheimer, Guy Skornik ou Christopher Laird, qui dans les années septante poussèrent la chanson vers les vagues élégiaques du rêve lucide.
Julien Ribot est un homme de son temps; il offre un voyage total et sans risque de blocages psychologiques sous LSD. En attendant son génial projet de dessin animé aux influences diverses (dont le Topor de la Planète sauvage), Julien Ribot se confie et me donne encore une fois envie de me replonger dans son disque. C’est bon signe non ?
Tu relates des univers étranges parce que le quotidien t’ennuie ? Tu penses quoi des artistes qui chantent la banalité du quotidien ?
Ribot #1 par Muntz TermunchTous les univers fantastiques sont mon quotidien en fait. C’est les livres que je lis, les films que je vais voir, sont finalement une interprétation du quotidien. Pour moi c’est naturel. Souvent on me dit « oh, la, la qu’elle imagination » . Pour moi ce n’est pas ça, tout le monde a cette capacité. J’ai eu la chance de ne pas avoir été confronté à quelque chose de dur dans la vie. Je n’ai pas eu à me focaliser uniquement sur le matériel. Parfois je me dis que mon univers pourrait paraître superficiel ou un peu gamin, mais non…j’ai du mal à dire…c’est mon quotidien voilà. Je ne vais me forcer à écrire des chansons sur mes déambulations dans Paris.
Peux-tu me parler de l’Hélice Terrestre, cet incroyable endroit où tu as décidé de réaliser les photos présentes dans le booklet accompagnant Véga?
Je ferai ici une petit digression en précisant que Véga est sorti en deux éditions, l’un en boîtier cristal -pour des raisons économiques- et l’autre avec un livret de 24 pages sur l’hélice terrestre, un endroit étonnant que j’ai découvert dans un livre d’art.
C’est un endroit hallucinant près de Saumur, un village troglodyte creusé dans la roche par Jacques Warminski de 1990 à 2000. Je trouvais qu’il y avait là un côté Star Trek qui correspondait à l’univers de l’album. J’ai appelé là-bas, pensant qu’ils ne voudraient jamais qu’on fasse une séance photo. En fait ils ont accepté et nous y avons été reçus chaleureusement. C’est un lieu magique qu’il faut voir par soi-même. Il y a une pièce qui produit un écho instantané et qui donne l’impression qu’on s’entend en dehors de soi-même. C’est très, très bizarre. Plus globalement, cet album est particulier pour moi. Sur Le rêve de Tokyo, l’assistant ingénieur du son me disait ce serait bien d’avoir pour jouer du Koto (une harpe japonaise) avec Miyako Miyazaki une instrumentiste de renommée internationale qui vit entre la France et le Japon. Nous l’avons contacté via Internet et elle nous a répondu en disant qu’elle adorait notre musique. Du coup elle est venue.
Véga, c’est une planète aussi non?
Ribot #2 par Muntz TermunchC’est d’abord une étoile, mais c’est vrai que je dis que c’est une planète. J’ai fait des recherches sur Internet et c’était une étoile polaire il y a 12 000 ans. Il y a un mouvement de l’univers et dans 12 000 ce sera à nouveau Véga. C’est marrant. Et nous on est au milieu d’un cycle. C’est la première étoile à avoir été photographiée après le soleil. J’ai trouvé des tonnes de choses sur Véga à posteriori alors que ce mot a été trouvé comme ça par hasard. C’est aussi une étoile qui fait partie de la constellation de la Lyre, c’est drôle ça. L’instrument de musique d’Orphée qui charmait les animaux sauvages avec son instrument. Dans l’album, la chanson Amour city dit « nous parlerons aux animaux sauvages ». J’aime bien fonctionner comme ça, voir que les choses s’organiser d’elles-même. Avoir un certain flou autour des choses tout en pressentant une cohérence. Les interviews permettent de comprendre mon projet !
En fait on peut trouver l’ailleurs sur terre, comme à l’Hélice terrestre ?
C’est une bonne analyse. Il y a dans Fellini Roma l’idée de filmer Rome comme si les Romains étaient des extraterrestres. J’ai beaucoup voyagé avec ma compagne Anabelle pendant l’écriture du disque. Du coup quand tu reviens à Paris, tu te sens comme un touriste. Ton sens de l’observation s’aiguise. J’essaie de garder ça à l’esprit, voir les choses comme si on les voyait pour la première fois. Il y a une réflexion que j’aime beaucoup, de Tim Burton, qui remarque que quand ses acteurs portent un masque ou sontgrimés, ils s’expriment beaucoup plus naturellement. Parfois porter un masque ou endosser une autre personnalité peut nous révéler. Le masque révèle plus qu’il ne cache, paradoxalement.
Dans la chanson Amour city, justement, on évoque un danger: tout n’est donc pas rose, même en pop
illustration-par-ribotBien sûr. Je suis toujours partagé et sidéré par les gens qui veulent dominer les autres. C’est toujours difficile de savoir à quel niveau on est maître de nous-même. Je suis perturbé par cette notion de libre arbitre, jusqu’à où on peut rester indépendant. Tout nos sentiments sont-ils de nature chimique ? Y a-t-il une responsabilité de nos actes ? Tout ça pour revenir aux personnes néfastes qui utilisent les autres pour leur plaisir. Quand on voit le chef de rayon du supermarché qui engueule la caissière…dans n’importe quel domaine en fait. Moi, j’ai du mal à m’en faire une raison. Je suis toujours en colère contre ces choses là. Je supporte mal l’agressivité.
Il y a aussi le culte de la personnalité lié aux artistes ?
Dans ce métier ça existe. Je n’ai pas l’ambition de remplir des stades. Ça m’étonne toujours ce pouvoir et ça me gène toujours. Quand on sort de scène, même à un tout petit niveau les gens te regardent comme si tu avais inventé la poudre. Il y a une espèce d’aura… c’est étonnant. On fait aussi ce métier pour ça. Tous les métiers public renvoient à quelque chose d’étonnant. L’espèce humaine crée des dominants et des dominés et malheureusement on ne peut pas y échapper. Il y a des moments ou il faut diriger, mais c’est quelque que je n’aime pas. Pour Véga ça s’est mal terminé avec l’ingénieur du son qui lui voulait que je dirige, ce qui n’est pas dans ma nature. Il voulait qu’on s’engueule. Moi ça m’intéresse pas, j’ai juste envie d’avoir autour de moi des gens adultes et qu’on s’éclate. Discuter oui, mais pourquoi tomber dans le psychodrame un peu ado ou dans les amours névrotiques? On doit ressentir une forme de plaisir en se donnant l’impression de vivre les choses de manière très intense. Un peu rock’n’roll quoi. Mais ça, ce n’est pour moi. Le plus intéressant dans la vie c’est les relations, la discussion. Il en faut, je ne pourrais pas faire les choses dans mon coin.
Dans tout ces mondes dont tu parles, l’utopie reste importante non ?
Je suis plutôt de nature optimiste. Ce disque je l’ai voulu positif parce que j’ai plutôt envie de voir les choses du bon côté. Je vis une histoire d’amour chouette, j’ai voulu retranscrire ça. Naturellement ça se ressent. Peut-être que mon prochain disque sera beaucoup plus pessimiste. Celui-là je le voulais lumineux. J’ai une tendance à penser souvent à la mort et avoir des pensées plutôt glauques, je pense souvent à la dérision de la vie. J’ai voulu prendre le contre-pied de ça. Dans mon disque il y a aussi une mélancolie dans les harmonies, dans les paroles aussi. Dans Véga je dis « on ne vit que 5 minutes », mais au lieu de dire, « merde on ne vit que 5 minutes », je dis “profitons en, rien n’a d’importance”. Finalement on est des petites fourmis, on ne sait pas le sens de tout ça. Mais on ferait mieux de se dire que tout est possible plutôt que de se lamenter sur notre sort. Tout est possible, on vit peu de temps. C’est plus joli de dire tout ça en chanson, sinon ça paraît un peu basique.
J’ai envie de partager ça pendant les concerts, mais c’est tout. Je n’ai pas de fantasmes d’immortalité et encore moins de célébrité. Je ne serai jamais une star car je n’ai pas cette ambition. Madonna ou d’autres ont une ambition depuis tout petits. Je me demande, quand on voit la complexité de la machine humaine, les interconnexions chimiques et nerveuses, pourquoi il n’y a pas plus de fous! Comment tout ça tient… Pourquoi il n’y a pas de gens qui ont huit yeux….C’est une machine étonnante.
En tout cas le film Capricorn one, dans la tradition des films parano des 70’s dit le contraire. C’est la théorie de la conspiration..
J’avais à ce titre été surpris par tout le foin qu’on avait fait autour de Marion Cotillard. Tout ça parce qu’elle émettait un doute sur les attentats du 11 septembre. C’est incroyable comment tout le monde lui est tombé dessus. Elle disait qu’elle aimait bien toujours penser un peu un peu d’autres voies, ce qui est une manière ultra saine de résonner. Elle a été obligée de faire des excuses. C’est horrible, c’est dingue. J’ai vraiment été choqué par ça. J’aime bien les contres vérités, les théories du complot ça fait rire les gens.
On n’a pas parlé musique du coup !!! (Rires)
C’est difficile de parler musique stricto sensu, ou alors on donne dans le Guitares et claviers. Oui il y a les harmoniques, les machins. Savoir si je fais une neuvième. Ça m’éclate. Mais bon…l’intérêt de faire un album de musique c’est de raconter une histoire. Finalement la musique est presque secondaire. La musique me ramène à l’esprit et à l’optimisme. Pareil pour un film, je me dis qu’il y a autre chose. L’émotion de l’art ne va pas sans l’aspect scientifique. Toutes les choses se relient. On vit dans un monde où on essaie de diviser les choses. J’essaie d’expliquer ça à ma fille. L’école met les gens dans des cases. Il y a des tonnes de possibilités dont on ne nous parle pas car ça n’arrange pas la société elle même. Le coté Big brother est toujours sous-jacent. Les sciences sont poétiques. La cénesthésie me fascine, c’est une maladie qui fait que des connexions dans le cerveau se font de manières différentes. Par exemple Einstein ou Mozart, quand ils voyaient des chiffres, par exemple le trois, voyaient le jaune. Le huit leur faisait sentir l’odeur du gazon frais…Einstein voyait les équations en couleurs.
Dernière question. Comment gères-tu les critiques négatives et positives ?
C’est difficile. Une critique positive c’est agréable et à la fois c’est extrêmement gênant. Je lis rarement les chroniques. Même si c’est positif c’est souvent partiel. L’autre fois je suis allé voir Gonzales, que j’aime bien, et à la fin du spectacle où il fait une parodie de mauvaises chroniques. “Gonzales c’est un copieur, etc etc”…Ce qu’il dit est hyper drôle, c’est qu’à un moment le public lui demande « Qui a écrit ça? », alors il en rajoute dans la caricature. A la fin il dit, «je ne vous dirai pas qui s’est, heureusement personne ne lit Technikart ici». Je passe sur le moment où il déchire le Figaro magazine en direct, via un tour de magie!.Finalement je trouve ça pas mal d’avoir ce droit de réponse, en tant qu’artiste. On dit qu’il faut être au-dessus de ça, puis après tout… Une mauvaise critique dans Télérama peut casser l’artiste, l’équipe qu’il y a autour, et ça c’est très dérangeant.
Cela me fait penser au jour où quelqu’un m’a dit que CQ de Roman Coppola était nul, simplement parce qu’il avait lu une mauvaise critique dans les Inrocks…
Cela arrive souvent, une mauvaise chronique sans avoir rencontré la personne. Il faut savoir dans quelles conditions ont été réalisés les projets. Un disque c’est quelque chose de complexe, très vite on peut être mal entouré, mal conseillé.
Pour le deuxième album (La métamorphose de Caspar Dix, NDR), Beauvallet des Inrockuptibles avait détesté, il trouvait ça prétentieux et pédant alors que j’avais utilisé sciemment un vocabulaire un peu précieux avec des mots alambiqués pour traduire l’univers du conte. C’était d’ordre ludique. Au Canada c’est quelque chose qu’ils ont bien compris . S’il m’avait rencontré, JD Beauvallet se serait rendu compte du contraire.
A contrario, je me souviens que pour mon premier disque, j’ai été interviewé par Wilfied Paris de Chronicart. En arrivant il m’avait dit « oh la la ton album est double avec des remixes de Dyonisos, Katerine ». Il croyait à un coup commercial, alors que c’était sur un label indé, avec des gens que j’avais rencontré. Tout ça était naturel, le mec à eu un fantasme d’un calcul marketing. On a passé une heure, il m’a trouvé super sympa et finalement il a fait une super chronique. S’il ne m’avait pas rencontré sa chronique aurait été moins précise. Du coup il faut toujours rencontrer les personnes, au moins passer un coup de fil, replacer les choses dans leur contexte.
Je ne me sens pas un artiste unique. Du coup je n’ai pas de prétentions vis à vis de ma musique.
Julien Ribot // Vega // Ici d’ailleurs
http://www.myspace.com/julienribotmusic
2 commentaires
merci jed pour ce bel entreview
et effectivement pour citer guy skornik




ETRE DIEU
Décidément, toujours ds les bons plans, mr Deluxe ! Merci pour cette interview - et merci de citer Wertheimer “Popera cosmic” et Guy Skornik !!