JEROME ATTAL Une critique c’est comme un gant jeté, ça s’assume. Quelques jours après ma chronique en demi-teinte de son premier roman, L’amoureux en lambeaux, Jérôme Attal relève le gant et accepte un entretien. Il a choisi les armes : franchise, conviction, humour… Dos à dos, nous commençons à compter les pas. Face à face, il délivre un tir groupé d’arguments, d’aphorismes et de références bien senties. Les revolvers vides, on enchaîne « off the record » sur Bertrand Blier, Françoise Dorléac, Balthus… Rencontre avec Jérôme Attal, l’écrivain.
Ce roman était-il en gestation depuis de nombreuses années ?
JEROME ATTAL Non, je l’ai écrit très vite, motivé par les circonstances et l’événement. En fait, je n’ai pas vraiment choisi de faire ce livre. J’étais très amoureux d’une fille, une fille comme dans le roman et je ne comprenais pas pourquoi cette histoire devait s’arrêter. C’était assez viscéral, il fallait l’écrire. C’est aussi pour cela que j’ai mis les dates à la fin du roman ; je ne l’aurais pas écrit de la même façon, avant ou après. Et puis, c’est également un moyen de le situer par rapport à mon travail en général, à mes chansons.
Justement, pourquoi un roman quand, comme vous, on écrit d’habitude des chansons ? Y a-t-il des sujets que l’on réserve pour le livre, d’autres pour les albums ?
JEROME ATTAL
Pas vraiment. En fait, j’aime bien donner plusieurs constats. Je réserve la chanson à certaines choses mais ce n’est pas l’essentiel. Pour moi, la grande différence est que dans les chansons, je vois tout de suite ce qui cloche, je repère facilement le passage plus faible que les autres. Pour L’amoureux en lambeaux, c’était plus compliqué d’avoir une vue d’ensemble.
Le roman parle de musique et sur un très ironique. Vous écrivez même : « Ca ne sert à rien la musique (…) Et puis ça implique trop de gens qui n’y comprennent rien. »
Dans mon journal sur internet, je résume le milieu musical en disant qu’il s’agit « d’ une suite de malentendus avec une bande de malentendants. » C’est encore plus clair, non ? (rires). La sortie d’un disque implique beaucoup de gens, c’est l’aspect industriel, un peu comme dans le cinéma. On passe tellement de temps à chercher de l’argent, à convaincre, à s’expliquer. J’ai lu un livre d’entretien du peintre Francis Bacon avec Michel Archimbaud. Bacon y parle du cinéaste russe Einseinstein et explique qu’il s’était épuisé à trouver de l’argent, à négocier avec les autorités. C’est ce qui l’a tué, selon Bacon. Pourquoi ? Car c’est déjà un tel combat pour être content de ce que l’on fait. Alors s’il faut en plus passer son temps à convaincre… C’est très juste.
Mais le sujet du livre n’est pas le milieu de la musique, c’est simplement esquissé. Mon deuxième roman en parlera beaucoup plus.
Le sujet de L’amoureux en lambeaux est le chagrin d’amour. Classicisme…
Oui c’est ça. Je crois que cet aspect vous a plu, non ? J’ai lu votre critique qui commence bien mais ensuite ça se gâte pour moi (rires).
Sur l’écriture, j’ai un « désaccord », mais on y reviendra. Oui, je trouve courageux de donner sa vision d’un thème classique. C’est un risque.
C’est aussi l’un de mes thèmes de prédilection. J’aime beaucoup les artistes qui font toujours la même chose, qui recommencent, qui affinent. François Truffaut a dit que l’on peut consacrer toutes ses œuvres à deux ou trois thèmes qui nous préoccupent. J’espère que mon deuxième roman ressemblera au premier, avec des nuances, des variations.
Finalement, ce n’est pas le sujet qui change, c’est vous. Vous écrirez des choses différentes sur le chagrin d’amour dans 10 ans…
Peut-être, oui… Encore que… J’avais ce débat avec Serge Levaillant lors d’une interview sur France inter : il me disait à partir d’un certain âge, on ne peut plus avoir le regard que je porte dans le livre. Les filles ne rendent plus malade.
En même temps, pour les garçons d’une trentaine d’années, les histoires d’amour sont les seules « aventures » romanesques quasiment. Ce n’est pas une génération très engagée politiquement, elle n’a pas connu de guerre…
Oui, même si une histoire d’amour peut être une véritable guerre parfois ! Avec des stratégies, des stratégies qui échouent essentiellement (rires). Concernant la politique… Disons que le personnage de Simon donne sa vision dans le livre. Il va retrouver cette fille chez elle, allume la télé et dit « voilà, toutes les guerres, tous les drames, c’est à cause de toi ! ». C’est une vision apolitique, un peu marrante. Mais pas seulement…
La façon dont vos personnages vivent leurs histoires d’amour, c’est la façon dont ils vivent le monde entier. Tout passe à travers ce filtre.
Tout à fait, c’est leur rapport au monde. Le personnage de Thomas dit d’ailleurs « que c’est le seul travail ». Et je suis comme ça. Je suis plus stimulé par l’aventure amoureuse, que par une aventure amicale, professionnelle… Et puis le livre décrit aussi une sorte de chevalerie entre les garçons. Les personnages ont des principes, ils ne parlent pas d’une personne qui n’est pas là, par exemple. Thomas dit à une fille ; « Comment peux-tu dîner avec un mec qui dîne à côté de toi ! » Parce que, pour lui, c’est totalement impossible de manger à côté d’une fille dont il est amoureux. Alors, bien sur, ce n’est pas réaliste, mais si cela peut exister dans mon livre, je suis content.
Je me suis dit aussi que les deux personnages réalisaient qu’ils étaient à la fin d’un mode de vie, qu’ils n’allaient pas continuer comme ça.
Non, je crois qu’ils seront toujours ainsi, toujours malheureux. Ils préfèrent passer leur temps à le perdre. Ils ne sont pas dans la recherche de plaisir, pas dans la pornographie, dans le plaisir satisfait.
Dans le livre, les filles parviennent à vivre avec la réalité, elles composent avec. Alors que les garçons en sont incapables. Est-ce votre vision ?
C’est une façon gentille de dire les choses ! (Rires) La vérité, c’est que les filles s’en foutent ! Mais, surtout, c’est plus dur pour une fille. Voilà, la vérité. Une fille doit être dans la séduction, doit se positionner, elle est jugée sur les apparences en permanence. La vie me semble plus difficile pour une fille. Mais, en même temps, ce sont les filles qui me rendent la vie difficile. Alors…
Sur l’écriture, j’ai donc eu un problème…
Oui… (Rires).
Parce que j’ai été surpris. Surpris par une sorte d’emphase.
Quand j’entends ça, je me dis que j’ai loupé mon coup. Je n’ai absolument pas voulu être emphatique, absolument pas ! D’ailleurs, les phrases que vous citiez dans votre article ne sont pas emphatiques. C’est un style et je m’y reconnais, je le signe. J’ai avant tout fait quelque chose qui me plaisait. Je suis mon premier lecteur. Je n’ai pas voulu faire emphatique. Mais pas simple non plus, ni raconter à la première personne comme le font beaucoup de jeunes auteurs. J’avais vraiment envie d’un roman, avec son style, pas d’un récit.
Le vocabulaire m’a également paru exagéré.
Mais c’est aussi un roman sur le temps, d’où le choix d’un certain vocabulaire : déchiqueter, lambeaux… J’ai vu que vous aviez un problème avec le mot déchiqueter (rires). Une histoire d’amour permet de s’affranchir du temps. Je vais attendre quelqu’un que j’aime, le temps passera très vite par exemple… Etre amoureux, c’est privilégier un temps personnel par rapport au temps de tous. Quand on est amoureux, on se fout complètement de l’emploi du temps. Enfin… quand les couples ne durent pas.
Dans Ada ou L’ardeur de Vladimir Nabokov, vraiment l’un de mes livres préférés, j’essaie de lire le plus possible sur ce roman, cette idée du temps est très présente.
Les dialogues sont également particuliers. Surtout ces longues déclarations qui, selon moi, cassent un peu le rythme.
Il s’agit surtout de Simon, pas de tous les personnages. C’est sa façon de s’exprimer. Et c’est la première fois que je lis cette critique. Je suis plutôt content de mes dialogues, encore aujourd’hui. Par exemple, l’un de mes passages préférés est un dialogue (il ouvre le livre p.118 et lit.)
On dirait une discussion dans un film de la Nouvelle vague. Est-ce une période qui compte pour vous ?
Oui, on imagine bien Brialy et Belmondo discuter ainsi. C’est une époque que j’aime beaucoup. Depuis, le cinéma français rame un peu.
Que lisez-vous ?
Toujours la même chose, je lis et relis. Dostoïevski. Salinger, Nabokov, Duras. Virginia Woolf aussi, j’aime beaucoup Les Vagues. Beaucoup d’entretiens de peintres également.
Le livre parle de chagrin d’amour, que doit-on lire et écouter quand on passe par un chagrin d’amour ?
Lire Jérôme Attal, écouter Jérôme Attal. Le monde est assez cohérent, finalement (rires). Je lis toujours les mêmes choses de toute façon. En ce moment, j’écoute le dernier morceau de Rufus Wainwright. Dalida qui interprète « Avec le temps » aussi. Ce morceau superbe qui rencontre le destin de Dalida… Ma fiancée du moment et de toujours j’espère écoute des débilités rock. Comme les Fratellis. Je me suis tapé les Fratellis dix fois hier. Voilà, ça c’est de l’amour. Si on peut subir les Fratellis, c’est une preuve ultime.
La fin du livre reste assez mystérieuse. Etait-ce une volonté de ne pas donner de conclusion claire ?
Ce n’est pas une fin très calculée. En fait, je pense que dans cette histoire la fin a déjà eu lieu, dès le début. Le personnage est déjà mort, c’est un fantôme. Mais il ne choisit pas d’être dans l’ironie alors que l’on peut facilement tomber dans l’ironie, dans un personnage de séducteur.
Serait-ce la morale de l’histoire : ne pas être ironique ?
Peut-être… Non, à la fin, le personnage de Simon donne sa conclusion finalement. « On finit tous par aller se loger quelque part dans un trou qui s’appelle destin. (…) On ne peut pas se cacher derrière chaque instant comme parmi de hautes herbes. » On finit toujours par être avec quelqu’un. Il trouve triste que ce ne soit pas avec lui. Mais, voilà, c’est comme ça…
Paris, 18 mai 2007Photos par Louise




ETRE DIEU
Et paf ! je suis le premier à enfin poster un commentaire sur cette belle interview de mister Attal, l’écrivain. Mais j’espère que ça ne veut pas dire que je suis le seul à l’avoir lue. C’est la première fois que je viens sur Gonzai, dont j’ai appris l’existence hier en lisant le dernier Technikart. En tant que pigiste galérien et passionné d’écriture et de musique et d’écriture, votre approche gonzo stylée et sélective de la pop me parle. Bravo, c’est assez salutaire comme initiative. Je m’y retrouve, quoi ! D’ailleurs, si vous voulez me lire ou plutôt lire de qui je parle sur mon site, Parlhot, je vous invite à y faire un tour, il y a pas mal d’interview, de décryptages, de comptes rendus de concerts…
Bonne continuation
Amicalement
Sylvain Fesson
PS : un mot manque dans la troisième question de cette interview, « … et sur un TON très ironique… »