L’une des grandes tendances globalisantes de la blogosphère, à l’heure du 2.0, reste la tentation d’un monde sans aspérité. Fini le clair obscur, et la finesse des allusions. Un monde fait de sentences définitives, rempli de conclusions sensuelle et sans suite, faites de “un album à écouter le dimanche sous les couettes”, entrecoupées de phrases bateaux pour navires à la dérive.
Un amoncellement de clichés qui réduisent les visions à leur plus simple expression: de la nouveauté, de l’instant et du ressenti. Dans cet univers qui va vite, l’homme de lettre n’est qu’un chiffre, et Jean Fauque un illustre inconnu du grand public. Un homme de l’ombre qui pendant près de vingt a servi les autres, Alain Bashung entre autre, de ses textes forts, surréalistes, qui voient un aboutissement majeur sur Fantaisie Militaire, publié en 1998. Qui, lors du droit d’inventaire des prochaines années, se verra sans doute consacré album culte aux cotés de Présence Humaine de Houellebecq. Le Melody Nelson de la fin de siècle, rien de moins.
Jean Fauque est parolier de chanson française. Dit comme cela, c’est un peu court, vaguement réducteur, sobrement nonchalant.
treize-auroresJean Fauque sort un premier album solo, la cinquantaine passée. Histoire de dire qu’on peut survivre aux succès, et se réinventer, survivre à son talent, dépasser ses souvenirs. Que faire lorsqu’on est richissime et inconnu du plus grand nombre? Qu’on a publié parmi les plus beaux textes des vingt dernières années (Aucun Express, par Bashung, reste un sommet d’illusion fanée, et d’embarquement vers l’autre rive), et que tout le monde n’a d’yeux que pour les guitares qui s’étiolent…. Ne reste qu’à prendre la modernité à contre-pied, et publier un album intemporel, piano-voix, titubant entre jazz et classique. Entre Gershwin et Satie, pour le ton, sur des airs aériens au faciès noble. Du clair-obscur, justement, et Treize aurores donc, pour en finir avec les clichés.
Sortis du fond des tiroirs, douze textes (Ma jonque est jaune fut déja chanté par Marc Lavoine) mis en scène par Baptiste Trotignon, sur piano. La langueur des soirées pluvieuses, l’oeil rivé à la fenêtre et aucune envie d’en démordre. Un album, pardon du cliché, pour ceux qui ont préféré les ciels gris, les lendemains chantant, certes, mais avec un grain de nostalgie dans les cordes.
Je pourrais longtemps disséquer Treize aurores, et ses impressions de pureté narrées en chanson par un Jean Fauque à la voix intacte (tabagique, nicotinée, grave, gainsbourienne), aux odeurs de planche, les mots qui coulent sur le titre d’ouverture (En croisière, parfait pour le départ… mais lequel?) et le piano qui divague, lentement. Ce serait rapidement oublier que les belles histoires n’ont point besoin d’être décrites. Elles s’entendent d’elles-mêmes, et Jean Fauque confirme ici qu’un homme de l’ombre est toujours un homme de lumière.
De ce monde qui va vite, cherche ses “daily heros”, je retiens parfois l’instant d’un cliché, celui d’un homme chantant ses chansons comme au premier jour, se souciant peu des convenances, des tendances, et de ce futile besoin d’être à la mode.
Treize aurores ronge l’os, creuse l’échine, et parvient à me faire oublier l’été qui s’amorce, et la réalité d’un soleil qui brille trop fort.
http://www.myspace.com/jeanfauque




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