Un poncif publicitaire dit : “Si tu as la voiture, tu auras la femme”. En rock ça pourrait se traduire par : “Si tu as les hymnes, tu auras les stades”. Voilà, où en est Interpol. A la tête d’une impressionnante cargaison d’hymnes rock après trois albums, ces New-Yorkais jouent dans la cour des grands de l’industrie du disque. Ce soir, 21 novembre, dans un Zénith complet, j’éprouve un avant-goût de plaisir coupable.
Car contrairement au pote qui m’accompagne, si je suis dans la yaourtière du parc de la Villette ce n’est pas pour les beaux yeux de Blonde Redhead. Comme la majorité, je suis là pour Interpol.
Ça ne me paraît ni bizarre ni scandaleux que les “vétérans” ouvrent pour les “jeunots”. J’ai toujours eu un faible pour Interpol. Leur côté gang de jeunes types romantiques et vénères me refourguant tout ce que j’ai toujours aimé : l’efficacité cathartique d’un rock guitare-basse-batterie s’appuyant sur un leader charismatique, son chant, ses mots, ses amours dans le mur. L’amour des hymnes anxiogènes. Je les ai toujours défendu contre ceux qui n’y voyaient qu’un groupe de revival new-wave, qui les comparaient aux fiotteux d’Editors ou qui les jetaient au bûcher sans plus d’explications. Mais ce soir j’ai quelque peu déchanté.
Pourtant avec Interpol je sais à quoi m’en tenir. Derrière leur noirceur de (grande) surface et la sombre voix de Paul Banks, je sais qu’ils sont plus proches de U2 que de Joy Division.
Je sais que leur son n’est pas si fiévreux, si radical, si tranchant que leurs fulgurants aînés, qu’Our Love To Admire c’est du Joshua Tree en puissance, pas du Unknown Pleasure. A croire que c’est ça le problème : Interpol est un stadium band qui n’assume pas ce qu’il est devenu. Ils n’ont jamais été des bêtes de scène. Leur truc, à leurs débuts, c’était la distance, une tension. Pas grande chose, mais l’attitude minimale comme le refus de se donner en pâture à la foule. Et ça le faisait. Ça portait la férocité de leurs morceaux. Quelque chose de princier. Le groupe était là, chevillé à sa musique. Contre la foule. Il faisait ses concerts à l’image de ses disques : monolithiques, avec un milieu, un début, une fin. Ce soir on a vu que cette logique n’avait plus cours : la foule voulait des tubes, des “morceaux” d’Interpol et le groupe les lui a donnés comme si ça ne lui appartenait plus. Et c’est le cas. Le propre des hymnes c’est qu’ils vous échappent et vous mangent. Comme des ogres.
Ce soir, se reposant sur la mécanique pavlovienne de ses hymnes, Interpol avait l’air absent de ceux qui savent déjà comment ça va se passer, que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Slow Hands, Evil (repris en chœur dès l’intro), Heinrich Maneuver, Not Even Jail, tout cela déchaînait les passions. L’impression d’être à quelque chose de vaguement déshumanisant comme un concert de Bruel. En live, c’est le syndrome stadium rock qui s’abattait sur le groupe. Comme un golem. Une discrète prise d’otage les remplaçant un à un par des automates. Des businessmen. Et ils le savaient.. Et ils ne faisaient rien pour faire semblant. Il ne se pliaient pas à l’impératif d’acter comme le fait Editors (stadium rocker, soit, christian rocker, faut pas pousser). Presque insultant de voir le bassiste scruter la foule, faire les cent pas et enquiller clope sur clope comme s’il avait mieux à faire.
Le guitariste a beau se trémousser en front de scène comme un The Edge ayant découvert son point G, on voit que le groupe n’y est pas. Parce que l’industrie a le pouvoir, que ses canons sont rois et que ces quatre-là jouent le jeu. Ils auraient pu être The Killers ou Coldplay, ç’aurait été idem, le même déballage d’héroïsme rock bon marché. Qu’ils livrent quelques compositions un peu plus retorses (le coup d’épée dans l’eau de l’expérimental The Lighthouse) et un best-of de leur premier album en rappel qui ne changera rien à l’affaire. Au contraire, après une heure et demi de débâcle, écouter Untitled, Stella Was A Driver et PDA me fait d’autant plus ressentir l’ampleur du désastre. Ressentir qu’il est loin le temps de l’authenticité et des lendemains qui chantent. Comme si le groupe avait déjà sa jeunesse dans le rétro. Qu’il était vieux. Au bout de l’aventure.
Tout le contraire de Blonde Redhead. En première partie, Kazu Makino et les grisonnants frères Pace offrent une prestation propre, magique, luxuriante. Ça ne durera que trois quarts d’heure, juste le temps de recevoir deux morceaux de Misery Is A Butterfly et sept de 23, leur dernier en date, mais tout cela s’enchaîne avec une telle cohésion, un tel naturel, une si délicieuse sensation de crescendo… à la fin je suis ailleurs. Dans les déhanchements possédés de Kazu comme si je voyais enfin Charlotte Gainsbourg virer sexe et sortir de ses gonds, comme si j’étais dans le venin des quelques mots (”I love you less, now that I know you”) qui constituent le refrain de The Dress, dans son chant de sirène. Chaud et froid, féminin et masculin, caresse et gifle, érotisme et tristesse, désenchantement et onirisme, Apollon et Dionysos. A un moment un type dans public a fait cette remarque : “On dirait un peu la B.O. de Virgin Suicide.” Il avait mille fois raison. Mais un autre à un autre moment aurait pu citer Sonic Youth, Mylène Farmer, Radiohead…
Ce groupe a une griffe si personnelle, un son qui semble jaillir d’une source tellement profonde qu’ils m’ont vraiment touché alors que je les connais mal. J’ai retrouvé la musique affriolante de 23 (le seul Blonde Redhead que je possède). Une musique aux milles voiles, enivrante comme une fragrance et comme une femme qu’on ne connaît jamais vraiment. De ce concert il me reste une image en tête : les pochettes des derniers albums de ces deux groupes. Sur eux, elles en disent plus qu’un long discours. A Interpol le figuratif, les animaux empaillés, les dinosaures du musée Grévin. A Blonde Redhead le surréalisme, la tenniswoman aux mille pattes… et autant de cordes à son arc.




ETRE DIEU