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HOPE I DIE BEFORE I GET OLD Townshend par Mikaïloff

En marge du concert des Who à Paris le 6 juin, Gonzaï revient sur un épisode méconnu de la vie de Pete Townshend. Nous sommes à Londres. Hiver (...) suite

En marge du concert des Who à Paris le 6 juin, Gonzaï revient sur un épisode méconnu de la vie de Pete Townshend. Nous sommes à Londres. Hiver 1980…

Alors que je reviens, une fois de plus, hanter les rues de Soho, je parcours la devanture d’un kiosque. «AU BOUT DU ROULEAU !» titre le Melody Maker, ce matin, à propos de mon dernier album.

Je me fais la réflexion qu’un trentenaire n’est plus à sa place dans cette industrie. Je remonte mon col. Le froid est vif, à Londres, en hiver. Il serait donc préférable que l’alcool que je m’apprête à ingurgiter m’apporte un peu de réconfort. Ou qu’il m’aide au moins à rencontrer Dieu, à défaut de renouer avec l’inspiration. J’aurais aussi besoin d’un peu d’action. Une femme, une bagarre, feraient l’affaire. Je cherche un bar en particulier. Celui où travaille cette fille que j’ai rencontré la veille chez des amis. Elle ne m’a même pas reconnu. Ça m’a plu, j’ai ainsi pu lui parler normalement. Pendant la conversation, elle a glissé le nom de l’endroit où elle travaillait, peut-être intentionnellement, on verra bien.
Je sors de ma poche une flasque de Cognac et en avale une rasade pour me détendre et me réchauffer. Cela fait du bien. Je n’ai pas dormi après la partie que donnaient mes amis. Je suis rentré chez moi et j’ai veillé jusqu’à l’aube - bien que je ne me souvienne plus très bien de ce que j’ai fait…

Mais que se passe-t-il ? Voilà que je vole maintenant ?

Je n’ai pas vu à temps cette plaque de verglas, je décolle de quelques centimètres et atterrit lourdement dans une flaque boueuse. Je me relève et constate les dégâts. Mon pardessus est maculé de boue, déchiré, mais je n’ai rien de cassé. Je reprends donc aussitôt ma progression titubante. Malgré mon nom et mon prestige, je doute qu’un pub ne m’accueille dans cet état. Même le plus miteux des pubs de Soho.

J’aperçois des punks qui viennent dans ma direction. J’essaie de marcher droit et de me composer un visage impassible mais, en arrivant à ma hauteur, ils m’insultent et me couvrent de crachats. Je les entends dire que c’est une honte, tous ces vieux types qui vivent des aides sociales, et qui sont déjà bourrés à 11 h du matin. Ils s’en vont enfin. Au fond de moi, je les approuve. Je ne suis qu’un type usé, défoncé du soir au matin. Comment survivre à la chanson que j’ai écrite quinze plus tôt, celle où je dis que j’espère être mort avant de commencer à vieillir ?…

Trente-huit ans. Ce n’est pas si vieux, mais, en écrivant cette chanson, je me suis moi-même condamné.

Il ne reste plus de Cognac. J’entre dans une épicerie. J’achète une flasque de Jameson à un vieux Pakistanais. Il me tend la bouteille enveloppée dans un sachet de papier brun. Il ne semble pas très rassuré face à un ivrogne blanc d’un mètre quatre-vingt-dix. Et il n’a pas tort. Un rayon de soleil me réchauffe le visage tandis que j’avale la première gorgée de whiskey. Il serait bon de trouver le bar où travaille cette fille maintenant, de m’asseoir à côté d’elle, de lui parler et de me reposer un peu. Il y a seulement quelques années, je haïssais ce que je suis devenu : une vieille pop star fatiguée.

Par moment, le bruit de la rue s’interrompt. Tout devient silencieux pendant quelques instants. Et puis, quelque part, une main invisible relance le magnétophone avec la bande marquée : « Bruitage rue ». Je suis en sueur, ces moments silencieux, d’absolue solitude, sont effrayants. Mais les médecins ont déjà rendu leur verdict, et il est sans appel : « Avant d’avoir quarante ans, vous serez sourd… » C’est ennuyeux pour un musicien.

Je vomis. Je ne sais plus très bien quand je suis entré dans cette cour d’immeuble, ni depuis combien de temps je suis assis sur ces marches. Oui, je dois retrouver le nom du bar où travaille cette fille. Elle est diaboliquement excitante. Elle n’a cessé d’évoquer l’acte sexuel - sous toutes ses formes - pendant la conversation. Très subtilement. Et tout ce que je désire maintenant, c’est la revoir. J’ai des cadeaux pour elle, si je la retrouve : des boulettes d’opium, de la coke, et même un peu d’héro très pure.

Tout en faisant l’inventaire de mes poches, je réalise soudain que ce sont des drogues de vieux.

Mon portable ne cesse de sonner, c’est exaspérant. Je le jette dans une poubelle de l’immeuble, me redresse, et me dirige vers la rue. Il me semble que je dégage maintenant une odeur un peu écœurante. Je me mets à fredonner : «I hope, I die, before I get old…» J’aurais voulu éviter de me voir comme ça.

J’ai oublié le reste des paroles. Ça n’a aucune importance, ce n’était qu’une chanson stupide pour adolescents frustrés. Aujourd’hui, je peux faire beaucoup mieux. Ou aussi bien. Enfin, je peux encore le faire… Désormais, j’ai la technique, l’expérience, je suis capable de donner de la profondeur à mon travail. L’enseignement de Meher Baba m’a aidé aussi. Certes, Meher Baba n’est pas au courant pour mes diverses addictions… Ou il s’en fout. Meher Baba est si compréhensif avec les pop-stars milliardaires.

Pour quelle raison, après tout, n’écrirais-je pas mieux qu’un gosse inculte de l’East-End ? Pour quelle raison, aucune pop star n’est-elle parvenue à rester inspirée, passé 25 ans ? J’en ai aujourd’hui trente-huit. Merde ! Je marche en murmurant des paroles incompréhensibles. Je lève de temps en temps la tête pour déchiffrer les enseignes des pubs. Je m’arrête devant une façade. C’est ici.

J’entre. Je fonce vers le comptoir. Elle est là. Dans son tee-shirt moulant. Superbe.

Elle me voit, vient à ma rencontre, mais m’accueille assez froidement. Je ne comprends pas pourquoi. Elle semble examiner mon accoutrement. Oui, c’est le même que la veille. Elle se demande comment on peut à ce point dévaster un pardessus de chez Norton & Sons en moins de 12 heures ? Il est couvert de taches douteuses et de brûlures de cigarettes. Et puis, il y a aussi cette drôle d’odeur. Mes chaussures sont maculés d’éléments qu’il vaut mieux ne pas trop chercher à préciser. C’est répugnant, quoi.
Sans m’en rendre compte, je suis devenu un peu trop pressant. D’un ton ferme, elle me demande de cesser de la coller. Elle devient nerveuse. Elle ne reconnaît pas le type amusant d’hier soir, qui prenait toutes ces drogues de hippie, et qu’elle a vaguement chauffé. Elle me demande de partir. «De toute façon, ajoute-t-elle, ici, on ne sert pas les types dans ton état. Casse-toi, connard !»

Mais je ne veux pas en démordre. Je veux repartir avec elle. Sauter dans un taxi et aller prendre un bain au champagne dans mon hôtel particulier, à Covent Garden. Où est le problème ? Je la prends par le bras et tente de l’entraîner vers la sortie. Cette conne se met à hurler. C’est dans ces moments là que vous savez si vous êtes dans votre jour de chance ou pas. Deux ou trois costauds surgissent de l’arrière-salle. Ils entreprennent de me mettre une rouste dans les règles de l’art. Pour le principe. Quoi de plus normal ?

Mais, comme si cela ça ne suffisait pas, un type se lève et sort un énorme Nikon d’une sacoche. Un truc de pro. Il s’approche. Oui, c’est bien ce que je craignais : un paparazzi.
Probablement qu’il connaît le nom de la fille hystérique en train de gueuler. Ainsi que celui du poivrot étalé dans une marre de sang. Oui, je lui fais confiance, pour ça !
Le flash crépite.

C’est grandiose ! Ce salopard doit déjà être en train d’imaginer le titre du Sun, demain : «UNE EX-POP STAR DES ANNEES 1970 TENTE DE VIOLER LA FILLE DE SON BASSISTE DANS UN BAR DE SOHO. PHOTOS EXCLUSIVES DE L’AGRESSION PAGES 2 ET 3.»

Les enfoirés ! Je ne fais même plus la une.

***

Pierre Mikaïloff //Remix d’un extrait de Some Clichés, une enquête sur la disparition du rock’n’roll // Mai 2007/ Editions L’Harmattan

Ce texte sera lu par l’auteur le jeudi 14 juin à l’OPA Bastille. Entrée libre, 9 rue Biscornet, M° Bastille, 20 heures. Pr. Inlassable mixera sur les lectures de Maylis de Kerangal, Arnaud Labelle-Rojoux, Jez et Pierre Mikailoff. Standard Flower Bomb sera en concert.

Soirée à l’initiative de WWW.SOUSLALIGNE.COM

13 commentaires

Franchement palpitant ce bref récit, ce sont ces fameuses histoires, ces fameux pans de vie,peut-être plus important que la vie elle-même,ceux que nous évoquons tous nous même, une clope au bec, un verre de whiskey ou de rhum selon les goûts et quoi qu’on puisse en penser, ces drogues de hippies sont surement les meilleures…

Commentaire par DouD, le Lundi 4 juin 2007 à 14:38

j’ai juste fait une connerie : y’avait pas de portable en 1980 !!!

Commentaire par Pierre M, le Lundi 4 juin 2007 à 14:44

enfin, je crois…

Commentaire par Pierre M, le Lundi 4 juin 2007 à 14:44

Pierre,

Il est évident que tu savais qu’il n’y avait pas de portable dans les 80′, et c’est justement pour cela que tu l’as écrit. Pierre, autant dire à nos lecteurs que c’était un ultime geste punk non?!

Commentaire par Bester Langs, le Lundi 4 juin 2007 à 17:55

DouD = Drogue = DouD

Commentaire par Bester Langs, le Lundi 4 juin 2007 à 17:55

ces détails historiques (drogues, portables…) sont toujours excessivement délicats, j’en conviens.

Commentaire par Pierre M, le Lundi 4 juin 2007 à 18:29

en 1980, il devait bien y avoir de gros apareils à peine plus petit qu’une poubelle… une cabine téléphonique quoi.

Commentaire par Little Johnny Jet, le Lundi 4 juin 2007 à 21:48

La pochette d’Empty Glass hante ce chouette texte. Je me trompe ?

Commentaire par Syd Charlus, le Lundi 4 juin 2007 à 2:26

Oh tu sais moi j’ai juste pris une photo sur google, allumé photoshop, brulé une cigarette et fait du détourage sauvage.. Alors après les noms d’albums, la culture….

Commentaire par Bester Langs, le Lundi 4 juin 2007 à 8:01

il s’agit bien de cette pochette, Syd, mais j’avais orienté Bester vers une photo avec l’Union jack, pour montrer un Townshend teeenager. quand à la bande-son, tu auras aussi deviné que la seule convenable est Rough Boys, sur ce même album.
dans le même genre, j’adore la photo de Death of a Ladie’s Man, le Cohen produit par Spector. Un idéal de vie, non ?

Commentaire par Pierre M, le Lundi 4 juin 2007 à 9:04

Oui superbe pochette en effet, dans mon souvenir, le regard triste de l’une des brunes est parfait.
Rough boys, c’est sur. Du pur Townsend. Putain, on va trouver une vidéo sur You tube, non ? je cherche.

Commentaire par Syd Charlus, le Lundi 4 juin 2007 à 13:17

les deux filles de la pochette ont cependant d’horribles “ondulations” typiquement 80’s qui ont un peu… mal vieilli. d’ailleurs, ça ne s’appelle sûrement pas des “ondulations”.

Commentaire par Pierre M, le Lundi 4 juin 2007 à 13:20

Un rapport avec les ondulations téléphoniques des portables 80′ Pierre?

Commentaire par Bester Langs, le Lundi 4 juin 2007 à 23:56

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