16 septembre. 15h. Le 19e album studio de Gérard Manset est sorti hier. Dois-je préciser « studio » ? Manset n’a jamais fait de scène. L’ayant donc enfin reçu et écouté, je peux rencontrer l’auteur. Dois-je préciser « compositeur, interprète, producteur, photographe » ? Manset est Dieu et Dieu est autonome, autodidacte, omniscient.
L’interview était prévue à l’hôtel Raphaël, «un endroit stupidement grandiose, m’avait lâché l’attachée de presse. Mais bon vous connaissez Manset». Oui et son goût immodéré pour ne pas dire obsessionnel du calme, du silence, du retrait. Dois-je préciser qu’à l’instar de Thomas Pynchon, Manset est un des rares artistes de la modernité à avoir réussi à échapper aux écrans de contrôle médiatiques ? Dois-je préciser que du coup c’est comme s’il paraissait en dehors de toute modernité, comme s’il avait mis le pied sur la lune, comme si ses disques semblaient tomber du ciel comme des monolithes.
L’interview était donc prévue à l’hôtel Raphaël. Dois-je préciser «comme le nom du jeune auteur-compositeur-interprète à qui Manset a fourni quelques textes dont le très beau Etre Rimbaud ?» Mais au dernier moment, coup de fil. C’est finalement à l’hôtel François 1er, toujours dans le 8e, que je rencontrerai Manset.
16 septembre. 15h donc. L’hôtel est baroque à souhait. Hors du temps. J’attends dans le hall. A l’étage, dans sa chambre, Manset finit une interview. Le journaliste sort enfin et passe devant moi avec cet air pressé-hautain du type qui n’a pas obtenu ce qu’il voulait. Dois-je préciser qu’il s’agit sûrement d’un type des Inrocks ? Et voilà Manset. Furtive poignée de main. Nous empruntons un dédale de murs tapis de moquette rouge carmin et nous voilà enfin « in da place » pour parler de Manitoba ne répond plus. Et plus si affinités. Et affinités il y eu. Car dois-je le préciser ? Manitoba marque ma troisième rencontre avec le « maître ». Troisième leçon ? En quelque sorte oui. C’est qu’on apprend beaucoup en compagnie de Manset. On apprend à le connaître. A se connaître. On voyage aussi, comme lorsqu’on écoute sa musique. Quand j’écoute certains de ses morceaux (je pense, de tête, à Quand on perd un ami, C’est un parc, Amis, Dans un jardin que je sais, Le jardin des délices…), je suis face à mon cœur, ce qu’il en est, ce qu’il en reste, ce qu’il aspire. Je suis comme convoqué à ma mise en bière ou à ma renaissance. Bloqué, saisi, je ne peux qu’écouter, me laisser faire. Traversé par cette austérité, cette magie.
Tout cela me rappelle une chanson de Morrissey, Come Back To Camden sur You Are The Quarry. Morrissey y parle de son immanente solitude, de son cœur et lui, de son désespoir et lui, de son corps et de son esprit emplissant toute chose.
Tranquillement installé dans la chambre d’hôtel baroque que son éternelle maison de disques EMI a pris soin de lui réserver non loin de son éternel 16e arrondissement, Manset joue toutes les 5 minutes avec son téléphone portable. Il tente de discuter d’un truc qui semble de la plus haute importance. Il s’agira en fait de pouvoir recevoir la version définitive de la publicité Manitoba pour la presse écrite. Et il finira par l’avoir entre les mains avant la fin de l’entretien. Manset galère à trouver du réseau avec son portable. Manset galère à se faire servir les pâtisseries qu’il avait commandées au room service. « J’avais dis des pâtisseries et ça ce n’est pas des pâtisseries, c’est des viennoiseries. Ah, le room service est fermé ? Je n’avais pas vu. J’espère que l’eau est bouillante. J’avais demandé de l’eau bouillante pour mon thé. » Et malgré toutes ces perturbations qui l’aident à reprendre ses esprits, tout en mordant dans ses toast beurrés, Manset répond à mes questions.
Bonjour. J’ai l’impression que Manitoba est une sorte d’Obok bis, un album de chansons assez simples, terreuses, folky. Que ce n’est pas un album en réaction au précédent. Vous êtes d’accord avec ça ?
Oui, c’est toujours le même album qui continue. Tout auteur digne de ce nom écrit toujours la même chose. Brahms c’est Brahms de A à Z. Moi je suis dans mon trip.
Oui, mais parfois vous changez de parti pris musical. Celui d’Obok n’était par exemple pas le même que celui du Langage Oublié.
D’accord, là je comprends mieux la question. C’est-à-dire qu’après Le Langage Oublié on a commencé à me reparler de scène, c’est toujours le truc récurrent, j’y songeais moi-même et je me suis dis que j’en avais un peu marre des longs morceaux sophistiqués, de cette sorte de guimauve sirupeuse, alambiquée. Même si ce disque a bien vendu, j’ai commencé à comprendre que les gens n’étaient plus du tout dans ce wagon-là.
Vous pensez aux gens ?
Dans mon matériel j’ai des choses de toute nature, du complètement barré comme Comme un lego ou du sentimentalement évident comme Veux-tu ? Après Le langage Oublié je me suis donc dit que cette époque était terminée, que les gens avaient besoin de choses presque brutes. Alors dans Obok je n’ai pas mis que des choses brutes mais il y avait des textes comme Fauvette. Et avec ce genre de textes on est dans le concret.
Là ce qui m’étonne c’est de vous entendre dire que vous vous préoccupez de ce que les gens veulent.
Le mot « veulent » est déplacé. Disons que je pense à ce qui pourrait les toucher dans ce que j’ai, à ce qui pourrait servir à quelque chose. Ça ne sert plus à rien d’être inintelligible. Il faut être intelligible. Je dois donc sortir mes morceaux les plus intelligibles : moins d’accords, moins de renversements, moins de constructions bordéliques. Dans Manitoba, j’ai encore un morceau qui a failli virer tordu mais je l’en ai empêché.
De quel morceau s’agit-il ?
G. MansetGenre humain. Il y a 3 changements de tonalités, 3 clefs différentes, mais le morceau fait 6 minutes. Il y a 3 ans il en aurait peut-être fait 8. Il y a 10 ans il en aurait peut-être fait 10. J’essaie de ramasser les choses. Parce que c’est fini les trucs à rallonge. Aujourd’hui Chateaubriand n’écrirais plus les Mémoires d’outre-tombe, il ferait un petit pamphlet de 50 pages et basta.
Il n’empêche, Manitoba démarre avec les 8 minutes 18 de Comme un lego…
Oui, je garde toujours un ou deux morceaux très longs. Après Comme un lego a peut-être la grâce qui fait qu’on ne voit pas le temps passer. Sur Le Langage Oublié il y a 4 ans, il y avait Le langage oublié qui est un très beau morceau mais qui est interminable ! L’écriture est complexe, l’instrumentation compliquée ! J’ai encore des titres comme ça en chantier. J’en ai un absolument splendide, je ne vais pas donner le titre parce que ça me ferait trop de peine, mais voilà ça fait 8-10 ans que je me le traîne.
Une chose m’a étonnée sur ce disque : à l’époque du Langage Oublié vous disiez avoir tiré un trait sur l’exotisme en chanson. Or là, que retrouve-t-on ? Une ode à l’Amazonie, des chœurs gospel très vahinés, des nappes de claviers tropicales…
Je dois transpirer l’exotisme sans le vouloir. Tant mieux. Enfin tant mieux, je ne sais pas.
Un morceau comme Aux fontaines j’ai bu illustre bien votre envie de privilégier les morceaux plus directs. Il est très récréatif au point que le texte disparaît presque dans son immédiateté mélodique…
Oui, c’est vrai que c’est une sorte de petite tournerie, voilà.
D’ailleurs je n’ai pas trop compris de quoi parlait le morceau…
Ah pourtant j’ai l’impression que le texte est d’une clarté élémentaire. Donc même quand je dis des choses éminemment simples on ne comprend pas, c’est miraculeux.
Le seul sens que j’y vois est sexuel…
Il peut l’être mais ce n’est pas que ça, c’est plus universel que ça. (Il prend le livret, lit le texte en question: « Maintenant j’irai voir / Aux fontaines j’ai bu / Flaques roses ou noires / Etrange Malibu (…) Maintenant j’irai prendre / Du bout des lèvres / Sorte de scolopendre / Qui vous donne la fièvre. » Oui, oui, oui, je retire ce que j’ai dit. Ce n’est pas aussi clair que ce que je croyais. J’ai dû retirer des vers, comme à chaque fois que j’ai fini un texte.
J’ai l’impression que Manotiba est un disque qui parle beaucoup d’amour entre les hommes et les femmes, plus que vos précédents disques…
Je crois avoir toujours beaucoup parlé de femmes ou de filles dans mes albums. Vous dites peut-être ça en référence au morceau Quand une femme.
Non je pense plutôt à Dans un jardin que je sais , Genre humain et Le pavillon des Buzenval. Là vous ne parlez pas d’une femme dans l’absolu, c’est plus explicite, plus incarné. On a l’impression que vous revenez sur des histoires d’amours…
Oui, les années passant on a des souvenirs et voilà, aujourd’hui ça a plus de saveur d’y repenser et de les évoquer.
On repense à l’amant qu’on a été ?
Oui, on pense à l’amant qu’on a été. Et peut-être que je commence à être suffisamment sage pour pouvoir parler de l’espèce féminine. Oui, une sorte de sagesse. Je vois tout ça à très grande distance. Je compatis. Mais je crois que je compatissais aussi avant ! Le langage oublié n’est pas différent. Il serait dans Manitoba ce serait la même chose.
Néanmoins Manitoba semble moins « râleur » que vos précédents disques, comme si la compassion avait encore gagné du terrain et tout recouvert ou presque.
On m’a dit la même chose. Je ne me l’explique pas. C’est peut-être dû aux violons. Je ne les avais pas dans Obok, ce qui le rendait plus abrupte. Parce que sinon dans Obok il y a Jardin des délices qui est d’une compassion semblable.
Oui mais Jardin des délices parle du monde… A la différence de celle d’Obok et du Langage Oublié la compassion de Manitoba semble plus parler d’amour et moins du monde. En fait j’ai tout bêtement l’impression que Manitoba est un disque très autobiographique, que vous y montrer votre vrai visage : Gérard, l’homme.
GÉRARD MANSET Non, on m’a déjà fait cette remarque, ça m’avait interrogé. Mais étant au cœur du truc, je peux sincèrement dire que 99 % de cette impression vient de deux choses. Primo, du traitement musical. Dans Obok j’avais un batteur de 25 ans et je voulais qu’il frappe de manière monolithique, sans nuance. Donc j’ai tout construit autour. Or pour Manitoba j’ai eu Claude Salmiéri, un batteur plus professionnel et plus proche de ma génération qui a joué très finement, avec beaucoup de nuances. Parce qu’en fait à l’origine je voulais presque faire un album jazz. Je voulais des chabadas, des cymbales, des balais, des frottis. C’est pour ça qu’il n’y a pas deux mesures pareilles sur Manitoba, que la musique danse un peu. Et comme en plus de ça j’ai 4 titres avec des cordes, forcément tout ça donne, indépendamment du côté désuet, une sorte de sensibilité moins abrupte.
Je comprends. Mais on peut voir tout ça comme les manifestations d’un propos plus intime, autobiographique. Je pense au dernier morceau de Manitoba, Dans mon berceau j’entends. Pour moi ce n’est pas anodin de finir là-dessus. Parce que pour moi ce morceau c’est clairement « l’origine de votre monde », l’émerveillement primitif du poète dans son jus : Manset, l’enfant.
Je ne sais pas, je ne me rends pas bien compte… L’ordre des titres c’est très compliqué. J’en suis très content sur Manitoba. Je commence à avoir des réactions et elles sont dithyrambiques. Surtout des gens de mon âge parce qu’ils sont plus dans l’histoire. Oui, ceux de ma génération semblent enfin baigner dans l’apothéose qu’ils attendaient. Pour eux j’ai même l’impression que c’est le meilleur album que j’ai fait ! Alors que les plus jeunes ont quelques réserves.
Les plus jeunes dont je fais partie sont peut-être plus sensibles aux longs morceaux baroques de votre jeunesse qu’à vos nouveaux morceaux plus folk d’aujourd’hui. Moi, par exemple, j’ai tendance à préférer Le Langage Oublié à Obok et Manitoba.
Ah, ça c’est rare. Mais c’est vrai que j’ai beaucoup vendu avec Le Langage Oublié…
Combien ?
50 000. C’est ce que vend Christophe aujourd’hui. J’exagère un peu mais à peine. Rien que de présenter son album au journal de 20h, je ne vais pas dire que ça vous en fait vendre 20 % en plus, mais l’impact est énorme. Aujourd’hui pour ça la télé est hyper importante ! Même pour Alain. S’il n’avait pas fait les quelques télés qu’il a faites, je ne sais pas s’il aurait autant vendu avec Bleu Pétrole. Il a fait Nagui ! Taratata ! Très belle émission. Qu’aurait-il vendu sans Taratata, sans la tournée ? Donc voilà. Mais avec Obok j’ai encore plus vendu plus qu’avec Le Langage Oublié. Obok a eu l’unanimité. C’est pour ça que je dis que c’est très rare les gens qui ont préféré Le Langage Oublié. En fait avec Le Langage Oublié c’est comme s’ils avaient redécouvert qu’il existait un auteur-compositeur inouï, inattendu, atypique, mais qu’ils étaient un peu frustrés de ne rien comprendre. J’exagère un peu mais il y a de ça. C’était trop baroque. Et puis là boum, avec Obok le truc est devenu limpide. Obok, c’était du rock basic. Manitoba c’est la même chose. Seules les cordes font la différence. Avec elles d’un coup on voit Aznavour, quelqu’un comme ça.
Un Manset plus fragile, plus humain…
J’ai toujours peur… Comme je suis au centre de tout et que je maîtrise tout, c’est compliqué mes trucs parce que le moindre détail peut faire basculer l’édifice. Ce n’est pas le cas des autres chanteurs qui avancent à l’aveugle parce qu’ils sont pieds et poings liés avec tel arrangeur, tel preneur de son, tel ingénieur, tel studio…
Vous c’est la prise de tête permanente…
C’est ça, la prise de tête permanente. Parce que je peux jouer de tous les leviers ! C’est comme si j’étais aux commandes d’un 747 et que je pouvais appuyer sur n’importe quel bouton et ça monte, ça descend. Prenons Genre humain. J’allais dire : ce titre je ne peux pas le faire si je n’ai pas les cordes. C’est les cordes qui font le sirop qui font exister cette histoire, c’est les cordes qui font qu’on est dans le rêve à moitié éveillé. Mais j’allais dire aussi : ce titre je pourrais très bien le faire sans les cordes. Je serais Dylan, je le ferais sans les cordes. Et si je le fais sans les cordes ça veut dire qu’il me faut d’autres musiciens. Et ça veut dire que la session est beaucoup plus à risque parce que là on va entendre les fragilités. C’est casse-gueule. Mais voilà, je serais sur scène, je n’hésiterais pas à faire sans. Mais je suis en studio, et on n’est plus dans les années 70, on est dans le numérique et rien ne sonne aujourd’hui, alors je balise. Oui, c’est une histoire de balisage. De crainte permanente. Alors je sécurise le truc avec des oreillers, des plumes, une sorte de sirop qui va m’assurer la stabilité finale de l’ensemble. Mais c’est vrai que j’aimerais bien faire autrement. Si j’avais les studios, si j’allais à Londres, si j’avais les musiciens qu’il fallait, si je passais beaucoup de temps, mais je ne passe jamais beaucoup de temps en studio.
Vous pourriez vous éterniser en studio ?
Oui, j’ai les budgets mais je suis trop dans l’inspiration à l’état brut, j’ai besoin que ça se fasse tout de suite dans une sorte de coït immédiat. Je n’ai jamais refait un titre. Donc il faut qu’il sonne tout de suite. C’est très compliqué. La réalité, s’il y a un prochain album, c’est qu’il faudrait peut-être que j’ai un producteur. Mais il y a deux problèmes à ça. Primo, il faudrait que je change mes conditions contractuelles. Deuxio, je n’ai confiance en aucun producteur. Quand je vois le dernier Julien Clerc, je n’ai pas envie d’avoir un album produit par un quelconque Benjamin Biolay. Pour moi sa production ne va pas assez loin. Et je lis que tout le monde a l’air d’aimer ça. C’est une histoire de fossé générationnel, mais voilà dans la musique actuelle, il y a un côté bancal qui me dérange.
Justement, c’est sans doute à ce fossé générationnel qui en même temps nous unit et nous sépare, mais sur Manitoba j’ai eu du mal à me faire à certains choix de production comme, par exemple, ces chœurs gospels sur Comme un lego. Pour moi, ils sont kitsch et alourdissent le morceau.
Ah, moi je voulais un vrai gospel américain. Mais oui, c’est peut-être une histoire de génération parce que la majorité des gens aurait tendance à préférer ma version à celle d’Alain.
Ah oui ? Moi je préfère sa version, musicalement plus sobre, plus nue.
Vocalement, elle diffère aussi de ma version. Alain a une voix magistrale, un timbre émouvant, et son phrasé est plus moderne que le mien. Moi j’ai un phrasé désuet, je dis les « e », ce qui fait chier tout le monde. J’allais dire : comme Cabrel. C’est vrai mais Cabrel vend mieux que moi. Alain, lui, a un phrasé brut de décoffrage. On rejoint donc ce côté bancal que je décris dans la musique actuelle. Aujourd’hui les jeunes chantent un peu n’importe comment. Même quand ils chantent bien ils s’arrangent pour chanter mal. Pour moi c’est une anomalie critiquable. Et Alain est dans ce registre. C’est-à-dire qu’il ne réfléchit pas trop.
Dernièrement je l’ai vu sur scène et j’ai été sidéré par ses appuis vocaux à la fois totalement improbables et totalement géniaux.
Voilà. Donc c’est peut-être ça que les gens voudraient que je fasse. D’ailleurs, moi, en tant que producteur, me voyant de l’extérieur, si j’avais à critiquer Manset sur la manière dont il peaufine ses albums, ce que je dirais c’est qu’on aimerait qu’il y ait de temps en temps des fragilités, des cassages de gueules, des trucs inattendus…
Des accidents.
Voilà, des accidents ! Et non, tout est pratiquement lisse.
Vous n’arrivez pas à vous laisser aller aux accidents ?
Je n’aime pas. Parce que j’entends. Je pense que la différence avec les autres c’est qu’ils n’entendent pas. Alain n’entend pas. Quand il a un cassage de gueule il ne l’entend pas.
C’est un atout, non ?
Ah, je ne sais pas. Si c’est un atout c’est parce qu’on est dans une époque où, pour une question de démagogie, les gens veulent la fragilité. Ils veulent se sentir proches. C’est pour ça qu’ils ont aimé Gainsbourg. Ils voulaient un artiste fragile.
Ils voulaient Gainsbarre.
Voilà, le côté proche du pékin moyen. Moi je ne suis pas dans ce registre-là, j’essaie de toucher au magistère. Encore une fois, moi mes maîtres c’est Poussin, c’est Zola, c’est Hugo, des gens qui font chier tout le monde. Moi c’est ça. Mais c’est aussi Springsteen. Comme Obok j’ai enregistré Manitoba dans les conditions du live. Et si ce disque était en anglais, imaginons qu’il le soit, à mon avis il n’y a pas de problème ce serait au moins du Springsteen.
Vous avez envie d’écrire en anglais ?
Peut-être que je le ferai parce qu’on en a un peu marre de faire des trucs que seuls les germanopratins comprennent. Dernièrement en voyant Springsteen en concert je me suis dit qu’il n’y avait que le rock qui valait le coup. Et que j’ai du matériel comme ça, net, carré, simple. Il faut prendre les musiciens adéquats et ça tombe bien, j’ai un ami de longue date qui serait parfait pour ça. D’ailleurs ça fait longtemps qu’on ne s’est pas revu. Oui, comme le rock pur et dur est très codé il faudrait que je change un peu mes habitudes. Par exemple il ne faudrait pas que j’arrange et que je produise ce disque moi-même. Mais sinon je pourrais le faire. J’ai les titres universels qui s’y prêtent et je suis le seul à pouvoir le faire en français.
Si ce disque sort il ira de paire avec de la scène ?
Pourquoi pas ?
La rumeur va replaner ?
La rumeur va replaner parce que maintenant il faudrait absolument que je passe à l’acte avant d’envisager continuer à faire de la musique.
Ce passage à l’acte vous semble possible ? Je veux dire : après tout ce temps passé sans vous confronter directement au public, tout ça ne risque-t-il pas d’être trop violent pour vous ? Trop violent et trop décevant pour vous comme pour votre public qui s’est construit l’image d’un Manset distant, abstrait, fantasmatique ?
Non, je suis peut-être complètement dans le délire, mais j’ai l’impression que je peux facilement passer de l’un à l’autre. La difficulté vient plutôt d’une histoire d’âge, de fatigue, de lassitude. Et du fait que je m’interroge trop sur l’utilité de tout ça.
Quand même : je repense au retour scénique de Polnareff. Pour lui ça a été dur et chargé émotionnellement. Quelque part, en revenant ainsi, il faisait face à son mythe et au risque de le casser. Mais lui avait déjà fait de la scène. Or vous c’est pire, vous n’en avez jamais fait. L’idée d’en faire a donc, je trouve, quelque chose de « suicidaire ».
Non, mon seul problème c’est mon problème avec le public. Je ne sais pas si la plupart des artistes ont un ego démesuré, mais ils ont un ego et ils sont très heureux d’être sur scène. Or moi mon problème c’est que je n’ai vraiment pas envie de jouer ce rôle-là. J’adore faire de la musique, j’aime beaucoup chanter, je peux passer 24h dans un studio à refaire un mix des milliers de fois sans voir le temps passer, mais me retrouver sur scène avec cette rangée, j’allais dire de légumes, ce n’est pas péjoratif, mais cette rangée de gens neutres et inertes devant moi, non, il ne faut pas que je vois ça. Je suis très dérangé par ça.
Mais je sens que ça vous tente. Je vous sens avide de nouveauté, je me trompe ?
Non, je suis effectivement avide de nouveauté. Mais tenter cette expérience scénique en France ne m’amuserait pas trop. D’un autre côté à l’étranger personne ne parle français, donc je suis un peu mitigé. Il faudrait que je ne me pose pas la question.
Il faudrait vous lobotomiser une part du cerveau !
Me lobotomiser une part du cerveau, c’est exactement ça. « Gérard, tu t’assoies là, on viendra te chercher quand ce sera l’heure. » C’est ce qu’il se passe pour tout le monde ! A part des pirouetteurs comme Claude François, beaucoup d’artistes de talent sont dans cette faculté d’abandon. Il y a un moment, il faut les diriger comme des enfants dans une sorte de colin-maillard. Or moi je suis seul, indépendant, donc c’est beaucoup plus problématique. Je n’ai pas trouvé la personne en qui j’aurais assez confiance pour être pris par la main. Et même si cette personne existait, ça ne marcherait pas parce que je ne suis pas assez inconscient, j’ai toujours ces deux moitiés de cerveau.
2 commentaires
“Qui dépasse l’entendement”
Belle expression au bon endroit
Merci Véronique





PLAY BLESSURES
“Genre humain” est une chanson bouleversante, il y a quelque chose de touchant dans les chansons de Gérard Manset, qui “dépasse l’entendement”.