À la sortie du livre de Clinton Heylin, Babylon’s Burnin’, Eric Debris (de Metal Urbain) me faisait remarquer, qu’à la longue, nous allions finir par disposer d’une histoire vraiment complète du punk rock. Chaque auteur mettant l’accent sur un aspect particulier du problème, chaque livre mettant en avant un aspect négligé par un autre.
Ainsi Nos années punk, de Christian Eudeline, ou mon Dictionnaire raisonné du punk, rappelaient l’importance des groupes parisiens, Please Kill me de Legs McNeil et Au-delà de l’avenue D de Marcadé se focalisaient sur New York, quand Jon Savage passait au peigne fin la chronologie des évènements côté London.
En fin analyste et historien des cultures jeunes, Christophe Bourseiller propose ici une sorte de synthèse de toutes ces histoires non-officielles du punk rock. Sa légitimité – s’il était besoin de lui en trouver une -, pour rédiger un tel ouvrage, tient au fait qu’il s’est intéressé de près à l’IS (International situationniste), mouvement qui a fortement inspiré Malcolm McLaren - et dont les écrits peuvent être utilisés comme une grille d’analyse du punk -, et à sa participation à l’entreprise pharaonique du Dictionnaire du rock de Michka Assayas.
Comme les autres auteurs ayant planché sur le sujet, il est probable qu’au départ, Bourseiller voulait écrire un ouvrage objectif et équilibré. Et puis, pour notre plus grand bonheur, il a fini – comme nous tous – par être emporté par son sujet et nous offrir sa vision du punk. Et c’est bien-là ce qui nous intéresse : les gens qui ont un point de vue !
Par exemple, Bourseiller, tout au long de son livre, met l’accent sur un personnage un peu survolé dans les autres anthologies : le sombre Genesis P-Orridge, leader de Throbbing Gristle (qu’on pourrait traduire par « pénis en érection »). Throbbing Gristle fait quasiment part égale avec les Sex Pistols, ici !
Plus généralement, Génération chaos montre bien l’enracinement du punk dans l’avant-garde, tout au moins, en Angleterre et en France. La thèse généralement admise, depuis Greil Marcus, étant que le punk rock n’est qu’un des multiples avatars du dadaïsme.
Bourseiller ne se dérobe pas quand il s’agit de poser la question de l’ambiguïté politique du punk : utilisation de svastikas pour certains, éloge de la torture et de la violence chez d’autres, fascination pour les criminels, qu’ils soient de droit commun (Charles Manson, Gary Gilmore), ou de guerre (cette sinistre farce réunissant deux Sex Pistols et un sosie du nazi Martin Borman, le temps d’un clip). Il explique que les punks nous donnent à voir notre société telle qu’elle est. Le fameux You make me, de Richard Hell, en quelque sorte…
Il est rafraîchissant de voir surgir au fil des pages le visage buriné de Philippe Marcadé, dont le témoignage sur la scène new-yorkaise est plein de saveur et de tendresse.
Là où je suis moins d’accord – mais le point de vue de l’auteur est étayé et je ne peux qu’en prendre acte -, c’est quand Génération chaos décrit les punks français comme des figurants de moindre importance. Il sort toutefois du lot Gazoline, formé autour d’Alain Kan, dont les deux uniques singles publiés pourraient constituer les deux disques que l’on garderait si l’on devait se séparer de sa discothèque (cette allusion ne peut être comprise, hélas, par les possesseurs d’iPod). En revanche, quand j’écoute Shakin’ Street, je cherche en vain ce groupe « de fer et de feu qui évoque les admirables Dictators »…
Plus loin, l’auteur résume ce qu’il pense de la scène française par cette phrase :
« À Londres, à New York, gîtent les créateurs. À Paris, il y a les écrivains. »
Pas complètement faux. Génération chaos cite souvent Pacadis ou Yves Adrien.
Bourseiller rappelle aussi que le cinéma français est passé pas très loin de « quelque chose », en 1981, avec Le bunker de la dernière rafale, signé Caro et Jeunet, dont l’esthétique s’inspire du punk. Hélas, ils feront peu d’émules (Assayas, Carax ?). Eux-mêmes ne retrouveront jamais l’étincelle de ce premier court-métrage muet, en noir &blanc, que tout être humain doit avoir vu au moins une fois dans sa vie.
À partir de 1979, arrive cette « seconde vague » anglaise, totalement dépressive, qui a renoncé à tout fun : Killing Joke, Bauhaus… et Joy Division, bien sûr. Aussi, quand surviennent tous les groupes revival, UK Subs, Exploited, Crass, Discharge, Stiff Little Fingers, il se confirme que la magie est bel et bien partie. Elle faillit revenir un peu avec Basement 5, groupe fondé par Don Letts, et produit par Martin Hannet (le « Spector mancunien »), qui réalisa cette synthèse des cultures black & white londoniennes que Clash chercha en vain. Le bassiste des Basement 5 rejoindra d’ailleurs BAD, en temps utile.
Au même moment, Los Angeles produit sa propre engeance punk, dont nous retiendrons les Germs (puisqu’il faut bien en retenir quelque chose), et New York se lance dans la no wave, James Chance en tête. Fleurissent alors ces groupes aux noms étranges, comme Tuxedo Moon ou Teenage Jesus and the jerks. Cependant, il faudra attendre le Gun Club de Jeffrey Lee Pierce pour que l’Amérique renoue avec une sauvagerie de bon aloi.
Bourseiller évoque aussi Berlin, qui fut, à sa manière, l’autre capitale du punk, avec ses multiples squats et ateliers d’artistes, et sa scène musicale vivante : Einstürzende Neubauten, DAF…
A la fin de Génération chaos, on retrouve avec un peu de nostalgie la deuxième vague punk parisienne : La Souris Déglinguée, Warum Joe, Oberkampf… Et, avec un peu moins de nostalgie, les néoromantiques (hélas, ces tristes personnages découlent aussi du punk). Visage et son Fade to grey…
Dans sa conclusion, Christophe Bourseiller déplore le nombre de morts tombés pour la « cause », et parle d’une « […] génération chaos (qui) se transforme en une génération K.O. » Ce qui est assez juste.
Il tente aussi de mesurer l’influence du punk et de la new wave sur les arts « voisins » : cinéma, littérature, vidéo, arts plastiques, stylisme… On comprend mieux, ainsi, comment le punk a marqué en profondeur une génération d’artistes. Tous les Lynch, Wenders, Jarmush, Castelbajac, Galliano…
Un conseil : précipitez-vous sur la partie du livre consacrée au dernier concert US des Sex Pistols, ça se lit comme un reportage à chaud sur un concert qui vendrait juste d’être donné (sauf que tout ça s’est déroulé il y a plus de trente ans…).
Bref, les livres se succèdent, mais toujours pas de réponse à la seule question qui vaille d’être posée : Who killed Bambi ?
Christophe Bourseiller // Génération Chaos // Denoël X-Trême – 23 €
2 commentaires
Cela fait tout de même du bien de pouvoir lire du Mikailoff quand on en veut. Merci Gonzaï !
Quant à la librairie punk, ma foi, nulle doute qu’elle soit de meilleur en meilleur (Eudeline avait fait un joli travail il est vrai, et la traduction de Cuesta rend “Babylon’s” attrayante) mais c’est un peu comme pour l’amour : à un moment pour bien le faire, il faut arrêter d’en parler.




ETRE DIEU
Et après la lecture de “Génération Chaos”, qui nous brosse le portrait d’un mouvement très “blanc”, il faut bien l’avouer, et très européen - puisque New York, c’est encore l’Europe -, je recommande la lecture du bimestriel MUZIQ, et de son exhaustif cahier Afrique, de plus de 40 pages.
L’article sur Fela Kuti m’a tout simplement rappelé les grandes heures de Rock & Folk, quand chaque nouveau numéro faisait reculer les frontières de notre petit univers musical.
Le numéro 13 de MUZIQ est en kiosque jusqu’à fin avril (5, 00 €).