Syd Charlus se prête au jeu du “Une semaine un album”. Toutes les compositions au jour le jour, digérées comme autant de repas. Cette semaine, le nouveau méfait de l’ex’ Pixies ex star de nineties.
Lundi
Poser le disque sur la table, ne pas déchirer son cellophane, ne pas ouvrir la platine pour lancer le premier titre. Rester immobile, en silence, engager le dialogue avec la plante verte. Devenir décoratif (pas mal), invisible (le luxe), minéral voire minerai (si une femme te choisit). Opter pour la morale du caméléon : « si tu prends la couleur du parquet, on te foutra la paix ». L’idéal, en effet. On passerait à côté de moi en marmonnant « Mais où est, ce con ? », je sourirais, pas rancunier, un rien vitrifié. Je resterais allongé sur le sol, ton sur ton, sans me lever. La sonnette de ma porte d’entrée résonnerait dans le vide, prolongée par une jolie réverbération solitaire. Bref, un plan d’attaque bétonné, une stratégie comme ils disent, tout ce qu’on voudra pour ne pas écouter le dernier Frank Black.
C’est que… je ne me sens pas d’attaque pour affronter une nouvelle déception, un autre album moyen (avec quelques sommets mais une impardonnable banalité), le tout envoyé par un groupe de baloche punk désolant (The catholics, mon dieu, délivre-les du mal…). Chez d’autres pourquoi pas mais pas Frank Black, pas le meilleur songwriter des 80’s finissantes. Mes oreilles lui doivent trop. J’aimerais finir cet été de merde un peu tranquille, confortable, sans avoir à pondre un texte sévère sur un type qui a déjà tant fait. Car, sans même parler des Pixies, les deux (trois ?) premiers albums solo de Black sont assurément parfaits et passent toujours la tête haute, avec l’assurance des classiques. Grave et venue du fond de la gorge, rageuse puisée loin dans le bide ou en falsetto tombant du bout des lèvres… la voix de Black était unique, se permettait tout. Des accords tordus, des coordinations stupéfiantes à la Beefheart indie… une grammaire bien à lui.
- Alors, le dernier Frank Black ?
- J’ai réécouté les deux premiers albums. Je sais, c’est lâche.
Mardi
Tiens, il a repris le pseudonyme de l’époque Pixies. Black Francis. C’est peut-être un code à l’intention des sceptiques. « Ecoutez ce disque, j’y suis revenu, tout entier. ». Dans ces conditions…
Les deux premiers titres annoncent une certaine couleur (demi-teinte) : le groupe n’est pas mal, direct sans pour autant enclencher la pédale de disto’ à chaque refrain. Bien sûr, il est aussi méchamment banal… pas une note de travers, pas un dérapage. Ami, tu peux pleurer ta mère, ta jeunesse, Joey Santiago et Eric Drew Feldman par la même occasion. Et puis, il faut les avoir vus sur scène : des punks senior, avec des iroquoises mollasses, de la sueur dans les yeux au deuxième morceau… Détail plutôt engageant, cela dit : c’est un trio. Un vrai. On n’entend pas de deuxième guitare et, même sur scène, Black refuse d’en jouer.
- Alors, le dernier Frank Black ?
- Du calme. L’espoir est l’antichambre de la déception.
Mardi (soirée)
Un crétin et un nostalgique… voila ce que je suis. Frank Black a écrit des titres uniques, forgeant un style. Combien sont-ils ces 20 dernières années à pouvoir le revendiquer sans charrier ? Les guitares de Doolittle m’ont ouvert en grand une partie du cerveau et je lâche son dernier album après deux morceaux. Un peu de tenue. D’autant que ces deux premiers titres deviennent assez mystérieux. Ils ne sont pas renversants mais… quelque chose se prépare, devrait arriver.
Et c’est sur Test pilot blues que ça se passe : de la pop qui sautille, du Kinks ricain, avec un refrain à tiroirs. L’oreille court après la chanson, la perd, retrouve la mélodie. L’accord qui vient n’est jamais vraiment celui que vous espériez. Une course poursuite familière pour les fans du Black. Lolita, mid tempo mélancolique très Teenager of the year, creuse ce bon sillon. Phrasé quasi Dylanien, d’ailleurs il sort l’harmonica. Puis saccage la fin romantique avec un riff déstructuré… Inimitable. Soudain c’est l’évidence : l’album s’élève ainsi au dessus de la mêlée durant six titres déroutants, repassés en boucle durant toute la soirée. Avec You can’t break and heart and have it, on a l’impression que la grâce se dissipe lentement, que l’on chute d’un cran. Mais c’est déjà inespéré.
- Alors le dernier Frank Black ?
- C’est Black Francis, mec. Nuance.
Mercredi
Sur Tight Black rubber, Black trouve un riff bizarre, allonge les mesures pour le caser. Il le cale au milieu du morceau. Je pense que Franz Ferdinand, par exemple, ou les White stripes auraient placé ce riff en intro. Pour l’épate.
Sur Angels come to confort you, le chauve lance un final tout en fausses pistes. Une commode psychédélique avec des tiroirs secrets. Mais, à part quelques chœurs angéliques, pas d’arrangements, le minimum spartiate. Je pense que Broken social scene, par exemple, aurait sorti samples et fanfare sur une partie de ce calibre. Pour la frime lysergique. Sur ce disque, on n’entend pas de solo de guitare. Ou d’un autre instrument d’ailleurs. Pas un seul. Rien. Frank Black mise sur ses compos et sa voix. Radical. Je pense que peu de groupe s’y risqueraient.
- Alors, le dernier Frank Black ?
- Peux-tu imaginer ce qu’est un disque courageux ?
Jeudi
Evidemment, la tournée avec les Pixies a dû jouer son rôle. Quand on entend les choeurs féminins, assurés par l’épouse Violet, on voit le visage de Kim Deal. Certaines de ses compos datent-elles des Pixies reformés ? La plongée dans son répertoire phare a-t-elle réveillé l’oreille de Black Francis ?
Possible. Surtout quand on écoute la session live exclusive de Black (sur Itunes). Il y reprend Remake/remodel de Roxy Music et un excellent titre de The good, the bad and the queen. Des groupes d’orfèvres, glam-psyché, de la musique arrangée, soignée, ouvragée. L’ère du cambouis toucherait donc à sa fin. Frank Black n’a visiblement plus envie de garage crade mais de compos en fourrure, de refrains embrumés. C’est sans doute ce qui sauve Bluefinger et le place bien au-dessus des derniers disques.
Vendredi
- Alors, le dernier Frank Black ?
- « Conversation avec Violet Black » aurait été un titre idéal.
Samedi
Can’t break a heart and have it, logé après une enfilade de pop sucrée, casse un peu l’élan de Francis. C’est la seule reprise de l’album (original par Herman Brood, musicien et peintre) ; comme quoi il est difficile de rivaliser avec Frank Black inspiré. Pourtant, le morceau apporte sa pierre. La figure d’Herman Brood habite l’album : outre la reprise et la pochette, le titre Angels come to comfort you semble évoquer sa vie. Et la prise de voix est à tomber, ce qui n’est certainement pas un hasard. N’empêche, vers la fin on redoute un peu l’eau de boudin. Quand Black dégoupille un étrange blues bancal en ultime morceau. La classe. Le texte couronne les autres pépites de l’album (Angels come to comfort you notamment) et la mélodie nous laisse rêveur, triste. Aux anges, justement.
- Alors, le nouvel album de Black Francis ?
- Tu ne vas pas me croire…
Frank Black // Bluefinger // PIAS
6 commentaires
“Les trois autres lutins doivent faire la gueule…”
Mouais, enfin c’est eux qui n’ont pas voulu faire de nouveau disque. Enfin, surtout l’un des pixies, inutile de dire laquelle…
Il avait écrit plusieurs chansons pour les pixies, mais elles ont été refusé. Ils avaient reservé une session studio en janvier, ils s’étaient promis d’y aller tranquille, de ne rien enregistrer si ça ne marche pas, bref, aucune pression, et voilà que l’un des membres ne se pointe pas. Inutile de dire laquelle (bis). Alors tant pis pour eux, tant mieux pour les fans de Frank Black. C’est quand même une grosse claque, cet album, parce que, pour ceux qui se sont arrêté à cult of ray, sachez que le sieur black s’était lancé dans le blues/country depuis “dog in the sand”. Banjo, piano, guitares folk, voilà ce qu’était son quotidien. Alors un album de rock bien crasseux, ça change. Et pour le chroniqueur, euh le deuxième titre, “treshold apprehension”, banal ? Non mais, attends petit gars,
, Ce titre, c’est une merveille de la nature, la quintessence même du rock déjanté à la Pixies. L’un des meilleurs qu’il ait écrit, et je pèse mes mots. Bisous.
Excellent. Pas d’accord sur tout évidemment, mais un grand plaisir de lecture !
Juste quelques petits détails relevés par un fan obsessionnel (donc sans intérêt) :
- la session iTunes est probablement ce qu’il a enregistré de plus approximatif et bruyant… il hurle pratiquement sans discontinuer et le groupe joue à l’arrache… On aime ou pas, mais on peut difficilement parler de “musique arrangée, soignée, ouvragée”. La tournée a prouvé qu’il avait plus que jamais envie de faire du bruit sans se soucier d’artifices de production ou même d’exactitude dans l’exécution. Après deux albums polis à Nashville, c’est un virage. On attend le prochain : Euro-pop à synthés avec Grand Duchy (son projet sporadique avec sa femme Violet) ? Le retour d’Eric Drew Feldman ?…
- Ce n’est pas tout à fait le même groupe sur l’album que sur scène, seul le batteur est commun, Ding ne joue pas sur le disque (c’est Dan Schmid à la basse) et sur Bluefinger c’est Frank qui assure toutes les guitares (Charles Normal en tournée). Ce qui ne change rien sur le fond à tes remarques.
- La pochette n’a en fait rien à voir avec Herman Brood, elle est signée Julian Clark, le fiston de Violet.
Merci pour la visite sur Blacko ![]()
Merci pour les précisions. j’étais persuadé que c’était le même groupe (ce qui a peut-être conditionné ma première écoute du disque).
- “Ouvragée, soignée…” en fait je voulais parler de Roxy Music et The Bad the good and the Queen. ce sont des groupes qui font dans le détail et savoir Frank Black écoute ça en ce moment, ça me paraissait intéressant. même si sur Itunes, il passe à l’arrache.
- Treshold apprehensioné, alors comment dire…, j’ai unpeu évolué depuis la rédaction du papier? Le riff est superbe,le départ est incroyablement réussi mais je ne peux pas me faire au refrain. Ca passe pas. Enfin, pour le moment.
Content de voir que Black passionne encore. Superbe concert en vidéo sur Blacko
> Dondolo : je comprends ça, je remets régulièrement Teenager of the year. Je ne pense pas que cet album soit uassi étonnant que Teenager (surtout sur les arrangements) mais il me semble que l’inspiration est revenue clairement !
Certes depuis “Teenager of the year” il y avait eu des faiblesses mais PAS “dog in the sand” qui est un excellent album !
Pour Bluefinger je l’ai acheté hier et la première écoute est prometteuse.




ETRE DIEU
cool, je m’étais arrété à “the cult of ray” et je n’ai jamais cessé d’écouter “teenager of the year” depuis sa sortie. Je vais aller écouter blue finger le coeur léger. Les trois autres lutins doivent faire la gueule…