Il y avait plein de personnages dans l’épisode précédent… Me demandez pas pourquoi ni comment, mais ils ont disparu. Pour ceux qui, à ce stade, lisent encore les résumés, sachez juste qu’il s’agit de retrouver Elvis, qui refuse obstinément d’aller rendre des comptes à H.P. Lovecraft, qui est un peu le boss des mondes invisibles – ce dont on se doutait déjà un peu. Pour me seconder dans cette tâche, Howard m’a envoyé un pote à lui : Alosyus-Henry, dont je suis sans nouvelle depuis le chapitre 5.
En entrant dans le bar, lorsque j’ai vu cette fille brune aux joues rebondies, en train de siroter un bloody mary avec la grâce d’une entraîneuse cubaine de l’ère Batista, j’ai comme qui dirait sauté sur l’occasion. Cette fois, bien décidé à ne pas foirer mon coup.
Je me suis installé pas trop loin d’elle, et j’ai commandé une bière. Puis, réalisant que ça ne faisait pas assez viril, j’ai rappelé le barman et lui ai dicté la composition d’un cocktail relevé dans une biographie de Dean Martin. La fille a levé la tête et m’a jeté un coup d’œil intéressé. Elle a liquidé son verre — en moins de temps qu’il n’en faut à Liam Gallagher pour sortir une connerie -, et claqué la langue comme seuls savent le faire les natifs du Tennessee. Décidément, elle me plaisait. Malgré sa bouille ronde, qui me rappelait étrangement quelqu’un, et en dépit du fait qu’une fois debout, elle me dépasserait sûrement d’une bonne tête.
Je fis signe au barman de la resservir. Elle me regarda avec gratitude.
- Venez-vous asseoir à ma table… proposa-t-elle.
Peut-être avec un peu trop d’empressement, je m’exécutai. Et maintenant ? Voyons, que ferait Alosyus-Henry à ma place ? Hum…
Mais elle me tira de mes réflexions.
- On remet ça ?
Elle désignait son verre, déjà vide, évidemment. Je n’avais pas encore eu le temps de toucher au mien.
- Et comment ! répondis-je. Garçon !
Elle était pas la dernière pour la rigolade. L’ambiance se réchauffait peu à peu. On causait. Elle m’apprit qu’elle chantait dans une comédie musicale. Sur le moment, j’ai pas fait le rapprochement. Je sais plus comment c’est venu dans la conversation mais, toujours est-il qu’après sept bloody mary de son côté, et autant de Dean Martin’s du mien, je l’ai demandée en mariage.
Elle a répondu :
- Faut qu’j’aille aux toilettes… On en reparle quand je reviens ? Elle avait parcouru la moitié du chemin quand elle se retourna.
- Tu m’en commandes un autre, en attendant ? J’ai le gosier sec, tu peux pas savoir…
Elle avait raison, je ne pouvais pas savoir. Elle est revenue cinq minutes plus tard, pimpante comme une Chevy corvette 58 qui sortirait de révision. Je commençais à être sacrément accroché.
- Alors, heu, t’as réfléchi ?… bredouillai-je.
- À quoi donc, mon chou ?…. Ah, oui ! Pour le mariage ! Ça devrait pas poser de problème, j’ai rien de prévu aujourd’hui. Enfin, il faudrait encore que j’arrive à marcher jusqu’à l’autel…
Là-dessus, elle s’est esclaffée. Son rire était une chose étrange. Il faisait penser à une camionnette poussive tombée au fond d’un ravin, et qui essaierait péniblement de remonter la pente. Une pente recouverte de boue et de nicotine. Nous avons fini par sortir de ce bar. Elle avait garé sa bagnole quelque part, mais c’était il y a longtemps.
Avant les bloody mary. Elle a fini par s’arrêter devant une Pacer , a sorti ses clés et me les a tendues.
- Impossible ! Pas le permis… ai-je répondu.
Elle s’est collée derrière le volant en maugréant et a démarré. On avançait à deux à l’heure. Ce qui, de toute façon, était préférable, vu qu’elle me redemandait toutes les trente secondes où on était censés aller. Par mesure de précaution, je lui donnais des petits coups dans les côtes, chaque fois qu’elle piquait du nez.
On a fini par arriver. Elle s’est garée sur un vaste parking vide, au milieu duquel trônait un bâtiment blanc au toit pointu qui rappelait vaguement une église.
Avant de descendre, je lui ai demandé :
- Au fait, pardonne-moi d’être indiscret, mais c’est quoi ton petit nom ?
- Tanita, fit-elle négligemment.
Tanita… Ça y était ! Je venais de comprendre qui elle me rappelait. On traversa le parking en silence — on n’avait plus rien à se dire, de toute façon.
Du bâtiment s’échappait le son d’un harmonium. Je crois qu’il jouait I’ll Be Home On Christmas Day. Un truc qu’on trouve sur le Wonderful Worl Of Christmas d’Elvis.
Elvis ! J’avais failli l’oublier, celui-là.
Get behind me Elvis




ETRE DIEU