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FEUILLETON DE L’HIVER #6 Getting Bester : le terrible secret

Dernier rappel de l’épisode précédent : Après avoir erré trop longtemps dans les motels de seconde zone, la tête remplie de ses idoles humanoïdes à cheveux longs, après (...) suite

Dernier rappel de l’épisode précédent : Après avoir erré trop longtemps dans les motels de seconde zone, la tête remplie de ses idoles humanoïdes à cheveux longs, après avoir biaisé des péripatétichiennes pour arriver à ses fins, acéré ses griffes sur des piges pour Trente Millions de rockers et être parvenu non sans mal jusqu’au bureau de Dazed & Bones, Bester entrevoit enfin la lumière : Devenir le premier dog-critick de l’histoire de l’humanité. Un chien écrivant sur le mythe humain. Ne reste que le vieux Paddock à convaincre….

- J’ai un lourd secret à vous confier. Suivez-moi.

Telles avaient été les dernières paroles de Paddock alors que Bester pensait déjà sa fin proche. Alors qu’il se voyait déjà dans un chenil avec les familles nucléairement recomposées venant le dimanche à la recherche d’un teckel au rabais à élire en tant qu’animal domestique.

Pire. Vision psychédélique. LUI en animal de compagnie, l’air contrit sur le tapis Ikéa et ses maîtres déballant le nouvel album de Calogéro, déballant l’objet minutieusement, bruit de cellophane crispant, et toute la famille se réunissant dans le salon du HLM pour regarder le 20 Heures de Chlaire Cazal. LUI pris de folie dévastatrice mangeant ses maîtres et leurs enfants en aboyant dans un dernier cri « MAIS BANDE D’IGNARES, VOUS POUVEZ PAS COMPRENDRE QUE C’EST LE ROCK QUI SAUVERA LE MONDE ! JE VOUS HAIS HUMAINS WOUARF WOUARF GRRH »

Cut au noir.

Bester revint soudain à lui, comme sorti d’un coma dont il ne savait combien de temps il avait duré. Paddock était devant lui pleine face, l’air un peu paumé aussi dans son grand perfecto, grands yeux ouverts à dévisager ce chien en trench qui venait de faire un rêve traumatisant à moitié réveillé.

- Hey Bester, l’heure des croquettes c’est plus tard.

Piqué au vif, Bester ne moufta point. S’assurant juste de suivre Paddock dans les vastes locaux de Dazed & Bones. L’avait dû en truander des artistes pour avoir pignon sur rue, se dit l’épagneul, l’avait dû en faire des concessions sur son rêve pour être aussi confortablement installé dans sa réalité.

- Vous m’emmenez où là, Paddock, c’est très sombre dans ce couloir…. Vous z’êtes quand même pas zoophile uh ?

Bester tentait l’humour pour éviter de penser que Paddock aurait bien été capable de le zigouiller sec. Ce mec avait quand même traîné avec Lemmy dans sa vieille jeunesse. Devait plus être capable que de se shooter à la bombe Air-Wick maintenant, rigola-t-il silencieusement. Et encore… peut-être seulement celle odeur lavande. Arf arf.

Un escalier se dessinait au fond du couloir, ambiance Fritz Lang Métropolis, film noir où le chien meurt à la fin. Bester avait de plus en plus de doutes sur l’issue du combat, et sur ses chances de gagner la postérité. A ce stade de l’aventure, c’était tout au mieux un ornement avec sa gueule au-dessus de la cheminée à Paddock. Au mieux.

Et Paddock ne pipait mot. Seul le bruit des boots claquaient sur le sol, de plus en plus noir. Bester n’entendait plus depuis longtemps les cris des autres journalistes sur les questions éminemment importantes telles que «Jimmy Page se fait-il des brushings ?» ou «Les Strokes sont-ils une réplique parfaite quoi qu’un peu bancale des australopithèques à ceinture Gucci ??». Bref, Bester avait les boules au fond du caleçon qu’il ne portait pas.

L’escalier donnait sur une cave humide. Pas le lieu le plus évident pour conserver toutes les archives de Rock & Folk. Sur les murs, de vieilles photos de Paddock jeune. Avant la guerre en Irak quoi. Etonnamment, à y regarder de plus près, il n’avait pas trop changé, tout au plus le cuir de son perfecto s’était un peu usé. Ses Wayfarer un peu plus droites. Son esprit un peu moins vif.

- C’est donc ici que vous stockez toutes les archives ? dit Bester l’air de rien, en cachant sa fascination pour le papier jauni.
- Oui mon petit, et tu as ton rôle à jouer dans leur conservation.
- Pardon ?
- Lorsque je t’ai rencontré, j’ai tout de suite su que tu prendrais ma place mon petit, non pas que tu ais le talent, mais tu es….

Subtil paradoxe que cette dernière phrase, qui plaça Bester autant dans l’agacement («non pas que tu ais le talent») que dans le fantasme ( «J’ai tout de suite su que tu prendrais ma place»).

Paddock, alors, enleva ses lunettes pour la première fois. On eut juré qu’elles étaient vissées à son visage depuis la mort du King. Une éternité donc. Bester, histoire de tenir le cap, enleva son trench. Prêt pour le combat des titans. Un vieux en perfecto contre un chien en Converse.

C’est Paddock qui dégaina :

- Il ne faut pas toujours se fier aux apparences mon petit.

«Y a qu’à voir vos articles pour le savoir» ironisa Bester dans sa tête.

- Mais pourquoi m’avoir fait descendre dans cette cave d’archiviste, cher Paddock ? Fascination pour Guy Georges Harrison ?

Paddock ne put esquiver un sourire non feint. Faut dire qu’il avait de la répartie le petit épagneul.

- Ah ah Bester… Ah ah… Vois-tu, il y a ici des choses impossibles à montrer au reste de l’équipe. Quelque chose que TOI seul pourra voir. Car tu es un animal.
- Comme quoi ? La forte odeur d’urine qui suinte sur votre jean ?!
- Ne soit pas sot Bester. Je suis las de me battre contre la race humaine. J’ai besoin d’un remplaçant.

Mais POURQUOI avait-il tant besoin d’un remplaçant ? Mais POURQUOI s’adressait-il à un chien en trench pour prendre sa place ?

- En fait, nous sommes deux à gouverner Dazed & Bones, mon petit. Il y a Philippe Paddock et ….
- …. Qui d’autre ??

Bester commençait franchement à repenser à Swan, le producteur véreux de Phantom of the Paradise, comme seul équivalent possible à cette scène tellurique.

- Tu n’as pas remarqué que mes articles ont changé à la fin des années 90 ? Tu n’as jamais fait attention à mon écriture, mes tics, mes apparitions dans des émissions douteuses (Fallait dire que sa dernière prestation télévisuelle dans «Plus drôle la vie de Rocker, sur FR3» c’était assez border’) et ma démarche de moins en moins assurée ?

- Si si.. Mais je…. je croyais simplement à la vieillesse et l’usure du pouvoir.

Une lumière commença à poindre au-dessus de la tête à Paddock, comme une auréole, quelque chose de diffus. Etonnamment, les traits de Paddock se tirèrent… comme si…. Comme si quelque chose allait accoucher de sa tête, donner naissance à …… mon dieu….. un mutant.

La voix de Paddock commença à changer, prenant des tonalités plus aigues, stridentes, comme un gazouillement étouffé. Et puis soudain la métamorphose. La mutation. La tête de Paddock commença à s’ouvrir, comme un vaisseau moderne avec son cockpit à la place du cortex. Une vision d’horreur qui plaça Bester dans un terrible embarras : Il n’était plus le seul monstre dans la pièce. Le zip du costume à Paddock glissa lentement, comme un jean slim qu’on aurait tenté d’enlever par la contrainte. Une seconde tête, plus petite, se fit place au centre du Paddock, bec jaune, plumes éparses, regard brillant….

- JE SUIS UNE AUTRUCHE !

Dit comme ça, dans ce corps de rock décharné qui prenait fin, ce perfecto ensanglanté par la mutation et cette voix stridente de lolita volatile, la situation prit un tournant pathétiquement ridicule.

- Comment ça une AUTRUCHE ??????

- J’ai signé un pacte avec le diable mon petit Bester, et vendu mon âme de rocker. La supercherie a duré trop longtemps. Les autres journalistes n’y voient que du feu, mais cela presque 15 ans que le vrai Paddock est parti rejoindre Dylan et les autres sur l’île magique. Mais tu connais Paddock et son ego-trip… Il lui fallait bien rester à la tête de Dazed & Bones, d’une manière ou d’une autre. Alors il m’a choisi, comme moi avec toi aujourd’hui, pour le remplacer. Sans le remplacer. M’y substituer. Et moi, dans la même situation que toi aujourd’hui, j’ai vendu mon âme au diable, je me suis travesti en humain pour assouvir mes fantasmes, brûler mes neurones, vendre mon identité pour quelques lignes. J’ai défendu des groupes immondes dans le seul but de rester en place. Mais le temps est venu pour moi de me retirer. Que l’ère Bester entre en action, et qu’un autre animal dirige ces hommes qui n’ont aucun flair. Autant dire que tu es l’élu parfait.
- Je relève le défi vieille autruche. Et pour que tu ne maltraites plus aucun lecteur, je m’en vais de ce pas t’étouffer avec ta propre merde.

Bester saisit au vol un ancien numéro pétri de putréfaction rock’n’roll, Pete Dobberty en couv’ avec une ultime révélation sur son addiction au poppers, et étouffa aussi sec l’oiseau. Combat, cris, gémissements, silence. Respect.

Le chien avait tué l’oiseau. Et Bester enfila directement son nouveau costume, veillant bien à ce que les Wayfarer, comme dans l’ancien temps, tombent légèrement sur le côté. Le rock était de retour. Et il y aurait des violons en sus.

Une nouvelle génération de rock-critick débutait, de celle dont on ne saurait dire si elle serait propice à l’éclosion de nouveaux talents. La seule chose sûre, c’est que les animaux avaient envahi la ville. Et que cette fois, ils n’étaient pas prêts à la quitter. Il y aurait Fifi la grenouille à la rubrique littérature, Joe «Bastardo» la salamandre aux news et Long Tale Sally le chat persan à la rubrique qui ferait le succès du journal, Animorama. Définitivement, et sans un doute, l’histoire avait changé.

Et désormais…. fini les déguisements.

Un commentaire

quel mort horrible pour ce chouette mutant…
paix à ton âme cher Paddock.
je me demande s’il faut faire appel à Brigitte B. pour la suite de l’histoire ;)

Commentaire par lily, le Lundi 10 décembre 2007 à 17:36

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