Rappel de l’épisode précédent : Bester approche tout doucement du rêve, infiltrer la rédaction de DAZED & BONES, rubrique Bitures et chroniques électriques. Seul un problème de taille le sépare maintenant du rêve : Ses crocs, sa mauvaise haleine et sa mauvaise foi. Bester est un chien. Après avoir récupéré le téléphone de Philippe Paddock, s’être fait raccroché à la gueule trois fois de suite, Bester s’apprête enfin à ouvrir les portes de la rédaction du journal. Deviendra-t-il chien parmi les hommes, épagneul parmi les britons ?
Dans la précipitation de la bonne nouvelle (un rencard avec Paddock), Bester semblait avoir oublié l’essentiel. La SEULE chose qui finalement pouvait le séparer de la machine à écrire posée dans la salle de rédaction de Dazed & Bones : Ses origines. Batardes et poilues, si vous me passez l’expression. Un sacré handicap.
La chirurgie avait fait beaucoup de progrès certes, mais le dernier lifting de Régine laissait à penser qu’il était encore plus facile de transformer une femme en caniche afghan que le contraire.
L’angoisse montait lentement à Paris, 08.25, un mardi comme les autres finalement, qui se solderait par une victoire ou un échec : La reconnaissance d’un chien en tant rock critic ou le retour au quotidien caniveau croquette que Bester détestant tant. Et il lui faudrait traverser la capitale en plein jour, dieu merci il faisait hiver ce matin, et le trench serait de circonstance, gants de cuir obligatoire et borsalino de rigueur.
Histoire de lâcher prise avec le réel, tenter une dernière fois de se convaincre que rien n’était possible, Bester composa le même numéro que la veille. Dring Dring.
- Alloooooooooo !
Toujours la même voix haut perchée ce Paddock.
- Ouais c’est Bester. C’était pour savoir si le rendez-vous de ce matin tenait toujours…..
- Qui vous êtes bordel ?! (Raw Power se jouait au loin dans le combiné, pas de doute le vieux avait encore besoin de sa dose matinale de mythe en bourre-pif pour tenir la route)
- Bah Bester, le type à qui vous avez raccroché trois fois hier soir…
- Ah oui oui… passez passez… j’oubliais… On a une conférence sur le repositionnement du journal ce matin avec Méric Dahu… Pour imposer une vision cosmopolite, dynamique et décomplexée du monde contre le misérabilisme de la culture parisienne. C’est ca être rock en 2007. On va relancer le désir de baver devant les stars. Marre de la dernière pouffe du R&B qui vend 20 millions d’albums. On se verra après.
Bester sourcilla de ses grosses sourcils. Se demandant tout d’un coup s’il n’était pas tombé dans le chaudron qui ébouillante tous les apprentis journalistes : Le nombrilisme égotique des calligrapheurs à la petite semaine qui pensent changer le monde d’un coup de pinceau. L’aurait mieux fait d’être peintre Bester.
- J’arrive. J’espère que vous aimez les costumes. Et les poils..
- ????!!!!!!!!
En raccrochant sur cet effet de surprise, cette phrase absurde, Bester fut subitement content de son petit effet. Il prenait une longueur d’avance sur le vieux. Et préparait son entrée.
Il prit son pardessus beige des grandes occasions. Descendit les marches. Longea les trottoirs, évitant les passants. Pas possible de prendre le métro, forcément eh eh. Trop de gens à cette heure. Faudrait raser les murs et ramper la queue entre les jambes. Quelques regards étonnés, quelques paires yeux devinant le museau sous l’écharpe, les yeux brillants sous le chapeau et la sale odeur de chien mouillé qui lui collait à la peau. Il pleuvait ce matin près du bureau de Dazed & Bones. Et Bester grelottait d’inquiétude quant à la réussite de son plan.
Coup de chance, le hall d’entrée aux dorures un peu dégarnies semblait vide. Silencieux du moins. La secrétaire était surement partie se faire tirer par un pigiste. Peut-être se faisait-elle un café. Une clope après l’amour au bureau. Enfin bref, le champ était libre. ZWOUCH !!!!!!! Dans l’ascenseur. Jusque là tout s’était à peu près bien passé. Mis à part les gosses du square qu’il avait fallu effrayer en montrant les crocs. Il aimait pas les moches Bester, sale espèce qui brayait en pissant partout. Au moins les chiots, se dit-il, étaient silencieux.
Coincé entre un bureau de consultants trentenaires golden boy et un cabinet de pédicure pour yuppies, la rédaction de Dazed & Bones, derrière une large porte en bois ornée d’une tête de mort et de cette insigne :
DAZED & BONES : WE ROCK WE SUCK WE ROLL
“Au moins ils annoncent la couleur” se dit Bester, la truffe un peu humide. L’émotion du jouvenceau. Il fallait maintenant faire dring dring à la porte. Et rencontrer le vieux.
DRING DRING.
Silence. Rien. Pas de bruit. Tout au plus seule le ronronnement d’un frigidaire palpable au travers de la porte battante. Le cœur qui palpite, la queue frétillante (sic), Bester comprit soudainement que son plan n’avait que 10% de chance face aux vieux Paddock. Il fallait maintenant tenter le tout pour le tout. Ou retourner au monde de l’ombre. Putes, cigarette et désespoir.
Un bruit de pas rampant se fit entendre, au loin, avançant lentement, des boots qui glissaient sur le parquet, suivi de borborygmes comme seuls les vieux rockers savent en proférer.
Bruit de clefs dans la porte. Enfin bruit de clef qui cherche la porte. A cette hésitation, Bester comprit que c’était Paddock qui tentait de l’ouvrir. Oui, pas facile de mettre un bout de métal dans un trou (sic) avec une paire de Wayfarer sur le bout du nez à 10.00 du matin.
« Quel est le con qui vient me déranger à dix heures du matin ? » se dit Paddock derrière la porte.
« A quoi ressemble vraiment le rédacteur en chef de Dazed & Bones, est-il aussi versatile qu’on le prétend » s’inquiéta Bester.
Rien ne préparait les deux êtres à cette rencontre. Il aurait été plus facile de mettre une stratocaster dans les mains d’un lévrier pour lui apprendre Brown Sugar, pour sûr.
La porte s’entrouvrit et avant même que celle-ci soit totalement ouverte, les mots, des injures, s’en échappaient déjà :
- Nan mais quel est l’abruti qui vient nous déranger en pleine conférence de rédaction, nom de nom, c’est unbelievaaaaaaaaable !
La porte continuait de s’ouvrir comme une faille sismique entre deux plaques tectoniques. Paddock, derrière ses lunettes, vit d’abord la silhouette massive du chien dans son trench :
- Eh dis donc, Dick Tracy, t’as rien de mieux à foutre que de venir déranger des journalistes ? T’as pas une affaire de crime à résoudre ? Et puis d’abord…je …. AAHHH !!!!!!
Paddock venait de lever la tête sur le «visage» de Bester. Deux yeux luisant perdue dans une immensité de poils, un nez-museau et des oreilles pendantes, bien que tatouées.
Silence d’épouvante, pas de doute, le vieux Paddock en avait vu des immondices (le retour des New York Dolls, Bowie sans maquillage, son propre reflet dans la glace au réveil) mais jamais des comme ca.
- Mais enfin, vous….. enfin…… de quoi on parle là….. vous….. tu….. un monstre….ca dépasse tout ce que je…….. j’ai abusé du Chivas hier ou bien ?!
- Bonjour M. Paddock, je suis Bester. L’apprenti roquet’n’roll ah ha ha !
Paddock examina l’être posté devant lui, de haut en bas. Chaussures noires, costume trois pièces, cravate de bon goût, le trench posé négligemment sur la carrure. Et tout ces poils qui dépassaient littéralement du costume. C’en était trop pour le vieux. L’infarctus n’était pas loin. Bester joua sa seule carte, la seule qui pourrait lui éviter la fourrière ou le retour au motel :
- C’est un déguisement Paddock, je suis fan des Daft Punk. Allez on se calme on se détend. Vous savez bien que c’est à la mode les déguisements. Vous-même, au fond, êtes bien déguisé en rocker. Ah ah !
Il n’en menait pas large le Bester, mais cachait son malaise derrière la fumée de cigarette, sur le pas de porte de ce troisième étage où le silence avait envahi l’atmosphère. Un peu pris de court par la répartie du chien rock critic, et parce qu’il n’avait jamais rien compris aux Daft Punk, Paddock s’inclina, l’air un peu défait :
- Entrez, je…. Y a du café dans la cuisine….. mais votre…uh……. Votre déguisement est plus vrai que nature…..vous avez pas chaud là-dedans ?
- Question d’habitude. Je préfère être déguisé en chien plutôt qu’en Varan de Komodo. C’est plus commode.
-………..
- Commode, Komodo…… humour.
-………… ( Il a vraiment l’air abruti ce chien, se dit Paddock…Enfin ca fera enfin quelque chose de marrant à raconter dans mes mémoires)
L’histoire continuait donc, et Bester plus très loin de la page blanche qui lui permettrait surement de devenir célèbre. Manquait plus qu’il n’y avait pas que les humains qui pouvaient être écrivains. Faudrait juste un stylo adapté ou un clavier AZERTY avec de très grosses touches. C’était pas gagné……
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ETRE DIEU