Ils sont en train de tirer au mortier pour éclairer le ciel et amuser la population. Putain d’esprit guerrier. Je suis sur un 4 mats portugais, deux jeunes filles sont en train de se faire basculer dans les calles et mes lunettes vintage à opacité réglable me permettent de n’apprécier que la lumière du feu d’artifice. «Are you fucking this two poor girls ?». Question emportée par l’explosion d’une supernova rose et verte. Clou du spectacle, chaque bateau sonne sa corne. On pourrait être en putain de temps de guerre que ça ne serait pas plus bruyant.
Jour 1
Cosmic tripRouen, 13 Juillet. Une ville gothique envahie pas les militaires. On dirait dans le Seigneur des Anneaux revisité à la sauce normande. L’impression qui règne quand des milliers de touristes sont venus piller les vieilles pierres. Sur les quais, la fête à nœud-nœud. Puant de beauferie, des fritures, de grosses vaches avec des accents remontant comme l’odeur du purin. Le charme de la région. Vraiment. Des gens simples s’extasient aussi bien devant les voiliers de l’autre bout du monde que devant la baraque à bière Pelforth dressée au milieu du camp. Un vieux couple tape du pied sur une reprise de Let It Bleed par l’orchestre d’un bal. Slide guitare et lunettes noires pour l’occasion potache.
J’essaie de cultiver la peur depuis ce matin. La couverture du concert des Stooges prévu en jour 2, la pluie qui nous court après donne des bouffées de stress. Le parcours, les 2 kilomètres de stand à traverser pour arriver jusqu’au port d’attache. Extrêmement complexe. Surtout partir accompagné par une femme qui n’a pas reçu l’entraînement nécessaire pour supporter 4000 décibels venant d’un ampli Stooges. On se serait attendu à se battre contre des hordes d’hommes, saucisses rendus folles par la canicule 2008, les vieux traînant des bonbonnes d’oxygène pour survivre à un smog de cannabis couvrant les lieux de concert. Des roots se baladent dreads au vent. Ces gauchistes fumistes n’en n’ont que foutre de la qualité du concert. Venus éclater leurs rares neurones de manière égale sur Cali comme sur Wax Tailor. Les Français de toutes les régions descendus voir les beaux marins. Une fille moche se promène au bras d’un matelot mexicain. Il ne se comprennent pas et Dieu les en garde. Cela permettra qu’ils aient leur dose de coït vital pour les 6 mois à venir.
Misérabilisme du marchandage : les barnums se sont vu baptiser des noms des plus grands navigateurs de notre histoire moderne. Marco Polo pour les soirées VIP Renault, le Black Pearl pour la boîte branchée éphémère des quais. On s’y emmerde, profit de la fausse plage de sable fin qui a été reconstituée par un myope doublé d’un albinos. La grosse caisse du concert de Cali au loin. Ce mec essaye d’être le U2 français. Le mauvais est européen : il est en libre circulation. Avaler une maxi barquette de Chichi pour se nourrir d’huile. Un coup à vomir toute la nuit. Devinez quoi : c’est arrivé.
Jour 2
Iggy angryPeu dormi, nauséeux. Une masse douloureuse a pris place dans mon estomac. Ils nous faut descendre des hauteurs au plus vite, aller a la recherche d’un endroit où se restaurer. Plan de bataille en vrac : comment faire pour se défoncer la tête de la manière la moins chère et pouvoir profiter pleinement du concert des Stooges. Terrasse d’une brasserie familiale. Le patron nous explique qu’il doit multiplier le prix d’achat de ses produits par 3 pour rentrer dans ses frais, par 4 pour se faire une marge. Inquiétude partagée des restaurateurs : bientôt, les Français seront tous contraints à manger chez eux tellement la restauration a dû augmenter ses prix. Et encore, aux nouilles beurrées. La décision a été prise : flasque de vodka à acheter chez l’épicier du coin. Nous portons un manteau et des lunettes de soleil vintage. La réalité : le soleil s’est levé, nous laissant crevant de chaud sous 4 épaisseurs de vêtements. La peur de l’angine, forcement.
Arrivée sur le chant de bataille encore vierge. Première partie anecdotique. Marteen ou ce genre. La musique pop au kilomètre. Ficelée comme l’on fait une poupée de chiffon : récupérer le vieux linge pour lui donner toujours la même forme. Entracte, on fulmine. Décision d’organiser une percée jusqu’au premier rang tout en parlant très fort en anglais pour ne pas que les gens s’offusquent. Une sympathie du genre « les pauvres, ils ont fait un long voyage pour ce concert, on peut leur laisser nos places ». De toute manière, une fois le vieil iguane sur scène, plus rien ne sera pareil.
Dixième rang. La foule est trop compacte pour avancer plus. Attendons le chahut dans les brancards. En attendant, nous avons les pieds dans l’eau, du à une mystérieuse flaque qui a pris résidence au milieu de la fausse. Des enfoirés de roots me parlent. Ils disent que 16ième arrondissement est imprimé sur mon front. «Pourquoi t’es venu au concert en costard ?» Parce que je ne pouvais pas venir avec ta tête de con. Pourquoi venir voir les Stooges en chemise blanche et en veste de velours bleu nuit. Si j’avais pu venir en costume nazi pour la référence Ron Asheton, je l’aurais fait. Mais la pensée unique me l’interdit. Une blonde nous paye des cigarettes. Elle a la quarantaine et me dit qu’elle a tapé trop de coke. Je lui demande si elle parle de ce soir ou dans sa vie en général. Elle répond par la première option, j’aurais opté pour la deuxième à sa place.
La flasque de vodka est au deux tiers vide. Je me sens partir en arrière. Tout se passe très vite autour de moi à partir de maintenant. À part moi qui suis très lent. Mike Watt sur scène, déjà. Les frères Asheton font le barouf du diable. Loose mec. Les rocks critcs ont éculé la métaphore du « branché à 220 volts ». Je vous demande d’y réfléchir deux secondes. Toute personne s’étant déjà électrocutée ou planté un couteau dans la cuisse comme moi devrait comprendre de quoi il s’agit : le cœur s’arrête sur un demi-battement, votre pupille s’élargit, votre tête tombe sur le coté. Loose. Rien de plus qu’une pauvre chanson sur 3 notes (je ne sais plus… Mi Sol La certainement). Mi Sol La comme un vieux serpent qui essaierait de te rentrer dans le jean. Ça fait peur, c’est excitant, et c’est mortel.
La caresse du canon sur la tempe encore une fois. On crie, de tout ce que ces poumons de fumeur me permettent. Un mec chante a côté de moi. Je l’attrape par le col (de chemise) et lui crie au visage. Rien d’autre à faire. Serrer les dents à se les péter, crier à s’en évanouir, et rincer à grands coups le doute de tenir ce train de sabbat pendant 1H30. Percée horizontale dans la foule. Un gamin de 11 ans inaugure son premier slam. On me le balance, je lui rattrape les jambes, son crâne va goûter la terre mouillée. « Ça va ? » lui crie une femelle dont l’esprit maternel vient d’être secoué. Il demande à ce qu’on le lance un peu plus loin. Il disparaît à tout jamais.
TV Eye, frisson sur tout ce que le corps peut comporter de poil. Et bouillie dans le cerveau. Search & Destroy, j’atteins le troisième rang pour ne plus jamais m’en remettre. Le cœur en panique, les membres tremblants et pourtant les bottes bien droites. Iggy est parfait, beau, sculpté comme une statue grecque. Ou plutôt chétif comme un enfant Jésus. Comment ce groupe peut-il encore propulser notre cerveau aux tréfonds de notre conscience en 2008. La réponse s’appelle Mike Watt. On devrait amener une cargaison spéciale de strip-teaseuses congolaises à cet homme à chaque fois qu’il foule la terre française. Car en 5 ans, il est passé de fondation du groupe, à un véritable moteur. Les Asheton balancent le flow vicieux, il le sculpte à grands coups de basse. Et Iggy peut faire la pute sautillante autant qu’il veut.
La setlist ? Je l’ai oubliée. La setlist ? Une aiguille à tricoter enfoncée au fond de ta narine. De quoi devenir vraiment amnésique. Rappel, le second I Wanne Be Your Dog. Accroché à un chevelu sentant grandement la moisissure, j’arrive à survivre. Après il faut remonter 7000 personnes pour arriver à la moitié du terrain, le tout avec un manteau grand ouvert, une cigarette tordue dans les lèvres et un fond de vodka brûlant.
Ce fut mon troisième concert des Stooges, en 5 ans. Moi qui n’ai que 21 ans. Petit branleur. 3 fois où j’ai compris pourquoi les auditeurs de Radiohead avait du mal à jouir.
3 commentaires
Une question: il y a combien de temps que tu as vu une statue grecque?
Moins de trois fois en cinq ans j’imagine…
un enfant jesus par contre…




ETRE DIEU
[...] Dans les bons concerts du jour, on retrouve aussi The Raconteurs et un Jack White bien loin des fredonnements de Seven Nation Army sur les plateaux de télévision par des personnes pour qui le rock se résume aux White Stripes et aux slims avec une langue à la Rolling Stones en paillettes sur une poche arrière. Et surtout Heavy Trash, un des nombreux groupes de Jon Spencer. Rockabilly Rules oh yeah ! Mais c’est le lendemain qui offrira les meilleures performances scéniques du week-end. Que ce soit les Hushpuppies ou les Hives avec un chanteur comme possédé. Je retrouverai d’ailleurs, peu après leur concert, certains des Hushpuppies qui se révèleront être très sympathiques : ils aiment par-dessus tout le rock et la scène, les ventes de disques sont bien le cadet de leurs soucis. Et en ce qui concerne les Stooges, je laisse le dernier mot à mon confrère, Little Johnny Jet. [...]