EINSTURZENDE NEUBAUTEN Le 12 mai ce n’était pas un temps à mettre un goth dehors. Trop de chaleur, trop de soleil, trop de ciel bleu. Mais comme Einsturzende Neubauten investissait le Bataclan, c’était parfait, ils étaient tous à l’intérieur pour célébrer le retour des fondateurs de l’indus’.
Neubauten je sais pas si vous savez mais c’est le groupe allemand qui a écrit une nouvelle page de l’histoire du rock en 1980 en injectant la réalité industrielle de Berlin Ouest dans le ronron de la musique pop. L’album s’appelait Kollaps, un concentré de musique bruitiste et avant-gardiste qui faisait “virevolter des outils contre du matériel industriel par-dessus un tapis de synthétiseurs gothiques” comme l’écrira Greil Marcus dans son séminal Lipstick Traces. Bon dix ans plus tard ça n’empêchera pas des américains du nom de Trent Reznor et de Marilyn Manson de reprendre ses trouvailles à leur compte pour nourrir cette bonne vieille pop culture, mais voilà à l’époque l’indus tel que pratiqué par Neubauten c’était d’avant garde, révolutionnaire.
EINSTURZENDE NEUBAUTEN Ce qu’il en est aujourd’hui ? Ce concert pourrait permettre de répondre à la question. Neubauten je connais peu au-delà de leur réputation. Ce n’est pas ma came comme on dit. C’est la première fois que je vais à un de leur concert. Mais j’attends quelque chose de fort. On m’a tellement dit que sur scène c’était du lourd. Un ami super fan m’a même montré des DVD du groupe et c’est vrai qu’en live ça a l’air sidérant. Alors j’attends ma claque. Et je peux vous dire qu’elle est pas venue. Des morceaux postérieurs à 2000, calmes pour la plupart, privilégiant des climats plein de tension hypnotique. Enfin, hypnotique.. soporifique oui. Pour un peu on se serait cru à un concert de Morcheeba. Et puis ohlala comment il se la pète le chanteur de Neubauten. Ce qu’il est pontifiant: le pape là tout habillé en noir à nous réciter sans fin ses textes dont on ne comprend rien (et pour cause c’est en allemand) mais qui ont l’air de dire de grandes vérités pendant que ses musiciens s’agitent sur leurs instruments ou leur matériau de récup’ genre perceuse, ressorts, tubes, fûts, taule. Et puis vas-y que je célèbre moi-même mon propre culte en gravant illico le concert sur disque pour le vendre aux fans à la sortie.
EINSTURZENDE NEUBAUTEN Je retiendrai juste la mélodie rouleau compresseur de Weil Weil Weil, les jouissifs coups de tonnerre du très punk et foutraque Let’s Do It A Dada et le lancinant Mela, mela, mela, mela, melancholia de “Die Befindlichkeit Des Landes”. C’est maigre. Pourtant j’étais prêt à y croire à la grande noise musique de Neubauten, prêt à me la prendre en plein dans la gueule. Mais non. Et puis de voir des iconoclastes se pendre pour des icônes et être pris pour des icônes quelque part je trouve ça d’un triste. Pourtant Blixa Bargeld, le maître d’œuvre de Neubauten, je l’avais rencontré 6 mois plutôt à l’occasion de la sortie de Alles Wieder Offen, le 14e album du groupe, et j’avais plutôt bien aimé tout ce qu’il m’avait dit. Mais bon au bout d’un moment les révolutionnaires sont meilleurs en théorie qu’en pratique. Trèfle de performance, place donc au discours.
Pour vous c’est important de donner des interviews ?
EINSTURZENDE NEUBAUTEN Oui, pour moi c’est un plaisir. J’ai passé beaucoup de temps en studio pour ce disque. Je l’ai achevé fin juin, après un mois passé à finir d’écrire et de chanter les textes. Là-dessus, j’ai quitté Berlin et ça m’a pris un mois pour prendre du recul et me rendre compte de ce qu’on avait fait, de la même manière que Rembrandt voyait enfin son tableau lorsqu’il s’en éloignait après avoir travaillé dessus sans relâche. J’ai donc une petite idée de ce que je viens de créer quand je rencontre les journalistes, qui ont le privilège d’écouter le disque avant tout le monde. Pendant plusieurs jours, ils me poussent à réfléchir à ce que j’ai fait ou voulu faire avec ce disque et au bout du deuxième ou troisième jour, au vu des questions qu’on m’a posées, je réalise pleinement ce qu’on a fait. C’est pour cela que j’aime donner des interviews. Enfin, durant dix jours maximum, au-delà je sature. Ce n’est pas de tout repos de s’asseoir en face d’un journaliste et de parler de son disque plusieurs fois par jour. D’autant que je suis connu pour être difficile avec les journalistes. Je n’en suis jamais venu aux mains, mais plusieurs m’ont déjà forcé à arrêter l’interview pour que j’aille calmer mes nerfs ailleurs. Parce que les journalistes posent souvent de mauvaises questions. Mais continue, je t’en prie, pour l’instant ça va. Et ne soit pas trop prudent.
Vous dites que les journalistes sont les premiers à écouter votre nouveau disque, mais certains de vos fans en avaient déjà entendu des bribes avant sa sortie parce que via un système de webcams vous leur aviez permis de vous observer en train de travailler dans votre studio. Quel impact cela a-t-il eu sur votre processus de création ?
Un studio d’enregistrement est normalement un lieu où tu te retranches pour te couper du monde. Je ne suis pas contre cette façon de faire, mais encore aujourd’hui Einsturzende Neubauten est un groupe qui travaille selon des méthodes classiques, on joue tous en même temps dans la même pièce, on est donc devenu un très bon groupe de scène. Et le fait d’avoir par moments ouvert notre studio aux fans grâce à des webcams a coupé cette sensation d’isolement du studio en créant une tension saine qui nous a donné envie de nous surpasser comme si on jouait live. En 1968, The Jimi Hendrix Experience avait fait de même en invitant des gens dans leur studio pour enregistrer live devant eux la dernière plage d’Electric Ladyland. C’est pour ça qu’on entend des applaudissements à la fin de Voodoo Child (Slight Return). Cette idée n’est donc pas nouvelle, seul l’est le procédé utilisé aujourd’hui car grâce aux webcams on peut jouer devant 700 personnes sans avoir de public physiquement présent. Ce n’est pas dur à mettre en place. Mais à mon avis il n’y a pas beaucoup de grands groupes de rock avec qui cette expérience pourrait se faire parce qu’aujourd’hui la genèse d’un disque n’implique plus que les membres du groupe jouent ensemble en même temps dans la même pièce. Aujourd’hui c’est donc presque révolutionnaire de fonctionner ainsi. Tout ce qui est sur ce disque c’est ce que nous cherchons à atteindre depuis maintenant plus de 20 ans. Nous jouons les mêmes choses qu’à nos débuts avec seulement un peu plus d’expérience et “de finesse”. Nous n’avons rien de neuf ou de plus intelligent à donner. Ce disque est donc sûrement une façon de dire “au revoir” à l’idée que nous ayons quelque chose de neuf à donner. De toute façon l’idée de nouveauté n’existe et n’a de sens que si l’on se place sous le giron de la pop culture. La nouveauté est un concept pop par essence, une culture qui exige son taux de nouveautés chaque semaine. Nous, on dit au revoir à ce concept. On ne délivre rien de nouveau : “Neubauten c’est arrivé”.
En 1980, votre groupe a produit une musique innovante qui a très vite été reconnue et caricaturée par le milieu rock en étant baptisée de “rock indus”. Comment vivez-vous cette paternité qu’on vous attribue ?
Tu sais, après tant de temps passé à faire de la musique, on se sent un peu récompensé d’être connu comme tel et richement cité dans divers articles. Google a une fonction intitulée “Google alerte” qui te permet de recevoir des emails dès qu’un internaute a écrit quelque chose sur le sujet que tu avais indiqué. Et bien j’ai posé une Google alerte sur Neubauten et je reçois des nouvelles du monde entier dès que quelqu’un écrit Einsturzende Neubauten quelque part sur le Net. Et la plupart de ces alertes me montrent que ce sont des artistes qui parlent de nous. Ils nous citent au rang de leurs influences. Et en un sens, on n’en attendait pas moins après tout ce temps. C’est gratifiant de savoir qu’on a profondément touché des gens, ça veut dire qu’on a un peu changé leur vie. Et ça, c’est plus gratifiant que de vendre 10 000 disques.
A l’époque de votre premier album vous rendiez-vous compte que votre musique était à ce point importante ?
Non. Tu as d’autres questions sur notre nouvel album ?
Oui.
Alors vas-y.
Pourquoi ce titre, Alles Wieder Offen, qui signifie “tout est de nouveau ouvert” ?
C’est une référence au fait que c’est le premier disque qu’on fait en étant notre propre maison de disques et que cela nous met dans une situation économique où tout est de nouveau possible. On ne sait pas ce que ça va donner. Si on échoue, alors “rien ne va plus”, mais si on réussit, hourra, on continue. C’est le public qui va décider et c’est vous aussi, les journalistes, parce que c’est vous qui informez le public.
Vivez-vous de votre musique ?
Aujourd’hui je n’ai plus besoin de travailler pour gagner ma vie. Je reçois de l’argent des back catalogues…
Assez pour vivre ?
J’aurais tendance à dire que oui. Donc je pourrais me tourner les pouces, mais je suis toujours poussé au travail parce que pour moi la musique est plus une passion qu’un gagne pain.
Par le passé vous avez déclaré : “Pas de beauté sans danger” et c’est devenu le credo de Neubauten. C’est toujours le cas aujourd’hui ? La musique est pour vous une nécessité, une forme de danger ?
C’est définitivement une nécessité. Je me sentirai très pauvre si je ne pouvais pas en faire. Un danger ? Je ne sais pas. Je ne suis pas vraiment attiré par le danger, je suis plutôt intéressé par l’idée de performance.
Parlons un peu des morceaux de ce disque. Die Wellen, qui l’ouvre, est très tendu et très mélodique dans le même temps…
Ce morceau vient d’un morceau piano-chant issu des Musterhaus series. La mélodie de piano imite le style hypnotique à base de drones de Charlemagne Palestine, un musicien minimaliste américain en activité depuis les années 60. Il était également connu pour être le pianiste de John Cage. J’aimais tellement cette partie de piano que j’ai pensé qu’on devrait l’intégrer à quelque chose de plus dense en la jouant avec tout le groupe. Ce qu’on a fait et je trouve que ça ouvre bien l’album.
Le single du disque c’est Weil Weil Weil…
Oui, mais ce n’est pas vraiment un single parce qu’aujourd’hui il n’y a plus de single à proprement parler. Il s’agit donc plutôt d’un single téléchargeable. D’ailleurs sur notre site tu peux trouver cinq remix de ce morceau, chacun réalisé par un des membres du groupe. Ils sont tous très différents les uns des autres, notamment de la version album qui est très dance.
De quoi parle le morceau Let’s Do It A Dada ? De dadaïsme ?
Oui, ça parle précisément du dadaïsme. Tout le texte en parle…
J’ai justement sur moi Lipstick Traces, un livre de Greil Marcus où il est beaucoup question de dadaïsme et où Neubauten est cité dans un passage…
Je sais, j’ai lu ce livre et j’ai rencontré Greil Marcus.
Ok.
Si tu as lu ce livre tu dois donc savoir que les origines du mot Dada sont obscures. Si tu regardes dans Wikipedia ou dans un livre sur l’histoire de l’art, tu liras que le mot Dada a été tiré du dictionnaire…
Une autre version de l’histoire dit que le mot a été tiré d’une marque de shampoing…
Oui, et un journaliste que j’ai vu hier m’a dit qu’un dada était aussi le mot enfantin pour cheval. Mais en fait aucune de ces histoires n’est vraie. Il y a quelques années, la vérité a été découverte.
Il y a une vérité à ce sujet ?
Il y a une vérité. Il y a un fac-similé de l’idée originale. J’ai appris ça il y a dix ans en lisant un journal en Allemagne et ça m’a remis en tête ma vieille fascination pour Dada. J’ai trouvé ça intéressant. D’autant plus intéressant que malgré tout, dix ans après, les légendes sur les origines de Dada circulaient de nouveau. Je me suis donc dit que j’allais faire une chanson sur ce mystérieux phénomène et que j’allais parcourir le monde pour en discuter avec des journalistes et leur demander si quelqu’un a retrouvé la véritable histoire de Dada.
Vous n’allez donc pas me révéler la véritable histoire de Dada ?
Non, c’est une quête. Et j’attends de savoir quel journaliste va être le premier à rétablir la vérité. La vérité va inévitablement refaire surface. J’attends. Cette énigme a le pouvoir de changer les choses parce qu’elle excite les gens. Moi dans ce morceau j’avance comme une sorte d’émanation spirituelle de Dada. Je suis un fantôme qui cherche à cacher les véritables origines du mot Dada pour que son sens change et insémine à jamais les consciences. J’ouvre le morceau par un cri : “Ba-oommpff !”. Greil Marcus en parle dans Lipstick Traces, c’est le cri que pousse Hugo Ball dans un de ses carnavals. C’est un bon livre, de même que le CD qui est vendu avec. Cherche le CD de Lipstick Traces sur Internet, il y a de bonnes choses dessus, des choses étranges que tu ne trouveras nulle part ailleurs. C’est important. Aujourd’hui, j’ai un peu de mal à prendre véritablement au sérieux quelqu’un qui est motivé par ces idées dadaïstes mais quand j’avais 15 ans, j’aimais vraiment ça : j’avais des reproductions de dessins de Georges Grosz dans ma chambre. Aujourd’hui tout ça reste en moi, j’ai simplement dépassé le sentiment de fascination que ça m’évoquait.
Vous avez été très tôt marqué par le dadaïsme. Peut-on faire du rock lorsqu’on est dadaïste ? Je veux dire : hier comme aujourd’hui, diriez-vous que vous faites du rock ?
Ma rencontre avec la musique remonte au début des années 80. J’ai grandi durant l’âge d’or du disque et du rock progressif. Il y a quelques disques que j’adorais à cette époque que j’aime toujours aujourd’hui.
Par exemple ?
La première période des Rolling Stones : Aftermath, Beggars Banquet, Let It Bleed. Le Velvet Underground aussi bien sûr. Ça peut sembler un peu convenu mais c’est ce que j’écoutais à l’époque, en plus des groupes allemands comme Neu, Can, Kraftwerk…
C’est étrange parce que les groupes allemands connus à l’international et ceux que vous citez là sont des groupes qui, contrairement à vous, ne chantent pas en allemand. La langue allemande est-elle un obstacle pour un musicien rock ?
Non, la langue allemande n’est pas un obstacle, l’histoire allemande est un obstacle. Toute langue peut être chantée. Avant le IIIe Reich, il y avait une incroyable tradition de chants allemands, mais les nazis et les fascistes l’ont cassé.
S’il existe, quel est le lien pour vous entre rock et poésie ?
Je n’écris pas de la poésie, j’écris de la musique rock. Tout ce que j’écris, je l’écris pour chanter. Un jour j’ai discuté avec un poète et il m’a dit qu’il serait très heureux d’être dans ma position car il saurait pourquoi il écrit ce qu’il écrit. Je sais toujours pourquoi j’écris quelque chose : je l’écris parce que je veux le chanter, c’est ça la différence entre le rock et la poésie. Mes mots n’essaient pas d’habiter une page blanche ou de former un livre. J’aime la poésie, ce n’est pas le problème, mais je ne me considère pas comme un poète car je ne me focalise sur le strict travail du langage, ce qui implique d’autres contraintes, d’autres aspirations et d’autres critères de jugements. Je suis prêt à être jugé selon des critères musicaux, selon des critères musicaux ce que je fais est bon, mais si je m’aventure sur le terrain de la poésie je serai jugé selon d’autres critères et je me sentirais mal à l’aise.
Les critiques considèrent votre musique comme de l’avant-garde…
C’est ce qu’ils disent. “My army hide too much in the shadows.”
Mais ne partie d’entre eux considèrent aussi Radiohead comme un groupe d’avant-garde. Qu’en pensez-vous ?
Je n’ai écouté aucun de leurs disques. Je ne pense pas que ça m’intéresserait. Vraiment. J’essaie de me tenir au courant de la musique populaire promue par l’industrie du disque, mon bagage musical prend initialement sa source dans des groupes de pop, mais je pense que Neubauten a très peu à voir avec la musique populaire. Je peux absolument et légitimement te dire que RIEN dans la pop musique d’aujourd’hui n’a quelque chose à voir avec ce que je suis en train de faire. Pour moi ce qu’a fait ou ce que fait Radiohead n’a aucune espèce d’importance. Ce n’est pas obscur, c’est signé sur une major. Ce qui est signé sur une major ne peut pas être obscur. Quelqu’un qui met un morceau en ligne sur Myspace, ça c’est obscur. Le CD n’a pas d’avenir, de même que les matériels qui l’ont précédé. Ils vont tous disparaître. Si on se revoir dans deux ans, le CD qui est là sur cette table sera devenu une pièce de musée. Et c’est très bien : question musique cela aura mis tout le monde sur un pied d’égalité. Il n’y aura plus de différences entre quelqu’un qui sort sa musique via Myspace et le groupe qui la sort via une major. Il n’y aura de différence qu’en terme de publicité.
C’est pour ça que vous êtes tant intéressé par Internet et que vous comptez beaucoup sur le site que Neubauten y a ouvert en 2002 ?
Oui, aujourd’hui c’est cela qui m’intéresse. On travaille sur une plateforme qui permettra bientôt de mieux utiliser les ressources de l’Internet et donc de concurrencer sérieusement le système de distribution et de consommation qui a encore la main mise sur la musique. Nous cherchons actuellement à faire tomber les majors.
Photos par Robert Gil
http://photosconcerts.comhttp://www.neubauten.org/
http://www.myspace.com/neubauten
2 commentaires
j’ai vu E.N en concert aux nuit sonores de Lyon. L’article restranscrit bien cette même sensation d’un groupe qui fut génial et gère aujourd’hui son héritage. Concert rodé, raté, ennuyeux, pontifiant. Reste la bella figura de Blixa.




ETRE DIEU
Jolie intervieuw. A propos de l origine de mot Dada. Mon histoire-urban legend -prefere est la ou Vladimir Ilyich Lenin alors en exil a Zurich a visite le cabaret-performance de Tsara (Cabaret Voltaire) et fous de joix il a aplodie en criant: “Da! Da!, Da!” - Oui, oui, oui en Russe…