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CORALIE TRINH THI Rouge et noir

Le rouge, couleur de la vie, le sang qui bat les tempes. De la passion, de la volupté et de l’envie. L’envie démesurée, inhumaine. L’envie de vivre, étendre (...) suite

Le rouge, couleur de la vie, le sang qui bat les tempes. De la passion, de la volupté et de l’envie. L’envie démesurée, inhumaine. L’envie de vivre, étendre son être au plus loin, son esprit dans les profondeurs. C’est cette volonté qui déborde au long des 776 pages de l’autobiographie de Coralie Trinh Thi. Il y a bien aussi, la jeunesse, le porno, la magie, le gothisme…

Mais tout cela n’est que le témoin passionné d’un être qui vit.

Désolé, je suis en retard, mais je pensais que vous le seriez aussi : vous l’êtes tout le temps dans le livre.

Oui, ca fait souvent ça avec les gens qui lisent le livre. C’est l’un des effets secondaires…

Effet secondaire ? Vous avez des effets secondaires sur les gens ?

Et bien, quand j’ai sorti Osez la Sodomie, je rencontrais des gens qui voulaient se faire sodomiser par moi. Ça biaisait un peu les rapports de séduction. Mais c’est surtout que les gens bloquent sur une partie de l’image publique, et il vous résument à ce qui les a interpellé.

C’est normal, chacun retire ce qu’il veut d’un livre. Des fois, malgré la volonté de l’auteur. D’ailleurs la structure de La Voix Humide est assez particulière.

Oui, il y a une raison technique qui est vraiment d’avoir créé des espaces de respiration pour le lecteur. Puis il y a une raison symbolique. La première partie, qui s’appelle Etre, est quelque chose d’assez simple. Donc elle est structurée de blocs… les arcanes. La deuxième partie elle est sur les autres, c’est Avoir. Il s’agit d’exister avec les autres et dans le monde. Tout devient beaucoup plus compliqué. Donc c’est par le regard des autres que l’on commence à se fragmenter, à être déchiré entre les différentes facettes de sa personnalité. C’était donc tout à fait juste de créer une impression d’éparpillement avec de toutes petites parties. Quant à la troisième, Devenir, elle est comme la première, tout est naturel et lié. Sa perspective, c’est devenir. Comme dans toutes les tragédies en trois actes ou les trilogies genre Star Wars. Dans le système en trois actes, dans la première partie l’on pose, la deuxième, c’est le cataclysme avec toutes les catastrophes du monde, puis enfin la résolution.

Donc dans la troisième partie, vous êtes encore plus sereine que dans le reste du livre. Parce que vous donnez cette impression d’être tellement centrée que vous gérez toutes les situations.

Oui, mais il y a un moment où je commence à moins faire la maline quand même. Parce que le problème est que le regard des autres finit par décentrer. Et c’est pour cela que cette structure reposant sur la structure du tarot, c’est une structure initiatique : c’est un processus d’individuation. Le but c’est la pierre philosophale. C’est ce que l’on dit en psychologie symbolique. Mais le but c’est la réalisation pleine et entière de soi. Le tout est de réussir à concilier tout ce qui été éparpillé à un moment.

Et puis c’est un livre avec une vraie fin.

C’est assez inquiétant de donner une vraie fin dans une autobiographie. C’est le truc dont je suis le plus fière. Ça vient de ma maniaquerie. Un auteur doit nous emmener quelque part. J’ai horreur des fins en queue de poisson. Donc je suis extrêmement contente de ne pas avoir eu besoin de mourir pour trouver une vraie fin crédible. Parce qu’il y a une limite au dévouement littéraire.

Lire ce livre, c’est assez amusant, c’est un peu comme aller à votre rencontre à chaque fois.

Certains lecteurs m’écrivent qu’ils ont l’impression que je viens discuter avec eux le soir dans leur chambre. Il y quelque chose d’intime vraiment. Après je n’ai jamais lu énormément d’autobiographies, mais j’ai l’impression que ce livre n’a rien à voir avec l’exercice quasi journalistique que cela peut représenter. J’ai lu des parties du journal d’Anaïs Nin et c’est encore différent parce que c’est un journal. On m’a dit que mon livre s’approchait de cela, alors elle est tout à fait fabuleuse, mais ça me semble vraiment différent.

Oui, parce qu’il y a un recul, un travail d’analyse de vos réactions…

Oui, c’est à dire qu’en même temps je revis vraiment les choses pour que le lecteur puisse les lire avec moi. Parce qu’il ne faut pas croire, le plus gros travail sur ce livre, ça a été de me remettre dans l’état d’esprit dans lequel j’étais. Effectivement, retrouver l’état d’esprit de ses 14 – 15 ans… Heureusement que j’ai beaucoup de lettres pour fixer ma mémoire. Puis, notre passé change en même temps que nous. A la lecture, je ne pense pas qu’il y ait de volonté d’analyse ou de recul ; c’est vraiment dans la structure et la démarche globales qu’il y a ce truc d’objectivité et de sens.

Donc là, vous réimprimez le livre, j’imagine qu’il s’est donc extrêmement bien vendu.

Il s’est bien vendu parce que commercialement c’était un projet sucidaire. Une autobiographie de porno star de 770 pages, il y a plus vendeur comme concept. On décourage tous les publics possibles en fait. En plus l’autobiographie a 31 ans… je comprends que ça puisse faire peur. En même temps c’est tellement surréaliste que je pense que ça m’intéresserais quand même. A priori, ça fait peur. Bon, et je parle pas de la promo où ma pauvre attachée de presse arrivait pas à le faire lire aux journalistes. Les gens riaient, franchement. Donc il s’est vendu grâce au bouche à oreille des lecteurs. J’ai des lecteurs qui me dévorent en trois jours. Donc le bouche à oreille a marché très tôt, dès la sortie du livre. Et c’est vraiment ça qui l’a poussé.

Et qu’est-ce que les gens vont chercher dans ce livre ?

Ça dépend. Ça peut être pour le porno, mais aussi par rapport à la musique et son milieu que j’ai beaucoup fréquenté. La culture gothique ensuite. Puis des gens qui ont été très marqués par Baise Moi. Puis pas mal de gens en magie et ne mystique. C’est donc plein de petits milieux qui ont chacun un regard très différent sur le livre.

Vous pensez vraiment que les gens ont envie de lire 700 pages sur le porno ?

C’est un récit autobiographique sur la biographie parce que de toute façon sinon j’aurais écrit 3000 pages. Mais le thème de la pornographie englobe énormément de sous-thèmes. Et ce n’est pas un livre sur le porno, mais sur la liberté. La liberté sexuelle, la liberté d’expression, et aussi sur la censure. Sur le problème de l’image, les médias et la célébrité. Et ça parle aussi beaucoup d’amour au final. Mais d’amour sous toutes ses formes.
L’amour pour moi va vraiment d’Eros à Agapé. De l’amour désiré à l’amour gratitude et désincarné. Ça parle aussi beaucoup d’échanges. L’amour c’est quelque chose de très vaste. Mais agapé n’est pas une passion. C’est l’amour divin. Agapé ne désir pas. Agapé remercie, aime la pierre, le petit enfant. C’est un amour étrange pour un être humain.

C’est une démarche assez particulière de faire une autobiographie directement après un premier roman.

Non, mais j’ai flippé ma race !! Mais je raconte dans le livre comment j’ai compris que je devais écrire ce livre. Dès le début il était exclu pour moi de mélanger littérature et porno. Ce sont deux zones distinctes de ma vie. On m’avait demandé plusieurs fois d’écrire ce genre de témoignage et j’avais toujours refusé. Le témoignage pour moi n’est pas de la littérature. Et puis il m’a fallu m’assurer que je savais écrire avant d’utiliser cette matière-là.

Mais j’imagine que ce doit être frustrant parce que l’autobiographie exclut le jeu de l’écriture romanesque qui permet les messages en filigrane, le symbolisme…

Mais dans une autobiographie aussi.

Malgré le pacte de réalité intrasèque ?

Oui, car la question est « est ce que l’on est capable de donner un sens à sa vie ? Est ce que l’on est capable de transformer sa vie en œuvre d’art ? » Je pense que tous les êtres humains peuvent être des artistes et que l’œuvre d’art primordiale c’est soi-même. Et c’est pas dans un truc égocentrique. C’est une volonté d’évolution spirituelle.

C’est une pensée profondément humaniste ça.

Il paraît que je suis un peu humaniste, mais ça m’ennuie par apport aux animaux. Je ne considère pas d’humain supérieur aux autres êtres vivants. Mais on peut se le dire entre humains.
Mais je n’ai vraiment pas eu le sentiment de tricher. D’ailleurs j’ai complètement bloqué sur le livre jusqu’à ce que quelqu’un me donne la fin. Finir sur un truc que Jodorowki appelle la danse de la réalité… tout est aussi une question de regard sur le monde et de vision du monde. Il paraît que l’art c’est une vision du monde. C’est donc pas la peine de tricher. La réalité et déjà merveilleuse, elle dépasse souvent la fiction. Il y a des choses que j’ai même pas mises dans le livre tellement on aurait déjà trouvé cela abusé dans un roman.
Et puis quand on écrit un roman, on prend des parties de sa réalité que l’on pile et recompose. Un peu comme une mosaïque. Là c’était le même travail, mais il ne fallait pas éthérer. Emboîter les choses de manière harmonieuse et cohérente sans laisser trop de blanc. Un moment, j’ai eu très peur, à cause de la structure initiatique, d’avoir à m’arranger avec la réalité. Mais j’aurais abandonné.

En fait l’idée libertaire, c’est juste une question d’honnêteté profonde.

Oui, c’est être vrai. Je pense aussi que lorsque l’on est suffisamment libre et que l’on a un niveau de conscience suffisamment élevé on est forcément attentif aux autres. Il y a un côté de besoin que les autres aillent bien pour ne pas aller mal. Il y a un intérêt personnelle très égoïste à ne pas écraser les autres.
Pour moi tout cela est très évident et naturel. Même si cela semble délirant et utopique pour la plupart des moralistes.

C’est comme cette image dans Betty Monde de tous les hommes au centre de leur propre engrenage et que le monde peut tourner uniquement si chaque individu et au centre de sa roue.

Oui, c’est la roue de médecine. Et c’est l’idée d’être épanouie et de se réaliser soi-même. C’est aussi le seul moyen d’arêter de faire chier les autres. Mais c’est vrai : quelqu’un d’épanoui ne va jamais emmerder son voisin. Dans Osez la sodomie j’aborde le problème différemment. Je dis aux gens de porter des boules de geisha parce que l’on fait vachement moins le geule dans la rue etc… Mais l’épanouissement personnel ce n’est pas du tout une volonté infantile et égoïste comme on peut le lire dans beaucoup de magazines de société. C’est vraiment quelque chose de fondamental et nécessaire qui est le préliminaire à toute évolution globale possible.

Le préliminaire… Mais ça me semble être la question humaine définitive.

Ouais, c’est un peu ma conviction fondamentale.

http://www.myspace.com/lavoiehumide
http://www.audiable.com/

Photos par Fiston.

Un commentaire

Belle itw, merci.

Commentaire par sylvain, le Lundi 18 février 2008 à 16:29

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