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CONTROL DE CORBIJN Vu par Jean-Pierre Turmel

Une transmission passionnante de Jean-Pierre Turmel sur le film Control, le biopic de Ian Curtis réalisée par Anton Corbjin. Corbijn, un illustre photographe déjà présent sur la pochette (...) suite

Une transmission passionnante de Jean-Pierre Turmel sur le film Control, le biopic de Ian Curtis réalisée par Anton Corbjin. Corbijn, un illustre photographe déjà présent sur la pochette du 45T de Joy Division sorti sur Sordide Sentimental.

Afin d’éviter toute ambiguïté je préciserai d’emblée que j’ai beaucoup aimé le film d’Anton Corbijn, Control. C’est une œuvre non seulement belle (nous pouvions nous y attendre au regard de l’exemplaire carrière de photographe de Corbijn) mais également sensible et très souvent d’une grande subtilité, disant en un regard ou une attitude ce qui eut nécessité de longues minutes d’explications.

La lumière sur scène, mise en situation par Corbijn, renforce la conviction qui m’habitait en 1980 lorsque j’écrivais « L’événement sur scène est plus qu’un spectacle. L’intense lumière du projecteur isole la silhouette, la fixe dans l’espace et annule la durée. Aveuglé et muet un instant, le chanteur illuminé ne perçoit plus les limites de la salle autour de lui. »

Il faut donc interpréter ce qui suit moins comme l’expression de critiques, mais plutôt comme le souhait irrépressible et instinctif d’en (sa)voir plus.

Une biographie est toujours une gageure : comment résumer dans sa totalité une vie. Le faire dans un livre est déjà frustrant, vouloir y parvenir au moyen d’un film est évidemment impossible.

Manifestement Anton Corbijn était conscient du problème, et c’est au scalpel, minutieusement, qu’il a effectué des choix que j’imagine déchirants. De multiples contraintes et pressions extérieures ont dû s’exercer sur lui, l’obligeant à louvoyer entre différents écueils : l’entourage familial de Ian Curtis, parents et épouse, le groupe, etc…

Il en est paradoxalement sorti quelque chose de positif : la rigueur. Corbijn s’est attaché à la véracité des faits et des descriptions, seule explication permettant d’interpréter que les membres du groupe aient finalement bien accepté le film alors qu’ils n’y sont pas du tout à leur avantage : ils s’y reconnaissent tels qu’ils sont effectivement. Rob Gretton (le manageur) y est tout aussi affligeant.

C’est notre regard qui nous fait dire qu’ils sont frustres et peu intéressants. Pour d’autres (de leur sphère culturelle) ils seront des mecs cools…et surtout pas des « intellos » (l’injure suprême).

Le monde de l’enfance de Ian Curtis, est à peine esquissé au travers du rapport avec ses parents. On pressent que le poids de ce passé là a dû être capital. Idem à propos du rôle joué par Martin Hannet dans l’histoire du groupe. On l’entrevoit à peine, et il faut connaître la biographie pour le reconnaître.

Le continent européen est éludé en une phrase, accentuant la pression de ce monde clos qu’est Manchester. Continent européen pressenti comme plus civilisé et cultivé, dont Annick Honoré (son amante) est en quelque sort l’ambassadrice, au sens presque littéral du terme.

Le choix le plus contestable est l’éviction de l’histoire (l’expression n’est pas exagérée) de Genesis P. Orridge (Throbbing Gristle, groupe présent dans le film par le biais d’une affiche entre aperçue) alors qu’il était un ami très proche par l’esprit, beaucoup plus que ne pouvaient l’être les membres du groupe par exemple. Ils étaient frères par la culture (autre esquisse : on lit quelques noms sur la tranche des livres de la bibliothèque de Ian : J. G. Ballard, William Burroughs…) par leur sensibilité et leurs aspirations, au point d’avoir des projets musicaux en commun.

On peut dire sans exagérer que si les Sex Pistols ont été l’amorce pour les débuts du groupe, Throbbing Gristle fut l’indication du chemin que Ian voulait suivre. L’entourage de Ian Curtis (famille et groupe) a toujours rejeté Genesis P. Orridge percevant en lui un fauteur de trouble, celui qui incitait Ian à rompre avec son milieu, avec son groupe même. C’est là le cœur du problème, Ian était prisonnier de son entourage immédiat et n’a pas su couper avec, contrairement à Genesis P.Orridge qui lui effectua ce travail très jeune.

Prisonnier des conventions familiales, issu des classes laborieuses, avec tout ce que ça sous entend comme pesanteur. Environnement social à l’image de ces banlieues grises et humides, impersonnelles. Carcan au quotidien se prolongeant dans un mariage trop précoce (à 19 ans – la photo de l’évènement est d’un conformisme étouffant) et même dans le groupe, excessivement « prolo » (peut-être une attitude due à la mode Punk, je voudrais le croire). Adversaire de tout ce qui pourrait ressembler à une pensée (la scène de l’interview est exemplaire et pas du tout caricaturale…D’un regard, Ian indique à Annick Honoré qu’il est conscient du ridicule de la situation, et semble lui dire « il faut leur pardonner… »). Le rock la plupart du temps n’est que superficielle rébellion et rupture insuffisante par rapport à la société. Peu parviennent à dépasser ce stade.

Ian lui-même n’était pas encore sorti de cette médiocrité, il peinait à le faire manifestement. Comme cette référence à un club de foot pour motiver le choix de sa couleur préférée. Le poids du clan.

On peut vivre dans un milieu qu’on sait terne et imparfait (et même l’apprécier quelque part) pourvu que mentalement la coupure ait été faite. Fuir autre part n’est pas nécessairement une obligation. Le faire pourrait même n’être que tomber dans une autre illusion, celle de croire que le monde est plus beau et plus intelligent ailleurs.

Mais rompre mentalement est un stade d’évolution qu’on ne peut éviter. Il faut s’isoler mentalement de son environnement, établir des barrières intellectuelles pour se protéger. C’est un travail que malheureusement Ian Curtis n’a pu terminer à temps pour survivre. Le poids de sa responsabilité de père de famille et sa loyauté ont également compté sans doute…Un autre moins honnête s’en serait probablement sorti.

Son épilepsie ne pouvait que l’entraver davantage, rendre encore plus problématique son parcours.

La gestuelle de Ian Curtis sur scène (étonnamment interprétée dans le film) au-delà de l’esthétisme qui rendait ce chanteur unique, est le symbole évident de son aliénation. L’expressionnisme des mouvements saccadés, comme incontrôlés, s’ils suggèrent évidemment l’épilepsie, évoquent aussi un pantin cherchant fébrilement à se défaire des fils qui lui prêtent vie…En vain.

Antony Wilson a bien tenté de l’aider mais ces mots étaient ceux d’un esthète de la sphère Rock alors qu’il eut fallu ceux d’un analyste.

Genesis P.Orridge aussi, mais sans doute pas assez efficacement, englué qu’il était lui-même alors dans une histoire sentimentale ayant du mal à se conclure (et qui avait motivé une tentative de suicide). Genesis P. Orridge, sans doute une des toutes dernières personnes (avec Annick Honoré qui était elle à Bruxelles) à parler à Ian avant son suicide, au téléphone, la nuit même du drame. Il relate cet évènement, cruellement absent du film, dans le n°159 du magazine anglais MOJO, et son histoire est rapportée également dans le livre de Mick Middles & Lyndsay Reade (l’ex épouse de Tony Wilson) TORN APART – the life of Ian Curtis (une œuvre capitale). Comment, lui-même à Londres, il tenta de prévenir diverses personnes à Manchester susceptibles de venir en aide à Ian, et comment à cause de funestes coïncidences ce fut hélas impossible.

Curieusement l’absence de Genesis P-Orridge dans ce film est renforcée, soulignée, et comme désignée, par un plan éminemment symbolique à la fin, celui de la cheminée du crématorium où Ian fut incinéré. Elle ressemble beaucoup à celle du camp de concentration d’Auschwitz, qui servait de logo à INDUSTRIAL RECORDS le label de Throbbing Gristle. Fortuit ou voulu ?

Jean-Pierre Turmel, Rouen, 1er octobre 2007
http://perso.orange.fr/sordide.sentimental/

Control d’Anton Corbijn, sur les écrans actuellement.
http://www.myspace.com/controlfilm

8 commentaires

Un film qui tire les larmes vers le bas. Une très belle analyse et une plume sentimentale.
Enfin un article qui montre que Joy Division c’est bien plus qu’un groupe repris par des couineuses Nouvelle Vague.
Sans déconner, cette esthétique, cette science du cadrage chère à Corbijn, c’est incroyable. Ca dépasse le biopic. C’est beau. En fait je crois que c’est noir. Noir romantique.

Commentaire par Bester Langs, le Mardi 2 octobre 2007 à 0:57

Sordide sentimental quoi.

Commentaire par Bester Langs, le Mardi 2 octobre 2007 à 0:57

qui ose parler des pétasses qui couinent love will tear us apart???
Great Great film il faut le voir pour comprendre

Commentaire par elodie alunni, le Mardi 2 octobre 2007 à 12:24

dans biopic ya vie. Ce film n’est que mort, ce en quoi tu as parfaitement raison B.L. Du putain de Sordide sentimental. Le parrallele est peut-être facile, ou incongrue, mais les récentes que nous avons eu, pourtant tout à fait satisfaisantes (ray, walk the line…) n’avait pas réussi à imprégner jusque dans l’esthétique le flux de mort qui planait au dessus de tels personnages, dans leurs ambitions, leurs relations, leurs musiques, leurs vies.
Corbijn, lui l’a fait, et il a réussi, en dépassant le style pseudo planant symbolico-significatif dans lequel il aurait pu facilement tomber. Mes hommages à la personne qui a su me faire pleurer face à l’histoire d’un chanteur sur lequel je crachais.
(oui j’ai un peu honte de le dire)

Mes respects J.-E.D.

Commentaire par lolo, le Mardi 2 octobre 2007 à 13:16

Très très intéressant ce texte et/parce que bien écrit. Je laisserai sans doute un autre commentaire à ce sujet ces prochains jours. J’ai prévu d’aller voir le film.

Commentaire par sylvain, le Mardi 2 octobre 2007 à 19:18

Mais au fait : qui est Jean-Pierre Turmel ?

Commentaire par sylvain, le Mardi 2 octobre 2007 à 19:19

http://perso.orange.fr/sordide.sentimental/

Voila qui répondra à ta question Sylvain
:-)
JED

Commentaire par Jean-Emmanuel Deluxe, le Mardi 2 octobre 2007 à 20:55

“Qui est Jean-Pierre Turmel ?”

Oui ça c’est une vraie question !
Bientôt 60 balais et je ne le sais toujours pas !

nouveau site :
http://sordide-sentimental.com/

Commentaire par ubik76, le Mardi 2 octobre 2007 à 18:06