The Cramps. Souvenir de gosse.
Hyères, le port de plaisance, soir d’été des années 80. Néons fluo pour de vrai zèbrent mon polo Lacoste tandis que des demoiselles en roller et jupettes plissées slaloment entre les plantes vertes pour servir des coupes de glace.
Clapotis des hors-bords, rumeur des touristes. Des téléviseurs couleurs suspendus à la pergola diffusent des clips mais sans le son. Rémanence d’un temps où le mot ‘punk’ ne faisait déjà plus craindre des énergumènes patibulaires avec chaînes de moto mais des prétendus modernistes aux coupes hideuses. D’ailleurs dans le fond, un type joue mollement du synthétiseur avec un Atari ST derrière lui. Enfin, tout cela me passait au-dessus de la tête à cet âge là . Je mange non sans joie une coupe de Dame Blanche (meringue diabolique, glace vanille, nappage chocolat) tripotant un petit parasol planté en plein dans ma « chantilly lace » à moi.
Soudain, jaillissant d’un des téléviseurs arrive cette image effrayante d’un type qui meurt enterré vivant. Robert Smith, blafard, panique dans son lit à guetter l’arrivée de l’homme araignée dans la toile de laquelle il finira par étouffer.
Mon premier rapport avec les Cure. Kitch eighties, for sure. Sur un gamin, cela laisse quelques sueurs froides.
L’arrivée suivante des Cramps dans le poste ne me fera pas autant d’effet. Pétard mouillé après ce à quoi je viens d’assister. Tout semble plus cliché chez ce groupe là  : l’ambiance d’horreur cinémascope, cimetière carton pâte et forêt obscure faite de trois arbres, le type qui tortille sa carcasse sur les tombes comme possédé, l’air méchant mal joué par la gorgone et joe-la-mèche-peroxydée. Non vraiment ça ne prend pas. C’est gâché. Dans ma petite tête c’est définitif : les Cramps resteront des marionnettes et les Cure des gothiques terrifiants…
Le temps a passé et j’ai rendu à ces braves de la cause rock’n’roll leur tribut. Pas de recherches plus poussées cependant, à quoi bon ? C’était des rigolos. Les mêmes blagueurs qui filent tout leur blé aux vendeurs de farces & attrapes. Poil à gratter, fluide glacial. Squelette phosphorescent jaillissant d’une boîte. Palais du rire. Mais c’était avant Pour L’Amour D’Ivy.
Le livre d’Alain Feydri transpire de passion. Pas seulement pour Ivy, ou les Cramps même s’il a sans doute dû tenter de se décolorer une mèche pendant les vacances d’été 81, ou se tordre devant un miroir en enfilant des pantalon de vinyle. Non cela va plus loin que ça. C’est une passion pour le rock’n’roll qui colle à chaque page, comme la graisse sur les cheveux d’un teddyboy.
Une fois la touchante love story Lux/Ivy (on dirait le hippie Jim Morrison ayant le béguin pour la tueuse née Mallory Knox) posée en trame de fond, on suit certes toute l’aventure du groupe, mais surtout le dévorant appétit de collectionneur du couple pour le doo-wop, rockabilly, rythm’n’blues, surf, twang… Et la liste ne s’arrête même pas là . Une foultitude de détails historiques et anecdotiques sans lesquels le rock ne serait pas un mythe (que dis-je, une religion!) accompagne la progression du groupe, mais tout le plaisir vient de ces incursions permanentes vers les artistes de cet âge d’or (des Trashmen aux Sonics en passant par Charlie Feathers, Kip Tyler ou Hasil Adkins). Mine d’or. Jamais indigeste. Notamment grâce au style, plus empreint de classicisme journalistique que de la beat generation, qui donne un ton paternaliste (Alain Feydri est un des derniers à utiliser les termes « Fadaises » et « Petzouilles » à ma connaissance).
Trois cent pages plus tard, malgré les travers habituels de ce genre (une certaine lenteur et répétition des faits, mais c’est tout de même pas sa faute si les Cramps connaissent autant de changement de line up que The Fall.) on en ressort tout de même avec une foutue envie de tout vendre pour s’acheter une Chevy et se graisser la banane.
A en regretter la désormais célèbre invasion britannique des sixties. D’ailleurs quand on choisit de s’appeler les ‘Cramps’ c’est bien parce que personne n’aime voir les anglais débarquer… Comprenne qui peut, je ne m’expliquerais pas sur celle-là .
Pour L'Amour D'Ivy, par Alain Feydri, chez Julie Edition.
Dispo uniquement sur le site de Julie Prod : http://julieprod.chez-alice.fr/crampsbook.html
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