Des lueurs dans la brume électrique du rock'n'roll... Oui, parce que c’est ce qu’est devenue la scène rock française, lecteur mon ami : un milieu putréfié, un gros marécage brumeux et vaseux infesté de parasites nuisibles ou d’ados acnéiques dont la nullité forcerait presque l’admiration si elle n’était pas aussi consternante.
D’où le parallèle avec le dernier film tout pourri de Bertrand Tavernier[1] (car faut pas croire, je suis malin). Et c’est là que j’interviens : pour désinfecter le bayou du rock’n’roll gaulois de ses sinistres occupants (tremblez, saletés). Mais heureusement, parfois quelques lueurs apparaissent pour éclaircir cette brume électrique…
Batterie ? Rodgeur. Cable d’alimentation ? Rodgeur. Argent ? Rodgeur.
Nous sommes le vendredi 22 avril et devant l’International je procède à un dernier check-list avant d’entrer car je suis un Gonzaïman professionnel. C’est que j’ai une semaine chargée, lecteur mon ami. Demain, je dois me rendre à l’OPA pour assister à une séance de jam psyche d’à peu près cinq heures (c’est pas de la tarte ça, cinq heures), de vendredi à dimanche je dois couvrir avec Hilaire Picault (gonzaïman-boss) le festival Rock et Littérature à Deauville et ce soir, je retrouve les Parlor Snakes et un combo que je ne connais pas, les Bad Mama Dog. Autrement dit, évitons la faute de l’amateur, l’erreur du stagiaire débutant, le petit détail qui fera tout capoter. De la rigueur. Le métier de rock critic demande de l’organisation et un professionnalisme à toute épreuve[2].
Caméscope, argent, cigarettes… Parfait. Tout est rodgeur. J’entre (Rodgeur).
Je n’ai pas franchi la porte de l’International qu’un détail m’interpelle (l’esprit vif est le propre du gonzaïman). C’est curieux cette grosse chaîne qui barre l’accès à la salle de concert.
Qu’est ce que c’est que ce truc ? On veut museler la presse indépendante ? Bâillonner la vérité ?
O.K. Well, well, well.
C’est ce qu’on va voir, tiens. Si l’International pense m’arrêter avec ses méthodes de fasciste, il se trompe lourdement. Je suis un gonzaïman, moi. La souffrance est mon maître, le combat mon honneur. Tremble, charogne ; Nash « Born to fight » arrive.
Souple comme un serpent, j’ondule mon grands corps musclé (si, si) sous la chaîne obstructive, puis me redresse fièrement une fois le check-point traversé. Autour de moi, pas un mot, pas un geste. C’est gagné. Les gus sont soumis, écrasés par mon ascendant psychologique. J’ai vaincu le duel mental. Conquérants, nous franchissons les dernières marches mon caméscope et moi et pénétrons dans l’antre fascinante du rock’n’roll…
Effectivement, c’est fascinant.
En bas, cinq photographes, une table de montage, un preneur de son et six caméras Betacam (et leur cameramen) me dévisagent d’un œil circonspect.
J’observe les Betacams. Massives et lourdes. Imposantes. J’examine mon caméscope. 11 cm, 350 grammes. Ridicule.
Va falloir se battre pour s’imposer.
Je lève les yeux vers les cameramen et les considère, à la cowboy (raide comme la justice, silencieux, regard glacial. Le type que rien n’effraie, qui en a vu d’autres. Alors, bande de coyotes ?). Une atmosphère à la Il était une fois dans l’Ouest s’installe progressivement pendant que je réfléchis à un truc génial à dire.
Mais ça ne vient pas. Bon.
Je les observe encore un peu pour leur faire comprendre que je suis un outlaw, puis, dans un pur esprit de magnanimité, je me dirige lentement vers le bar et m’installe à l’angle, comme Clint Eastwood. Je commande une bière.
- Y en a pas.
- Pardon ?
Surpris, je regarde le serveur (accoudé au comptoir, paume de la main soutenant la joue, regard vide, tonicité zéro). Pas de bière ? Pas de bière dans un pub ? On me prend pour une bille ?
-Â Â Il est pas encore ouvert, le bar.
Là , ça risquait de devenir gênant. Je ne me vois pas rester cloué devant un comptoir vide (« Nan, Mossieur ! Je ne partirai pas sans avoir ma bière ! Appelez-moi le directeur ! ») et l’idée de revenir sur mes pas pour fixer de nouveau les cameramen ne m’inspire pas plus que cela (« Alors, les gars ? On en était où ? »). Il fallait faire quelque chose. Heureusement, la crise s’est désamorcée quand les Parlor Snakes ont fait leur apparition.
Peter K. à la guitare, Alex Mazarguil à la batterie et une nouvelle bassiste (qui, je l’apprendrai plus tard, se nomme Sue Shea), les Snakes prennent possession de la scène. Je ne vois pas encore Eugénie Alquezar, la chanteuse, mais c’est peut-être à cause de l’emplacement tout pourri que j’ai récupéré, le seul qui restait, à droite de la scène et totalement incrusté dans le mur. Les salauds de cameramen ont profité de ma présence au bar pour récupérer les meilleurs endroits. Pfff ! Si on ne peut même plus faire confiance aux confrères ! Dans l’immédiat, attendons, je me dis.
C’est à ce moment que surgit le preneur de son.
-  Faut pas rester là , Monsieur, on travaille.
Oui, alors là non.
Je frotte avec une lenteur calculée mes yeux et dirige vers le guignol un regard fatigué, genre Lino Ventura dans Les Tontons Flingueurs.
-  Et alors ?
-  Ben, vous êtes dans le champ.
-Â Â Dans le champ de quoi ?
-  Des caméras. On filme, là .
-  Et ça, c’est quoi ? je l’interroge en lui exhibant mon caméscope.
Le gus contemple mon caméscope d’un œil morne puis lance vers moi un regard ou je discerne la stupeur et l’incompréhension. Je hoche la tête d’un air entendu (« C’est bon, collègue, c’est bon, on est de la même famille. Je contrôle »). Il me fixe bizarrement pendant quelques secondes, puis s’éloigne en marmonnant un truc incompréhensible. J’ai dissous la vendetta.
Même pas le temps de profiter de ma victoire que démarrent les premières mesures de The Mad Ones. Eugénie vient d’entrer, les Parlor Snakes sont au complet.

Il ne me faut que quelques secondes pour comprendre que les Snakes vont offrir ce soir sans doute l’un de leur meilleur live. Eugénie est dans le ton et domine l’espace scénique, la section rythmique est dense, la guitare de Peter imposante. La déception que j’avais ressentie suite à leur prestation décevante à la Flèche d’Or en août dernier est effacée, balayée d’un revers de la main. Les envoûtants Snakes sont de retour, plus mordants que jamais.
Le As long as I’m happy qui suit confirme cette impression. Vif et enthousiaste, percutant et sensuel, le morceau est à l’image du combo franco-new yorkais qui n’est jamais aussi puissant que quand il fait ce qu’il sait faire : du rock coffré dans des accents revival, avec une ligne musicale pilotée par Peter K. (l’esprit des Snakes, c’est lui) et débarrassé de toutes fioritures qui alourdissent le tapis musical plus qu’elles ne l’embellissent.
Cadenassé entre le mur à droite, une Betacam à gauche, deux photographes à mes pieds et une caméra embarquée en face de moi, je tente courageusement de capter la prestation, mais sans grand succès. Vaincu, j’abandonne la place après le très charnel I’ve lost my way (cinquième morceau).
Au bar, j’assiste à la fin du set des Parlor Snakes, que j’aperçois de temps en temps derrière un mur de corps trépidants, lui-même parqué derrière celui de la Presse. Entre deux pintes – ne nous laissons pas abattre – j’observe la nouvelle bassiste, Sue Shea. Cette fille est étonnante. En moins de deux semaines et alors qu’elle se produit également dans THE HONKY TONK MAN et 7QUESTIONS, elle a parfaitement maîtrisé le cœur rythmique du combo. Ses lignes de basses sont solides et tombent quand il faut, là où il faut. Dynamique et inspirée, Sue Shea apporte une plus-value aussi intéressante qu’inattendue, tant la basse était le point faible des Snakes auparavant. Des trois bassistes qui ont côtoyé le groupe, c’est sans conteste elle qui domine. Le line-up est là , c’est le bon. Le set est carré, cadré, les Snakes affûtés. C’est une réussite.
A peine le temps de prendre une troisième pinte et de téléphoner à mon pote Jack que je soupçonne fortement d’être aux prises avec la maffia américano-hollandaise (mais en fait non pas du tout) que débarquent sur scène les Bad Mama Dog.
Echaudé par l’expérience précédente de la presse cannibalisante, je mets moins de trois secondes à vider ma pinte et à franchir les cinq mètres qui me séparent de l’espace scénique où j’arrive victorieux (car je suis très fort). La conquête de la bonne place dans un concert est un combat de tous les instants, mais le gonzaïman que je suis maîtrise toutes les astuces pour y parvenir. Alors, les tafioles ?
Les tafioles de caméramen ne répondent pas. C’est normal, ils ont disparu. Ils ont dû sentir que la confrontation allait devenir sanglante (« Putain, les mecs ! Y a Gonzaï ! Vite, fuyons ! »). Ou alors ils ont été impressionnés par ma technique du caméscope, c’est possible aussi. Quoi qu’il en soit, je reste le seul journaliste présent dans la place. T’es un winner, Nash.
Soundcheck effectué, les Bad Mama Dog amorcent leur set pendant que j’effectue des essais caméra sur le public (ce qui ne sert à rien mais impressionne toujours) mais dès les premières mesures, je réalise que ces Bad Mama Dog sont largement bien plus winner que moi. Les cameramen ont commis une erreur colossale en quittant la salle. Fires of Hell, le morceau d’entame du trio américano-parisien est une bombe musicale qui laisse augurer d’un set de très haute qualité.
Ce qui est le cas. De Mr Ree à Sweet 21, en passant par How Many Times, Skull Breaker ou Love Gone Bad (chanson éponyme de l’album qui sortira le 25 mai prochain), tout est bon, très bon, excellent même. Les Bad Mama Dog oscillent entre Rock accentué Psyche, résonnances Blues et Folk dopée. Voire une touche ledzeppelienne avec l’accoustique California[3]. C’est juste sublime. Gael Barbieri (basse) et Alexis Bossard sont dans le rythme, dedans, en plein dedans, et la voix de John Ulysses Mitchell, le guitariste-chanteur, est tout simplement ahurissante (T’as bien fait de quitter ta Californie natale il y a neuf ans pour rejoindre Paris, John). Le set se passe vite, trop vite, et les douze morceaux des Bad Mama Dog, malgré la façade son écrasante de l’International, finissent d’envelopper la salle d’une densité musicale rare, sensuelle et magnétique, profonde et captivante. Intense.
Une fois encore, White Veranda, l’association qui a organisé les deux concerts de ce soir démontre sans contestation aucune qu’elle domine outrageusement les scènes musicales de la Capitale tant la qualité artistique des plateaux qu’elle propose est impressionnante. Des Snakes mordants, des Dogs puissants… Le rock français retrouve son animalité et la brume qui noyait la scène hexagonale commence à s’éclaircir. Si White Veranda continue comme ça, je vais bientôt me retrouver au chômage, moi. Les groupes tout pourris vont être de plus en plus difficiles à dénicher, je me dis dans le métro qui me ramène chez moi. Et c'est là que je tombe sur un flyer d’information: SIRE en concert  à la Boule Noire, le 12 mai 2009.
Non. Finalement non. J’ai encore du travail…
[1] In the Electric Mist (2009)
[2] Quelques jours plus tard, à Deauville, je capterai pendant plus d’une heure une intervention de Patrick Eudeline pour m’apercevoir à la fin de la prise de vue que j’ai bêtement oublié d’appuyer sur la touche « enregistrement » du caméscope. Quand tu liras ces mots, Hilaire mon ami, je serai déjà loin.
[3] Allusion appuyée à Going to California de Led Zeppelin. Source : Jack Daw (encyclopédie musicale).










Commentaires
Last but not the least...
mai 11, 2009 par Anonyme , 39 semaines 17h ago
Comment id: 1266
Last but not the least... Applause Nash
Damn! il y a des jours où
mai 11, 2009 par HP , 39 semaines 11h ago
Comment id: 1272
Damn! il y a des jours où j'aurais plus envie d'habiter Paris que d'autres...
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