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CONOR OBERST Mystic Valley

Comme il a grandi, votre bambin. Faire des listes : une manie pour combler l’angoisse post-moderne (mouarf), peut-être vaguement héritée d’un roman de Nick Hornby.  En l’occurrence, debout tout contre (...) suite

Comme il a grandi, votre bambin.

Faire des listes : une manie pour combler l’angoisse post-moderne (mouarf), peut-être vaguement héritée d’un roman de Nick Hornby.  En l’occurrence, debout tout contre le baffle droit, je dresse scrupuleusement l’inventaire des raisons pour lesquelles j’aime ce concert de Conor Oberst & The Mystic Valley Band. Et comme le veulent les lois coutumières régissant la confuse tradition des listes, les réponses les plus évidentes – comme « parce que la musique est bien » – sont interdites.

C’est sûr, en arriver à la conclusion que ce qui me fait gentiment sourire dès le début du show, ce sont les qualités primesautières et les accents limite beat-generationesques de titres comme Moab, c’est un peu court. Non, le plaisir naît décidément d’ailleurs. D’abord du soulagement de constater que Conor Oberst ne tourne pas si mal…Parce que franchement, entre nous, il faut bien reconnaître que le leader de Bright Eyes avait de quoi susciter les pires inquiétudes, avec Cassadaga, dernier album en forme de caricature boursoufflée. Et surtout avec la tournée ayant suivi : quinze musiciens habillés en blanc, des fleurs en plastique partout sur scène, et, dans le public, beaucoup trop d’individus ressentant le besoin d’exprimer leur émotion sincère et profonde (genre c’est trop beau, j’suis au bord des larmes là tu vois) par un karaoké extatique.

Plaisir de grand-mère comblée.

Conor O.Ici, ce n’est pas exactement comme si on repartait de zéro (une salle comble pour le Mystic Valley Band, sans l’effet Bright Eyes? La bonne blague.), mais le gars Conor semble plus léger. Presque libéré du fardeau que représente le statut de songwriter d’une génération, de porte-drapeau de milliers de dépressifs qui s’assument. Oubliés, les harpistes ascendant mannequins, les chœurs solennels et les instruments dont personne ne connaît exactement le nom : retour aux basiques, c’est-à-dire une bande de types qui pourraient très bien avoir été recrutés quelque part sur la route, juste pour l’aura de motel miteux qu’ils dégagent.  Pas de chichis. Et aucune trace de l’accablement qui pouvait rendre certaines prestations de Bright Eyes si poisseuses, nerveuses à l’excès, pleine de morgue envers le public – ce qui, finalement, en multipliait l’intensité, mais seulement au prix du mal-être exhibé. Sur scène, ils s’amusent, et ça s’avale comme un thé brûlant après une journée pourrie… Un plaisir de grand-mère, mais un plaisir quand même.

Au-delà de cette satisfaction, de ce sentiment quasi-maternel face au rejeton en lequel on a placé une bonne dose d’espoir, il y a autre chose. Quand le groupe se fait discret et qu’il ne reste que Conor et sa guitare, c’est une carcasse de fantôme qui se matérialise entre la scène et moi. Impossible de ne pas se demander qui d’autre dans cette salle était là quand, il y a une éternité (sur l’échelle atemporelle de mes coups de cœurs musicaux) un garçon un peu pâlot crachait, seul, raide, chargé d’une bravoure morveuse, les quelque huit minutes de The Big Picture en plein visage des deux cents personnes présentes. Dans la foulée, je me demande si je frissonne parce que la puissance de ce moment-là exsude encore à travers les murs, ou bêtement à cause de la fierté mal placée des initiés, de ceux qui étaient là avant. Mais l’apparition est fugace, et même si Conor a gardé la même coupe de cheveux, personne n’est dupe – et l’émotion de laisser place à un tendre ricanement : dis mon chou, on se connaît bien toi et moi maintenant, pas de cachoteries entre nous, je sais que tu ne chantes pas toujours juste… Inutile de cacher ça sous une tonne d’effets d’écho épuisants !

Altercation, contradiction.

Setlist BotaniqueBref, entre la non-existence de futurs aussi probables que désagréables, et les évocations éclairs du passé, c’est charmant. Tout le monde est détendu, on sirote sa bière, les petits contentements simples et bla-bla-bla… Jusqu’à ce qu’une pimbêche réclame Lua du haut de ses poumons avinés. Sur scène, comme une crispation. « Désolé, on ne connaît pas cette chanson ». Revirement, « D’ailleurs on l’a jouée la dernière fois »… T’avais qu’à avoir été là avant, c’est ce que je disais.

Finalement, cette intervention manquant du tact le plus élémentaire a quelque chose de bon : une étincelle de nervosité pour I don’t wanna die (in a hospital), et quand vient le doux-amer Milk Thistle j’en suis à me dire qu’au bout du compte, je vais peut-être apprécier ce concert pour ses qualités intrinsèques – puisqu’on tient là un beau machin épuré, dans la lignée des tire-larmes devenus passages obligés sur tout album de Bright Eyes, mais débarrassé d’un certain esthétisme adolescent et geignard. Bref, en osant le gros mot : mature.

Puis, parce qu’il faut bien terminer sur une contradiction, vient le rappel. Deux reprises bien envoyées (marrant comme, même quand on n’a jamais entendu l’original de Corina Corina, on sent d’instinct la plume étrangère), puis le Conor au piano, ânonnant des trucs genre « kissing full of beer, tequila, weed and candy »… Qu’est-ce que je disais à propos de l’esthétisme adolescent et geignard ? Que j’adorais être empoignée par ces bouffées de spleen au point que ça me donne envie d’accoler les adjectifs « misérable » et « magnifique », en trouvant ça très juste? Va crever en enfer, sentimentalisme cheap. De toute façon personne n’est obligé de savoir que j’aime ça.

3 commentaires

Le style est parfaitement au point Madame.
Et comme l’on ne se blase que des luxes devenus coutûmiers alors que vous êtes récente, je lève mon verre en votre direction.

Commentaire par Hilaire Picault, le Lundi 22 septembre 2008 à 11:39

Merci. Je lève ma tasse (de thé) en retour!

Commentaire par Elea Von Picnic, le Lundi 22 septembre 2008 à 13:34

All hail Elea, cela fait bien longtemps que je ne t’avais point lue… Ce sont tes articles sur un webzine d’un autre temps, qui m’avait fait découvrir Bright Eyes, je te retrouve en cherchant des infos sur ce petit chéri de Conor Oberst, la boucle est bouclée.

Plaisir que de te relire en tout cas, je jetterai un oeil attentifs à tes nouveaux méfaits.

Commentaire par flo, le Lundi 22 septembre 2008 à 15:20

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