J’AI SOIF ! ai-je hurlé à l’adresse de mon barman préféré.
J’étais assis en terrasse, en train de siroter quelque liqueur en phase avec mon humeur de fin de matinée, quand le buzz du portable est venu m’importuner. Vous avez deviné : c’était encore Bester. Le fumier ! Jamais un moment de tranquillité…
Cette fois, il voulait que j’aille interviewer Cocosuma. J’ai accepté. Pas moyen de refuser quoique ce soit à Bester en ce moment, avec l’ardoise que je lui dois, et puis le nouvel album du groupe valait amplement le battage médiatique qu’on faisait autour de lui.
Je suis monté me préparer. Alors que je finissais de caler le Manhurin dans mon holster, on a frappé à la porte. Hum… c’était la fille de la concierge. Et la bougresse s’était mise en frais : bas résilles, eau de toilette bon marché et mules en fourrure rose. Mais rien à faire, pas le temps de m’occuper d’elle ce matin !
Je lui ai demandé sèchement de me remettre mon courrier et de déguerpir. C’est alors qu’elle a feint un malaise et s’est effondrée dans mes bras. Je l’ai déposée sur mon canapé. J’étais encore refait.
Ce fut une séance honorable. La gamine était prometteuse, j’avais connu mieux, mais j’avais aussi connu pire. Trois quarts d’heure plus tard, j’émergeais d’un demi-sommeil post-coïtal. Bester ! La mission… J’étais grave à la bourre.
Dans le taxi, je me remémorais le speech de Bester. Il ne voyait que moi, «son plus fin limier», pour s’occuper de cette affaire. Je lui avais rappelé que j’attendais toujours ma prime 2007, il s’était contenté de répondre qu’il m’enverrait une nouvelle caisse de Jack à l’occasion, et de m’endormir avec ses histoires d’impôts, de pensions alimentaires en retard, et de loyers qui n’en finissaient plus de grimper. Un peu plus, j’allais écraser une larme.
Comme toujours, il a fini par m’avoir. Avant de raccrocher, il m’a conseillé de ressortir ma plus belle collection d’adjectifs et de me tenir correctement pendant l’interview, vu qu’il y aurait une dame. J’ai craché par terre – le chauffeur m’a regardé d’un sal œil – en jurant que je savais faire preuve de savoir-vivre quand il le fallait.
Le taxi s’est arrêté. J’ai sorti un billet de 10 euros de ma santiag et j’ai payé en précisant au chauffeur : « Pas de note de frais, Bester les rembourse jamais ! »
J’étais en avance. J’avais donc encore le temps d’étudier la bio du groupe. En consultant les photos de presse de Cocosuma, il ne m’avait pas fallu longtemps pour comprendre ce qui avait motivé Bester pour m’envoyer sur cette mission… Amanda ! Elle était plutôt gironde, et Bester avait toujours eu un faible pour les Anglaises girondes. Oui, mais voilà, moi, je mélangeais pas le boulot et la gaudriole ! Et j’allais pas me laisser attendrir aussi facilement. On était là pour causer de leur denier album, prendre quelques photos et se quitter bons amis.
Car ces bougres de Cocosuma venaient tout simplement de prouver une fois encore qu’ils comptaient parmi les plus fins songwriters de ce côté-ci du Rio Grande. Et Dieu sait que je m’y connaissais en songwriters ! Pensez, j’en avais connu de toutes sortes depuis vingt-cinq ans que j’étais dans le métier…
J’avais donc donné rendez-vous à ces pieds tendres dans un bar de la rue Chaptal où j’ai mes habitudes. Une accorte péripatéticienne, teutonne et rousse, répondant au doux nom de Gudrune, en était la patronne. Elle m’accordait de temps à autre ses faveurs, adaptant ses tarifs à mon pouvoir d’achat quasi insignifiant. La vie n’était pas si moche finalement…
Mais l’arrivée de Cocosuma au grand complet me tira de mes rêveries. Nous commandâmes d’emblée deux bouteilles de Jim Beam. Une pour le groupe et une pour moi, histoire de faire connaissance. Gudrune s’assit sur mes genoux et n’en bougea plus. Il était temps de commencer car je la sentais pressée de consolider l’entente franco-germanique.
Un malaise s’est soudain installé autour de la table. Les regards qui pesaient sur moi semblaient refléter une unique question : « Étais-je vraiment un interviewer ? » Évidemment non !
Et j’en étais sincèrement navré pour eux, parce que leur brillant album aurait mérité un vrai interviewer. Les questions qui venaient à mon esprit embrumé par l’alcool frelaté étaient si banales que j’ose à peine les retranscrire ici, cher lecteur. Oui, je leur ai demandé pourquoi ils chantaient en français (honte à moi !), dans quel studio avaient-ils enregistré (tout le monde s’en fout, non ?), qui compose quoi (c’est pourtant écrit sur la pochette), plus un milliard d’autres inepties. J’ai honte, ami lecteur, oui, j’ai honte…
Alors, de guerre lasse, je leur ai proposé d’aller dans leur studio de répétition et de me jouer quelques reprises des Beatles. Car j’avais envie d’entendre des reprises des Beatles ce jour-là. Peut-être parce que j’avais réécouté Rubber Soul, ce matin, allez savoir…
Alors qu’ils branchaient leurs Fender Musicmaster, dans un éclair de lucidité (oui, cela m’arrive quelques fois), je me suis souvenu que je les avais vus faire un carton cet hiver, à Rennes, où ils furent programmés au sein des «Bars en transe». Ils avaient alors réveillé un public déjà fort aviné, mais pas encore totalement sourd à ce prodigieux déferlement mélodique qu’est Cocosuma.
Ils m’ont joué Drive my car et j’ai alors compris qu’il s’agissait d’un message à peine voilé. La mascarade avait assez duré ! Il était temps que je parte. Ils ne supporteraient pas une minute de plus la présence d’un vieil interviewer ivre mort dans leur local de répétition.
Avant de partir, j’ai réussi à articuler cette dernière phrase : « On se revoit bientôt ? On fera une interview…» J’ai oublié ce qu’ils ont répondu.
En rentrant chez moi, avant de sombrer dans un sommeil éthylique, j’ai songé à cette phrase que me répète souvent ma mère : « Tu devrais songer à ralentir sur la bouteille, fiston ! »
http://www.myspace.com/cocosuma
Photos par Muntz Termunch




ETRE DIEU