CHRISTOPHE BOURSEILLER Christophe Bourseiller, vous connaissez ? Moi, je connaissais, mais mal, partiellement. En tout cas, je ne l’avais jamais lu. Manque de temps et de curiosité de ma part… Jusqu’à ce Génération Chaos, punk, new wave, 1975-1981, que j’ai chroniqué ici, il y a quelque temps.
Le sujet m’intéressait. De plus, la façon dont Christophe le traitait, trahissait le témoin direct. J’ai consulté sa filmographie (Christophe est également acteur) et constaté qu’en 1977, il figurait à l’affiche de l’un des blockbusters français de l’année : Un éléphant, ça trompe énormément. J’ai réalisé qu’il devait être alors le seul acteur français «populaire» à traîner au CBGB ou au 100 Club.
CHRISTOPHE BOURSEILLER Quand on songe à ce qu’étaient les bandes-son des films de l’époque, on comprend à quel point Christophe était un OVNI au sein de ce milieu, certes sympathique, mais peu porté sur les excentricités sonores.
Il y avait donc matière à organiser un rendez-vous avec l’auteur, dans l’un des bars préférés d’Hemingway, boulevard Montparnasse et à laisser filer la bande (même si l’on m’a déjà expliqué qu’il n’y avait pas de bande dans un Mini-Disc).
CHRISTOPHE BOURSEILLER L’enregistrement une fois lancé, j’ai compris que ça allait être l’une de ces interviews miraculeuses où l’interviewé a des choses à dire et sait comment les dire. Plus qu’à écouter, en relançant de temps en temps, mais le discours coule, fluide. La syntaxe est parfaite. Plus qu’à rentrer à la maison et taper l’article… Une sorte de rêve d’interviewer.
Au moment où tu commences à t’intéresser à la new wave, si je ne m’abuse, tu es à la fois étudiant et comédien à succès, grâce à ton rôle dans Un éléphant, ça trompe énormément, d’Yves Robert ?
Ma vie va devenir très compliquée. Après mon bac, je m’inscris en khâgne et Yves Robert me propose de tourner avec lui. Je commence à mener des vies parallèles.
Comment fais-tu sa rencontre ?
Je n’ai aucun mérite, j’étais un enfant de la balle… J’ai grandi dans le théâtre. Le film fait un succès mondial, d’une ampleur inimaginable. L’été de mes 17 ans, je suis allé en vacances à New York et… je signais des autographes dans la rue! J’ai gagné tout d’un coup beaucoup d’argent, j’ai fait ma puberté avec un peu de retard, j’ai quitté ma famille et je suis devenu comédien. Un peu par hasard… Alors que je voulais être journaliste. J’ai commencé à me scinder : de 1978 à fin 1982, dès que j’avais du temps libre, j’étais à Londres ou à New York, pour suivre les évolutions de la new wave.
Tu sembles t’intéresser à la fois à la musique et à son contexte social et politique…
J’éprouve une fascination étrange et inquiétante pour les mouvements révolutionnaires et minoritaires. Découvrant le punk et la new wave, j’ai voulu TOUT archiver. J’allais à Londres et à New York acheter les disques, les fanzines, les flyers… Et j’ai tout gardé.
C’est pourtant la première fois que tu écris une monographie sur la new wave…
C’est une façon de dire : Vous ne le saviez pas, mais je peux écrire sur autre chose que les trotskistes ou les colbertistes ! Dans le milieu du cinéma, on était à mille lieues d’imaginer ce que j’allais faire à Londres ou New York. Du reste, la new wave était totalement inconnue du grand public, c’était complètement élitaire. Quand je parlais des Ramones, les gens ne savaient pas ce que c’était, ou alors, trouvaient ça épouvantable. Les trois-quarts des gens étaient babas-cool.
A partir de 1982, à la fin du mouvement new wave, que fais-tu ?
Eh bien commence pour moi une période down ! De 1977 à 81, je suis une sorte de «starlette», un acteur dans le vent, et, tout d’un coup, ça se tasse… Mitterrand arrive au pouvoir, c’est l’été des radios libres, je crée la fréquence Arts et Spectacles. Je commence à écrire dans Le Matin.
Tu sembles être agacé par ceux qui, en France, décernent les «brevets de bon goût», et décident qui est légitime et qui ne l’est pas. Qui sont ces puristes aigris, les musiciens ?
Non, il y avait très peu de musiciens en France. Je parle plutôt de gens qui faisaient partie d’une petite coterie dans les médias, d’une toute petite branchitude qu’on croisait au Palace ou aux Bains Douches… Mais certains parmi eux étaient absolument charmants, comme Yves Adrien ou Alain Pacadis. Et puis, il y avait des clans, des tendances : les new wave, les industriels, les punks, les anarcho-punks. Personne ne se parlait. Du jour où j’ai commencé à faire des émissions sur la new wave (sur Radio 7, puis La Voix du Lézard), on m’a regardé en me disant : “mais qu’est-ce qu’il vient faire sur notre territoire ?”
Qu’en est-il de l’évolution idéologique du punk, de la seconde vague ?
Dans un deuxième temps, à partir de 1979-80, on va voir surgir dans le punk un courant anarcho-punk, qui, lui, va reprendre à son compte un certain nombre de thématiques soixante-huitardes. Avec ambiguïté, puisque les groupes sont, à la fois, révolutionnaires antifascistes, et continuent d’arborer des croix gammées. Je me souviens de Clash, groupe antifasciste, qui, dans le film de Ray Gange, Rude Boy, Joe Strummer porte un T-Shirt «Brigades rouges». On lui demande: « Qu’est-ce que c’est ? » Et il répond : « C’est une nouvelle pizza. » On est tout à fait à l’envers de révolutionnaires qui expliqueraient la nécessité de tirer dans les jambes de quelqu’un.
Parfois Strummer prend davantage parti…
Bien sûr, mais le paradoxe de la new wave, c’est qu’elle hérite des dadaïstes, des lettristes et des situationnistes, et, en même temps, elle apparaît réactionnaire, par rapport à l’esprit des années 1960.
Malcolm McLaren est-il vraiment situationniste en 77 ?
Malcolm McLaren, ancien soixante-huitard, n’avait jamais été membre d’un groupe situationniste. Il était dans la mouvance. Dans les marges de ce mouvement.
McLaren, éternel imposteur…
Oui. En revanche, ce qu’il ne dit pas, mais qui est un vrai point commun, entre le punk et Guy Debord, c’est cette poétique du désenchantement, que Debord développe dans les années 1979-94. Toute son œuvre est nimbée d’illusions perdues. Et le désenchantement à la source de la new wave est comme un écho de celui de Debord. Mais c’est un hasard, parce Debord et Michèle Bernstein aimaient le jazz et la chanson française et ont fait l’impasse sur les Beatles! Ils n’ont jamais écouté un groupe de rock. Même si Michèle Bernstein est fascinée par John Lydon ! Elle a beaucoup apprécié le documentaire de Julian Temple : The Filth and the Fury. Elle m’en a d’ailleurs prêté une copie.
L’utilisation de l’esthétique nazie par le punk… Quel est le but recherché ?
Ça a deux sens : un sens dadaïste, avec l’idée d’art provocateur. Et, dans les années soixante-dix, mettre en avant la croix gammée, c’est le blasphème absolu. Par rapport au gauchistes, pour qui les sigles sont si importants, c’est une façon de se moquer des signes. C’est aussi montrer le monde tel qu’il est. De braquer le regard sur l’horreur. Comme le dit P-Orridge: « Nous sommes fascinés par le fascisme et la pornographie ». Et le fascisme est une forme de pornographie. C’est une trouble fascination qui se porte sur le sadisme, le fascisme, les tueurs en série…
Il n’y a donc pas eu de lien entre les groupuscules nazis et certains musiciens ?
Quasiment aucun. Sauf vers 1980, quand quelques uns se sont mouillés avec des mouvements d’extrême droite. Des gens autour des groupes Death in June ou Non, qui rejoignent l’American Front ou le National Front. En même temps, comment est-on reçu par les fascistes quand on se décrit comme : homosexuel, sado-masochiste, sataniste et nazi ? Cherchez l’erreur ! Je ne pense pas que les gens d’extrême droite étaient contents d’accueillir ce genre de recrues, complètement folles, frappadingues au dernier degré.
Les Français sont finalement peu présents dans ton livre. Et si l’on considère les disques importants de cette époque, on en comprend la raison… Alors, pourquoi cette malédiction du rock français ?
Peut-être la langue… Le rock français n’arrive pas à se mettre au niveau du rock anglais et allemand. Même si il y a eu Les Variations ou Marc Robson et le Poing… Mais en Angleterre, le punk et la new wave étaient aussi des phénomènes sociaux.
3 commentaires
Pour info, Christophe Bourseiller à un site sur la toile :
“L’Antiblog de Christophe Bourseiller”
http://christophebourseiller.zumablog.com/
hyper intéressant, effectivement tout est y clair comme l’eau claire d’un lac de montagne ! Sur le rapport à l’idéologie du mouvement punk et post punk, j’ai pas souvent lu un truc aussi limpide et censé à la fois.




ETRE DIEU
- Cosy Powel aux drums
- Gene Krupa, pas C. Powell
- Ah non, je m’excuse, sonorité C. Powell
ou encore : “j’aime vos seins, Marthe, surtout le gauche.”
Curieusement, je pourrais citer par coeur les interventions de C. Bourseiller dans un “Eléphant, ça trompe…”. Je l’ai vu parler New wave/situ chez Taddei et c’était parfait.