« Fumer ? C’est recommandé, vraiment ? »
L’interview de Rodolphe Burger commence comme ça. Sur une entente mutuelle. NO SPORT, on fume jusqu’à la mort. Jusqu’à remplir les cendriers et déposer la cendre dans le paquet vide. Loin de l’image que je me faisais de Rodolphe Burger. Imaginé comme un monolithe survivant des rockeurs 80’ qui avaient pollué mon adolescence. Un pathos larmoyant fait d’icônes tombées pour la France, ce genre. Noir Désir en était la résurgence, Dominique A la pollution. Drôle de France.
Et Kat Onoma… Une singulière consonance pas très glam qui m’évoquait la fin des sidérurgies françaises.
Rodolphe Burger donc ! Un cinquantenaire impressionnant. Physiquement d’abord. Et puis la voix. Sorte de Mark Lanegan français, musicien bûcheron. Minier, pour reprendre la métaphore. Son dernier album, No Sport, était donc l’occasion de reprendre l’histoire là où elle n’avait pas commencé.
Pour en finir avec le rock français militant de nos parents (Les Bérus, Noir Dez’, La Mano’, tout ces groupes à qui on attribue de gentils diminutifs), et découvrir un artiste à la voix rauque. And roll.
Je déteste le rock français en général. L’attaché de presse a voulu me faire croire que votre album était différent. Il me parlait de Brian Eno et Gainsbourg. Du coup je suis venu. J’aime bien votre nouvel album. Je ne connais rien à Kat Onoma. Je n’ai même pas voulu écouter. Alors je me demande… Vos anciens albums sont-ils aussi bons, ai-je raté quelque chose de bien ?
No Sport est fortement différent des précédents, faut dire que j’ai fait que trois albums en solo. Le dernier date de 1999, bon… Après j’essaye de redistribuer les cartes sur chaque album. Repartir de zéro. Je me repose toutes les questions de base : “Comment on fait des chansons déjà ? Pourquoi ?” Enfin ce genre. Après on me dit toujours qu’il y a une cohérence entre chaque album. Mais là je suis allé à la mine, sans vraiment savoir ce que j’y cherchais.
Mais l’album est super noir quand même.
(Etonné) Ah bon ?
Dans le sens de l’Afrique je veux dire.. Ali Farka Touré, les touaregs…
Ah d’accord. Oui là je confirme. J’ai découvert cette musique là dans un hôtel du sud marocain, bien avant que cette musique devienne une mode. Et c’est vrai que je n’avais pas laissé entendre ça. J’avais envie d’aller vers l’acoustique, laisser plus de place à la voix, moins à la guitare. Et c’est venu. Il y a Taha (Rachid) sur l’album, James Blood Ulmer, un Américain, mais bon.. Il vient d’Afrique. Il y a cette couleur oui.
Si on parle de la voix, on parle d’Avance, la première chanson qui véhicule tout de même une sacrée mystique…
Oui. Elle a une grande importance pour moi. C’est logiquement le morceau où je m’avance. Et puis le travail de Doctor L. (producteur de cet album et de l’avant dernier, NDR) , c’est quand même pas rien. En plus, là il y avait 0 machine, on bossait sur du micro à rubans, etc… Mais la clef de cet album, c’est le blues Marie, qui est un blues en français, soit un truc hyper tabou en France. On peut pas le faire, on se fait tout de suite démolir, c’est limite sacro-saint. Bref… Tu me parles de la voix, ce sont des détails de production mais c’est là toute la différence, le micro à rubans donne une profondeur incroyable au son, une véritable mise à nue. Alors que c’est une technologie des années 40. Pareil pour les batteries, ce sont des batteries balais…. Enfin l’objectif n’était pas d’être dans un passéisme du son. On voulait un son contemporain, mais sans les artifices fastoches de la machinerie.
Tu viens de passer la cinquantaine…Tu penses qu’un demi-siècle c’est l’entrée dans le blues, le seul truc qui reste ?
Je ne sais pas… Tu sais je suis né en 57, avec une grosse empreinte musicale : Le rock. La chanson française ? Quelle horreur. Jamais ! A quelques exceptions près, bien évidemment, qui prenaient une tangente. J’ai toujours détesté le classicisme des alexandrins. Gainsbourg est un exemple, mais pas un modèle. Et dans Kat Onoma, il y avait une prédominante de l’anglais par exemple, mais pas seulement. J’avais besoin de faire remonter la musique au niveau des textes. 50/50. Puis j’ai fait mon premier album solo en 93 pour ces raisons, trouver les réponses à mes propres questions, mon propre chemin. Ca a été long à trouver. Mais étonnamment, il y a déjà une reprise blues chez Kat Onoma, sur le premier album, Take a message to Mary.
Sur les vidéos des sessions d’enregistrement, j’hallucine sur le cadre. On dirait un manoir perdu dans la forêt, tapis persans sur le sol, nature aux alentours et personne à plusieurs milliers de kilomètres…. Le contexte géographique, c’est important ?
Totalement. C’est un lieu où je travaille depuis longtemps. Perdu au fond de Sainte-Marie-aux-Mines, dans le Haut-Rhin. C’est tout sauf un studio, cela ressemble plus à un atelier en fait. On l’a sacrément buriné. Plein d’instruments, de guitares, de Fender, Rhodes…. Si tu prends le morceau Blue sky, il est rempli de piano, contrebasse, balais… plein de petits cristaux sonores qui donne un son. Mais je n’ai rien contre les studios traditionnels.
Le duo avec Taha (L’abécédaire), c’est venu comment ? Comment s’est passée votre première rencontre ?
Pour moi c’est LE mec rock en France. Je veux dire… y a qu’en France que personne ose le reconnaître. En Angleterre c’est une star. En France il est pris entre deux feux. En France c’est une sorte de racisme larvé. Enfin bref. Je l’ai rencontré dans les années 80, nous avions le même manager, Bernard Meyet, qui l’avait découvert dans Carte de Séjour, avant de découvrir Kat Onoma. Bref, notre manager nous présente, et on se rend compte en discutant qu’on vient du même bled, c’est-à-dire de Sainte-Marie-aux-Mines ! C’est dingue quand même… Le mec, en arrivant d’Algérie, atterrit directement à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace. Et donc, en creusant, on comprend qu’on était dans la même école.
Vous avez les mêmes racines finalement ! (Rires)
Oui, et depuis on a fait plein de trucs ensemble. Je suis toujours émerveillé par ce type. Il y a un truc fraternel. Pour No Sport, je ne voulais pas de duo de circonstance, le truc poli. Et puis il y avait Taha. Moi je voulais un truc extraterritorial, évocateur d’un lointain. J’ai alors dit à Rachid « Tu m’apprends l’arabe ! ». Alors il s’est ramené avec un petit manuel, Apprentissage de l’arabe essentiel, de peur de se tromper dans les écrits. L’oral et l’écrit, c’est pas la même chose en arabe. Et tout d’un coup, il a commencé à parler en arabe, et tout d’un coup, tout faisait poème. C’était magnifique. Au final on a fait l’inverse, Taha improvise en arabe et moi je joue le professeur, puis sur le refrain on reprend un exemple de grammaire, sur une phrase toute bête, « Les enfants étaient dans la rue » que je me mets à chanter avec lui. Il en reste un moment de studio incroyable.
Au bout du compte, tu me fais penser à un autre «vieux» français tabagique, vieux beau survivant. Je parle de Jacno, qui justement a sorti voilà deux ans un album nommé Le sport c’est de la merde.
Oui, ça c’est marrant on me l’a appris après. Dans mon cas, No sport c’est une façon de dire « non merci ». C’est aussi une citation de Winston Churchill, qui disait, lorsqu’on lui demandait le secret de sa longévité « No sport, ever ». Je préfère au sport le transport, voilà. Et puis il y aussi la dimension politique, pouvoir dire à Sarkozy qu’on a pas gardé les cochons ensemble. Dire que je n’ai pas forcément envie de me laisser tripoter. No Sport, no thanks quoi.
Tu me parles de Sarkozy. Moi j’ai envie de te parler de l’engagement politique dans le rock français. Enfin plutôt l’échec de rock. Qui se finit avec la « fin » de Noir Désir. Comment tu te situes là-dedans ? Moi j’ai un peu rapidement assimilé Kat Onoma à ces Français qui braillaient du politique dans l’hygiaphone…
Ah…. Disons qu’on a toujours été loin de tout ça, loin du rock alternatif. Cette espèce d’entertainment à la française qui tentait de reproduire en version Mickey un pastiche mal fait… Un truc où on joue au foot avec le public. Téléphone, c’est les Stones en plus petit, et c’est pareil pour pas mal de monde. Du coup ça nous a valu pas mal de critiques, subitement on trahissait une cause qu’on ne soutenait pas, juste parce qu’on chantait en anglais.. les quotas, tout ça… On est subitement dans une solitude incroyable. Du coup les gens qui nous soutenaient en presse en rajoutaient des tonnes, de peur de nous voir disparaître. C’est par exemple un papier de Christian Perrot, un type d’Actuel, qui avait fait un papier dithyrambique où il disait que le meilleur groupe du monde vivait à Strasbourg et que personne ne le connaissait. Ça nous a valu l’inimitié de tous les autres groupes ! (Rires) Après ça a toujours été un groupe polymorphe, Kat Onoma, tantôt rock, tantôt free jazz…. Mais aujourd’hui, finalement, je me sens enfin musicien. Et j’ai encore envie de me surprendre.
Finalement vingt ans plus tard tu es encore en croisade quoi…
Totalement. Je jouis d’une liberté artistique totale, mais je suis obligé de boucler des albums en quatre jours, au prix d’un boulot économiquement difficile. Mais c’est le jeu. Et ça me plaît. En même temps, c’est la France. C’est un pays bizarre. A la fois complètement ringard, passéiste, une inculture musicale totale, avec des icônes comme Sardou ou Hallyday, et en même temps… un pays incroyablement ouvert à toutes les musiques du monde. Des types qui ne pourraient pas exister ailleurs. C’est compliqué l’entre-deux. C’est génial les croisades ! Mon seul regret c’est que Kat Onoma n’ait pas plus existé à l’étranger. Depuis les années 80, le préjugé anti-français s’est déplacé, Daft Punk les a bien calmé, mais à l’époque, quand tu étais sur le terrain, t’étais quand même bien coincé hors de France.
Photos : Fiston
http://www.myspace.com/rodolpheburger
3 commentaires
Ah ! Je viens de comprendre le jeu de mots foireux du titre ! J’y crois même pas ;-)))
Un copain m’a averti trop tard j’ai loupé Burger reprenant Iggy Pop sur Inter, idem pour Cali chantant le Velvet Underground à Taratata.
Par contre j’ai vu la grande Sophie et Jeanne Cherhal reprendre Dutronc sur Youtube et un Duo avec Camille. il me sera donc beaucoup pardonné si d’aventure la gestabobo déboule à la maison.




ETRE DIEU
5/5 !