Broadway début du siècle. Les bordels font encore florès, la police est corrompue, et tout le monde s’amuse. On appelle ça les bouges, c’est là que l’on va inventer le divertissement de masse, le cinéma et les revues. Pendant ce temps, les quartiers huppés de New York optent pour la propreté et l’argent, on ose à peine dire la pureté et ses boutiques de luxe. Les règlements municipaux banniront de Park Avenue les enseignes lumineuses. Broadway, plus en bas dans la ville, au moment de l’invention de l’électricité, optera-t-elle pour une débauche de moyens tape à l’oeil sur les devantures ? Les enseignes lumineuses sauront attraper l’attention des citadins sans occupation.
Broadway 1930 : c’est la fin de la prohibition, les bootlegers (contrebandiers) disparaissent, Hollywood supplante définitivement New York comme Mecque du divertissement, et c’est une page de l’histoire qui se tourne.
Cet essai relate trente ans d’un moment de l’Amérique, depuis la Révolution Industrielle jusqu’au sacre d’Hollywood. Entre ces deux dates - 1900 et 1930 - Broadway va connaître son âge d’or. D’un côté, les personnalités qui ont fait l’histoire (Charlie Chaplin, Louise Brooks, par exemple) de l’autre le terreau dans lequel ils ont émergé. D’un côté la face apparente : les spectacles, les sièges des journaux, les films qui font le tour du monde, de l’autre la face cachée : les producteurs liés à la mafia, aux gangs et aux commerces interdits, les delicatessen où se retrouvaient les happy few qui faisaient le quartier. Les comédiens, qui avant de triompher grâce à la pellicule étaient des vagabonds sans le sou, occupent aussi une place très importante de la chronique. Elle raconte tout cela, et à notre époque où le public est friand des coulisses et où les histoires vraies font plus rêver que le burlesque, il faut croire que nous sommes de parfaites victimes prêtes à en redemander. Par exemple, pour savoir qui était le personnage (réel) qui a inspiré Gatsby le magnifique.
Toute époque est porteuse de son esthétique. On a tous vu ces pages illustrées qui relatent 200 ans de mode en montrant les habits que l’on portait à chaque époque (Ah, les froufrous des années 1830 !). Et bien là, on a un grand zoom sur les années folles. Qui inventèrent sur scène les “Ziegfeld girls”. Pour être danseuses dans cette revue, il fallait que les jambes aient une certaine taille.
Elles incarnaient un type de femme dominatrice et distante. C’était mine de rien une grande avancée pour la prophylaxie : je vous rappelle que quelques années auparavant, les bordels faisaient encore florès. En même temps, la femme en passant du boudoir à la scène, ne pouvait pas se métamorphoser autrement. Aujourd’hui encore, le Crazy Horse doit beaucoup à ces revues. Tout comme la pub pour Chanel avec Vanessa Paradis doit beaucoup à “la fille de la balançoire de velours rouge”, autre invention de la scène de l’époque.
Mais si la testostérone intéresse les metteurs en scène, de nombreuses esthétiques sont inventées et réactualisées, par exemple l’imaginaire à l’eau de rose, et les histoires d’amour adorables à en pleurer. Cette esthétique grossière qui alimente les livres de gare fait aussi partie du magma palpitant du quartier, et c’est même là-dessus que s’ouvre le livre : sur un hommage à l’écrivain Runyon. Il avait une façon toute particulière de mener ses narrations : il donnait l’impression de raconter l’histoire au narrateur. Il ne disait pas “je”, il n’adoptait pas le point de vue d’un personnage, mais il donnait au récit le ton d’une confidence. C’est une grande tradition de poseur qui s’inventait, donnant l’impression de connaître les dessous d’une ville supposée accessible aux happy few. Ce genre là a été parodié aujourd’hui mille fois, et cent fois remis au goût du jour. C’est aussi la marque d’un lieu où les habitants viennent de partout dans le monde, l’étranger (et à cette époque, dans ces rues, tout le monde est étranger depuis plus ou moins longtemps) trouvant de la convivialité au coin de la rue.
C’est sa capacité à enchanter le réel plutôt que de magnifier un imaginaire lointain qui est une des marques de fabriques du divertissement contemporain. Il suffit de penser aux récits de Charlie Chaplin qui mettent en scène un personnage foncièrement ordinaire: Charlot. Ou aux aventures à Coney Island de Buster Keaton. C’est que les hommes d’affaire et les artistes qui ont fait ce milieu culturel étaient sortis de la misère, et le public auquel ils se frottaient était simplement demandeur d’amusement.
Par moments, j’ai été un peu perdu par l’érudition du récit qui ne pioche sans doute pas assez dans les impressions de l’auteur et un peu trop dans les sommes érudites d’études sur le sujet. Mais l’esprit de synthèse de l’auteur permet de se faire une idée juste des lieux et de l’époque, et son profond attachement à cette partie de l’Amérique rejetée par le puritanisme WASP renouvelle notre connaissance de l’Amérique au même titre que Gangs of New York de Scorsese.
C’était Brodway, Jérôme Charyn // Folio Poche, 343 pages.




ETRE DIEU
Un vieux Woody, peu connu, Broadway Danny Rose. A tomber, parce que justement ce n’est qu’à travers un regard particulier (si drôle et cynique que l’on connaît) et non à travers une érudition certaine que tout cela nous apparaît.